La Nouvelle route de la soie : s’agit-il d’une gigantesque bulle en préparation ?
Depuis que la Chine a annoncé avec force efforts de communication qu'elle proposait à une dizaine de pays et à des centaines d'investisseurs de s'associer au projet de Nouvelle route de la soie (NRS), destiné à joindre la Chine à l'Europe, à travers l'Asie et le Moyen-Orient, les commentaires admiratifs n'ont pas manqué. Ceci d'autant plus que dans l'intervalle la Chine mettait en place une banque asiatique d'investissements (AIIB) à laquelle ont décidé de s'associer tous les grands pays, y compris européens.
Manifestement, tous ces pays, même s'ils nourrissent une grande méfiance à l'égard de l'expansionnisme chinois, ont jugé qu'il valait mieux être dans le train que rester sur le quai. Pour ce qui nous concerne, dans un article précédent « La Chine, super-puissance à la mode du 21e siècle ? » http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1742&r_id= nous avions présenté une évaluation globalement favorable à ce projet, s'appuyant notamment sur une étude de deux économistes espagnols. Manifestement, si le projet réussissait, il pourrait faire de la Chine une super-puissance non seulement économique mais diplomatique, capable de prendre une avance décisive sur les Etats-Unis. Depuis, les commentaires laudateurs se sont multipliés, y compris en provenance des milieux financiers internationaux. C'est le cas d'un article récent de Robert Berke dans la revue OilPrice, bonne interprète des milieux de pétrole et de l'énergie, encore largement dominés par les intérêts américains « New Silk Road Could Change Global Economics Forever » http://oilprice.com/Energy/Energy-General/New-Silk-Road-Could-Change-Global-Economics-Forever.html
Nous incitons nos lecteurs à le lire attentivement. Disons seulement ici que l'auteur, consultant pour l'Etat d'Alaska, propose une évaluation extrêmement positive du projet chinois de NRS. Si positive que l'on peut se demander quels motifs se cachent derrière cet enthousiasme. Le projet sera-t-il un « game changer » pour le 21e siècle, ou permettra-t-il seulement à toute une série d'intérêts géostratégiques, économiques, financiers, grands ou petits, de tenter des coups spéculatifs dont la plupart pourraient se transformer en bulles désastreuses pour ceux qui y auraient cru ?
Il n'est pas possible ici de répondre à cette question. Nous ferons seulement quelques remarques méritant des discussions plus approfondies
Les budgets
Le projet de NRS, dans sa configuration la plus ambitieuse, s'étendra sur au moins 20 ans, sinon 50 ans. Or la liste des investissements impliqués, à supposer que leur évaluation soit correcte, se monte au bas mot à plusieurs trillions de $. (1 trillion = 1000 milliards). Qui pourra fournir de telles sommes ? Certes, tout ne sera pas à verser en une fois et dès le début. Un grand programme, s'il est réussi, peut produire des retours sur investissements, directs et indirects, supérieurs aux coûts initiaux. Sa rentabilité doit se juger sur le long terme ou très long terme. Cependant des dépenses importantes initiales sont indispensables, pour que le programme prenne sa vitesse de croisière. Dans le cadre de la NRS, on peut estimer les budgets nécessaires pour les 3 prochaines années à 2 ou 3 trillions de dollars. D'où viendront les crédits correspondant, étant entendu que nous ne sommes plus au Moyen Age, où il était possible de faire travailler les populations sans leur demander leur accord ?
Les ressources mobilisables ne sont pas très nombreuses. On trouvera les réserves de change accumulées par certains Etats (1 trillion pour la Chine ?). Mais les autres Etats fortement endettés, ne pourront guère contribuer. On trouvera aussi des produits d'impôts ou d'emprunts décidés par les Etats des pays participants. Mais là encore, les marges sont faibles. Viendra enfin la création de monnaie dite Quantitative Easing que pourraient décider certaines Banques centrales. Mais chacun sait dorénavant que seule la Banque fédérale américaine, appuyée par la puissance militaire des Etats-Unis, a pu un certain temps disposer de telles ressources, en voie de tarissement aujourd'hui.
