Qu’un intellectuel se pique de critiquer le plus grand penseur de notre modernité, Emmanuel Kant, qu’il ose en outre taxer de « fou furieux de la pensée » en même temps qu’ « enragé du concept », en se basant, pour cela, sur une farce philosophique (La vie sexuelle d’Emmanuel Kant) d’un auteur fictif (Jean-Baptiste Botul), voilà l’incroyable exploit que seul un hypothétique « nouveau philosophe » du calibre de Bernard-Henri Lévy peut se permettre de réaliser, comme en sa plus qu’approximative Guerre en philosophie, sans faire sourciller, apparemment, l’intelligentsia française, en son quasi ensemble, d’aujourd’hui.
J’ai dit, à dessein, l’intelligentsia contemporaine, ou du moins ses représentants les plus visibles ou puissants sur le plan médiatique, et non pas le monde des vrais philosophes, qu’il soit universitaire ou non, académique ou pas. Car quel philosophe digne de ce nom pourrait en effet défendre sérieusement, sans se faire passer lui-même pour un incompétent, sinon un ignare, pareille bourde, signe d’un « médiocre candidat au baccalauréat » comme, stigmatisant alors déjà là Le Testament de Dieu de ce même Lévy, l’écrivit Pierre Vidal-Naquet en une lettre qu’il fit publier dans Le Monde du 18 juin 1979 ? Et, plus véhément encore, d’y préciser : « Comment un normalien, agrégé de philosophie selon ce que nous apprend la couverture du livre, peut-il se mépriser lui-même et mépriser ses lecteurs au point de leur infliger une pareille ‘science’ ? (…). Comment peut-il se faire que, sans exercer le moindre contrôle, un éditeur, des journaux, des chaînes de télévision lancent un pareil produit, comme on lance une savonnette, sans prendre les garanties de qualité que l’on exige précisément d’une savonnette ? Est-cela La Barbarie à visage humain ? ».
Sans commentaires ! A tel point que même les philosophes les plus proches de Bernard-Henri Lévy (André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Pierre-André Taguieff) ne se sont guère risqués jusqu’ici à voler, en la circonstance, à son secours. Pour encore le défendre, donc, envers et contre tout ? Quelques grandes et belles signatures du monde journalistique (tel Jean Daniel), quelques non moins prestigieuses plumes inhérentes au « génie du judaïsme » (tel Elie Barnavi) et tout récemment, dans Le Monde du 27 février 2010 avec un texte ayant pour titre BHL, François Mitterrand, la meute et moi, la nouvelle passionaria du socialisme : Ségolène Royal en personne. Mais d’authentiques philosophes, les seuls qui pourraient, nantis de leur autorité en la matière, lui rapporter encore quelque crédit conceptuel, il n’y en a point - et il n’y en aura probablement pas tant l’erreur est énorme - à l’horizon des idées !
Quant à Ségolène Royal, le moins que l’on puisse dire, c’est que, en ce qui concerne cette croisade inédite en faveur de son « nouveau philosophe » préféré, elle a la mémoire aussi courte que sélective. Car s’il est exact que François Mitterrand vanta naguère, dans L’Abeille et l’Architecte (1978), les mérites de ce jeune « dandy » en qui il percevait un regard de « cendre », il est encore bien plus vrai qu’il s’en distancia ensuite irrémédiablement, désavouant jusqu’à ces propos d’autrefois, lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Et pour cause : Lévy, qui n’est jamais à une caricature ni même insulte près, ne se permit-il pas de le traiter alors, dans son film Bosna, de « fossoyeur de la Bosnie » pour cette seule raison qu’il ne voulait pas bombarder les Serbes, ainsi que Laure Adler le révéla dans L’Année des adieux (1995) ?
Mais, surtout, ce que Ségolène Royal omet sciemment de signaler là, au comble d’une évidente mauvaise foi, c’est que c’est son principal soutien (y compris financier) d’aujourd’hui, Pierre Bergé lui-même, qui fustigea, visant là son outrecuidance tout autant que sa légèreté, BHL. De fait, vitupéra-t-il dans l’éditorial, intitulé Les donneurs de leçon, de Globe-Hebdo du 25-31 mai 1994 : « Si j’ai bien compris, Bernard-Henri Lévy accuse François Mitterrand de lâcheté ! Où est le lâche, et quel est-il ? Prendre appui sur des militants excités, se saisir d’un micro à la Mutualité et présenter son film sur la Croisette dans un festival qui sent l’ambre solaire ne me semble pas faire preuve de courage. Au contraire. (…). Il ne vient donc pas à l’idée de Bernard-Henri Lévy et de ses affidés que, si tous les chefs d’Etat ou de gouvernement, de droite ou de gauche, de France et ailleurs, sont rangés derrière la position de Mitterrand, c’est qu’il doit bien y avoir une raison. Il ne leur vient pas à l’idée que la politique n’est pas, comme ils le prétendent, la défense des intérêts particuliers, l’abandon des vertus élémentaires, l’oubli de la morale et de l’honneur, mais qu’elle est faite de réflexion où le passé et le présent s’entrechoquent pour construire l’avenir, de possible et d’impossible. ». Dont acte !
Certes, en ce qui nous concerne, ne saurait-il être question ici, comme le déplore fort justement Ségolène Royal à l’endroit de Bernard-Henri Lévy, d’une énième et par trop inique « chasse à l’homme ». Mais de chasse au mauvais et prétendu « nouveau philosophe », oui ! Les plus grands esprits, au pays des Lumières, ne nous ont du reste pas attendu en ce dossier. Qu’il nous suffise, pour s’en convaincre, de nous remémorer ici ce que dirent déjà Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Raymond Aron, Jacques Derrida, Pierre Bourdieu ou Marcel Gauchet, il y a quelques années, quant à la compétence philosophique de ce même Lévy précisément. Ces maîtres penseurs furent là, par-delà même leurs différences ou tout autre clivage, unanimes : nul, BHL ! A se demander comment le complexe intello-médiatique français d’aujourd’hui peut encore s’enticher, à l’aube du XXIe siècle, de pareille imposture, sinon arnaque, culturelle…
C’est dire si les actuels partisans de Bernard-Henri Lévy le défendent, en matière de pure et stricte philosophie s’entend, pour de très mauvaises raisons : peut-être encore plus mauvaises - si cela s’avère possible - que celles qu’ils stigmatisent à juste titre lorsque ses détracteurs lui intentent, quant à son engagement politico-idéologique (souvent courageux, par-delà ses nombreuses bévues), d’injustes et tout aussi misérables procès d’intention !