La France, la faillite des mots, les maux de la faillite

Lionel Jospin, agacé de se voir attaqué sur ses attaques contre la Royal et le PS, a cru bon de préciser que le titre de son livre, L’Impasse, est en fait une métaphore. Sacré pédagogue, ce Lionel, prêt à faire amende honorable, comme pour s’excuser d’avoir balancé un gros mot à la cantonade, et d’expliquer que le PS n’est pas dans une impasse parce que d’une impasse, on ne peut sortir, il n’y a pas d’échappatoire, alors que l’avenir du PS n’est pas si barré et qu’il se trouve bien quelques coursives pour trouver une voie et se sortir de cette impasse. Jospin aurait dû titrer la mauvaise passe. C’était plus correct, ce qui lui aurait économisé une mise au point ainsi qu’un mot superfétatoire, celui de métaphore, étant entendu que le Pr Jospin parle à des ignares de citoyens que nous sommes, illettrés, ne sachant plus distinguer le sens propre et le sens figuré, ainsi que détecter ce qui dans un mot ou un discours, est imagé.
A ce compte-là, dans un avenir proche, on assistera à quelques scènes étonnantes. Un quidam demandant au gardien du Père Lachaise où se trouve la tombe du rapport Rocard sur les professeurs, rapport qui selon la presse, a été enterré. Trèves de plaisanteries, l’usage des mots dans l’espace public semble actuellement engendrer des crispations dont on se demande si elles sont justifiées ou bien témoignent d’une crise de nerf persistante (Fillon nous aurait menti ?) Avec deux traits caractéristiques, d’une part la susceptibilité des esprits et d’autre part, la manque de distance vis-à-vis du langage et ses degrés subtils. Le temps des littéraires et des esthètes sémantiques serait-il révolu ? Certes, la politique n’est pas du même ressort que la littérature, mais la liberté d’usage des mots n’est-elle pas aussi un levier pour la liberté de pensée ?
Faillite ! Ah que voilà un gros mot, prononcé par François Fillon. Et une somme de réaction venant de tous bords, avec des rectifications, des admonestations, des offuscations. Pourtant, comme l’expliquerait un Jospin, la France ne peut pas être en faillite parce qu’un Etat n’est pas une entreprise. Endetté un Etat ? Oui, créancier aussi, bien que cette situation soit plus rare. La faillite, c’était une métaphore alors ? Eh bien oui. Comme l’impasse. Et ça veut dire quoi ces métaphores ? Eh bien que pour le PS, il faut se bouger le cul et que pour l’Etat français, les caisses sont vides et qu’il faut cesser de réclamer des moyens. C’est clair. Mais pas apparemment pour la meute des policiers sémantiques traquant les moindres écarts de langage. Voltaire reviens, ils sont devenus illettrés !
Cette traque aux mots traduit certainement les maux dont peut souffrir la France. Dans le cabinet psy, le patient est encouragé à utiliser les mots pour dire ses maux, à se lâcher comme on dit. Mais dans la sphère publique, il faut de la retenue, pour ne pas vexer ni choquer. Certes, cette pudeur sémantique a ses raisons, mais elle peut aussi desservir une liberté de parole qui elle aussi, participe à la bonne économie de la sphère des expressions publiques. Ce n’est pas la première fois ni la dernière que des mots font réagir. Souvenons-nous de cette accolade des mots « professeur » et « absentéisme » prononcés par Claude Allègre. Avant, il y eut la « mauvaise graisse », métaphore d’un Alain Juppé à son apogée, puis après 2002, le kärcher et la racaille d’un certain Sarkozy pas encore à son apogée. D’où vient cette crispation sur les mots ? Si dans les banlieues, un simple regard peut signifier une bagarre, dans les médias, un mot de travers, peut déclencher une réaction exacerbée. Une métaphore aussi. Quel signe des temps en déduire ? Quel genre de société se dessine ? Les gens surveillés, les mots embastillés ?
Une question persiste et elle n’est pas un point de détail. Comment expliquer cette bataille autour de mots et de phrases, qui sur le fond, traduit un certain lissage, pour ne pas dire polissage et poliçage du langage. Pour preuve, la judiciarisation de la littérature à l’occasion de quelques récentes parutions. Quant aux métaphores et leur impact médiatiques, on ne sait pas si c’est là le signe d’une presse et d’une gent politicienne qui veut exister, ou bien le signe d’une incapacité cognitive, une perte de l’aptitude à saisir avec décalage les subtilités du langage par les Français. Pourtant, une certaine sagesse populaire est de mise. Prenez les gens de la rue, ils comprennent encore les métaphores, ce que signifie l’impasse du PS et la France en faillite. Il se peut bien que le monde médiatique, à force de vouloir impacter les consciences, et de fustiger les mots en les livrant en pâture au bon peuple, devienne un mal on ne mesure pas encore les conséquences, engendrant sans doute des réflexes d’aboiement chez la population. Il se peut aussi que les crispations sur les mots ne soient que des points de détail traduisant un désir d’aller plus loin et de débattre de la part d’acteurs médiatiques sensiblement frustrés. Les deux hypothèses sont contraires. En fin de compte, rien n’est certain, nous sommes dans le brouillard et il se peut bien que la vraie vie soit irréductible au cirque médiatique, voire même incommensurable. Quant à l’usage des mots, nous n’y pouvons rien, mais une chose est certaine, quand on s’autocensure ce n’est pas bon signe et si la France est en faillite, c’est de dialogues, débats et idées.
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