L'insécurité politique
La NRS, notamment par sa composante terrestre, traversera de nombreux pays politiquement instables et parcourus de fortes revendications nationalistes ou religieuses, voire tribalistes. Certes les initiateurs du projet ont fait valoir que les perspectives de développement offertes par celui-ci devraient calmer les antagonismes et réunir toutes les parties dans un effort mutuel pacifique. Cependant, qui peut croire à cet espoir ? Ne fut-ce que pour ses débuts, le projet devra déployer de nombreux moyens militaires et policiers pour protéger les premiers chantiers de voies ferrées ou de télécommunications. Par la suite, des terroristes divers pourront s'attaquer aux investissements et les rendre inutilisables. Si les Etats-Unis ne sont pas directement impliqués dans le projet, comme cela semble être le cas aujourd'hui, ils pourront très facilement susciter des troubles compromettant ses perspectives. On le constate dès maintenant avec la crise politique en Macédoine dont le résultat sera de bloquer le projet d'oléoduc Turkish stream envisagé par la Russie, au détriment de la Grèce et de l'Europe de l'Est.
L'accueil des Etats-Unis
On sait que les Etats-Unis, dès le début, ont affirmé qu'ils ne voulaient participer, ni à la NRS, ni à l'AIIB. Cette participation aurait été paradoxale, à un moment ou l'Amérique affirme sur tous les tons que la Chine représentera pour elle, après la Russie, le premier des risques majeurs, autrement dit l'ennemi à abattre. Si l'Amérique persiste à vouloir « contenir » la Chine, elle ne manquera pas de moyens divers, militaires mais aussi relevant de la diplomatie du dollar et des services secrets, pour faire avorter le projet de NRS.
Cependant les intérêts économiques et financiers américains, faisant la loi à Wall Street et à Washington, pourraient changer d'opinion si certains programmes participant à la mise en place de la NRS leur paraissaient profitables. Ce serait particulièrement le cas dans tous les domaines faisant appel à des technologies avancées, qui ni la Chine, ni les autres pays participants, ne pourraient fournir. Dans ce cas, la Chine serait obligée en pratique de faire appel à l'expertise américaine, qui demeurera longtemps la première du monde. Mais dès que cette décision sera prise à Pékin, il sera légitime de présenter la NRS comme une initiative sino-américaine. On peut penser que les autres pays participants, y compris l'Europe, l'Inde et le Pakistan, seraient satisfaits de cette inflexion. Mais qu'en sera-t-il des Chinois eux-mêmes ?
La multiplication des « bulles »
Certains commentaires considèrent dès maintenant que le projet de NRS tout entier serait une gigantesque bulle, organisée volontairement ou involontairement, par les Chinois. On appelle bulle une initiative visant principalement à attirer des investisseurs naïfs, et qui s'effondre inévitablement à terme, Il est raisonnable de penser que la Chine n'a pas organisé à l'échelle du monde, une bulle de l'ampleur de son projet de NRS. Mais dans le cours du développement du projet, les occasions de mise en place de bulles se multiplieront. Certaines existent déjà au sein même de l'économie chinoise, du fait des investissements et emprunts irresponsables décidés par les collectivité locales. A l'avenir, aucune autorité ne sera capable d'éviter l'apparition de telles bulles. Or après s'être laissé prendre au sein de quelques bulles, les investisseurs se détourneront du projet tout entier
Des conséquences environnementales catastrophiques
Mentionnons pour terminer un point que n'évoquent absolument pas les initiateurs de la NRS. Il s'agit des conséquences environnementales catastrophiques qu'auront inévitablement, tant au début que dans la suite, les innombrables chantiers et « mises en valeur » découlant du projet. Dès le début, ces conséquences se feront sentir. Ainsi, on ne construit pas sans dégâts considérables des voies de transport à grande échelle dans des pays déjà menacés par la sécheresse ou les pollutions diverses. Comme il est quasiment certain qu'avec la poursuite du réchauffement climatique, la fragilité des régions traversées ne fera que s'accentuer, les résistances au projet ne feront qu'augmenter. Si ces résistances ne sont pas entendues, comme on peut le craindre, ce sera de très mauvais augure pour la survie à terme du projet et l'avenir même de la planète. .
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