La culture dans la crise
Paraphraser Hannah Arendt est un exercice risqué, tant cela nous donne le sentiment d'ajouter une complexité excessive à une œuvre qui, par le triturement de la langue et, il faut l'avouer, un style souvent poussif, s'impose comme l'une des plus ardue à aborder. Conscient de cela je me suis restreint à ne manipuler uniquement que son titre le plus célèbre « La crise de la culture », n'ont pas par fétichisme pour le bon mot, mais tout à fait par hasard. La culture dans la crise, quel titre digne d'une première page de technikart !, sonnant bon la pédanterie et le décalage entre des drames sociaux quotidiens et une élite pleurant sur les pertes inestimables de subventions allouées à un obscur festival de jazz, au nom "terriblement bucolique". Il ne s'agit par pourtant d'un énième article argumentant de la suprématie de l'un ou de l'autre, l'interrogation portant ici sur la notion de culture, considérée comme cet ensemble de règle commune soudant les individus en une entité définie, et son appréhension des bouleversements récents.
Un article paru le 19 décembre sur le site des Inrockuptibles attira mon attention sur ce sujet. Il y était question de l'abandon des chevaux en Irlande, car leurs propriétaires ne pouvaient plus supporter leurs entretiens, remettant ainsi en cause des pratiques séculaires liant les Irlandais à leurs canassons. Les amoureux des dadas vont sans doutes défaillirent en apprenant que ce sont près de 20 000 chevaux qui errent désormais aux alentours de Dublin, voués à une mort certaine. Cette situation n'est pas seulement révoltante, elle est aussi révélatrice d'un phénomène bien plus complexe.
Il a souvent été dit que la mondialisation, victorieuse cette fois, véhiculait une monoculture niant les particularismes et mettant en péril la diversité humaine. Claude Levi-Strauss le premier fut le témoin consterné de ce processus destructeur, tout comme Frédéric Begbeider, inutile dès lors de préciser que cela saute au yeux. Néanmoins a mesure que cette uniformisation progressait, des opposants toujours plus nombreux venaient alimenter sa contestation, plus ou moins habile, plus ou moins ardente.
Puis vint la crise d'une mondialisation discréditée, devant sombrer, renversée par son hybris vulgaire et son éthique débridée. Nous tous pensions l'avoir emportés et ne doutions pas de sa réversibilité, ne pouvant qu'être laissé exsangue et innoffensive.
Double erreur. Tout d'abord la crise n'aura balayée que les Hommes, et si le système a tremblé, il n'a pas rompu. Mais la déception est ailleurs. En effet la monoculture, que nous jugions comme vouée à l'échec, est aujourd'hui plus prégnante qu'auparavant, laissant les peuples incapables de se réapproprier des pratiques pourtant ancrées dans leur mémoires collectives qui ,reléguées au rang de Folklore, ne deviennent que des totems inutilisables, mais désirés. Désormais ne subsistent de ça de là que quelques ilôts de culture propres, non pas en résistant, mais grâce à leurs insignifiances abordant des domaines que la mondialisation accepte de leur concéder. Ainsi l'intuition d'une culture unique ne se ressent non plus seulement lorsque celle-ci s'impose triomphante, mais aussi lorsqu'elle devient un tout indépassable et inaccessible.
Que les beaux jours reviennent et à nouveau les chevaux Irlandais peupleront les Landes. Mais hélas le lien culturel est brisé et peu à tout moment être refoulé, au motif que son sacrifice est nécessaire à un retour de la culture mondialisée.
Plus proche de nous, plus attristant aussi : Les fêtes de Noël. En effet nombreux sont les retraités précarisés qui décident de prendre un emploi saisonnier pour combler leurs descendances. Il ne s'agit pas ici d'adopter cette position méprisante qui voudrait « qu'après tout si ils sont si aliénés par la société de consommation, autant les laisser faire ». Cela est à la fois injuste et grossier. Appeler société de consommation ce phénomène, c'est se priver d'une analyse bien plus large qu'elle n'y paraît au premier abord, car ce que l'on retrouve c'est bien cet aspect sacrificiel, nécessaire à l'ascension vers une culture monolithique. Il ne s'agit ainsi plus seulement de consommer, mais bien d'intégrer un paradigme et, se faisant, ne pas contrevenir à des codes sociaux profondément enracinés.
Les habitudes passées, pourtant vécues par ces personnes, se trouvent être oubliées non pas parce qu'elles ont fait preuve de leurs inefficiences, bien au contraire, mais parce que le réflexe civilisationnel n'existe plus.
Certains objecteront que l'on peu aisément sortir de ce système, je le conçois. Néanmoins il ne s'agit plus d'intégrer des cultures complètes comme auparavant, mais seulement de faire usage d'un "système D", défini négativement par rapport à la structure dominante. L'illusion d'une contre culture reste considérable, comme un miroir aux alouettes pour les plus révoltés d'entre nous, mais elle ne serait résister au retour en grâce de la globalisation.
Car enfin cette dernière ne balaye pas seulement les cultures, elles les éradiquent à la manière de ces pesticides qui tuent la plante et ses racines, laissant le sol stérile pour des années encore. De ce fait oscillant entre modèle vécu et modèle voulu, la mondialisation culturelle se nourrie à la fois de ses crises et de ses succès.
Triste constat, heureusement anticipé par ce très cher Claude Levi Strauss , dont les solutions apportées feront de cet intellectuel amoureux du 19ème siècle, ayant vécu le 20ème dans toute sa complexité, un inspirateur du 21ème.
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