La pensée européenne en berne : mort du philosophe Philippe Lacoue-Labathe
Plus qu’un philosophe : Un penseur d’exception qui fut aussi un professeur (notamment à Strasbourg) et aux Etas-Unis), un écrivain, un traducteur , un ami des arts, un passionné de poésie.Toujours en quête de Vérite, il voulait repenser la politique et la diplomatie grâce à la philosophie et faire primer l’éthique de la « géophilosophie » sur les logique de la « Geopolitik »
« Lacoue est mort ! ». Coups de fouet, d’épée, de massue. Pourtant, tous les amis de Philippe savaient qu’il luttait contre la maladie depuis longtemps. Dans la douleur. Avec courage, lucidité et cette philosophie qui, chez lui, était comme un sixième sens : « Qui meurt de vieillesse est le dernier à en convenir (...) Si j’ai peur de la mort, c’est pour faire comme tout le monde »...

Avec Philippe-Lacoue Labarthe, la France et l’Europe perdent l’une des « têtes pensantes » les plus stimulantes, l’un des philosophes les plus décapants, les plus enrichissants, les plus stimulants, l’une des figures intellectuelles les plus singulières mais aussi les plus représentatives de la deuxième moitié du XX ième siècle, l’un des esprits les plus aiguisés.
Grand philosophe, Lacoue-Labarthe, dont l’œuvre est très liée à celle de Jean-Luc Nancy ? Un penseur, comme on en compte peu. Pour qui la méditation passait avnt la médiatisation.Tous ses pairs le reconnaissent. Tous ceux qui ont eu le bonheur de converser avec lui le savent. Ses livres, ses conférences et ses cours le prouvent.
Un philosophe profond (« Une véritable pensée ne traverse pas l’esprit »), mais accessible pour qui sait que lire est (aussi) un effort. Plus tourné vers les interrogations que vers des affirmations (« Je doute de ce que je sais, et je me doute du reste... Je ne me dis pas tout... »). Avec, cette qualité rare : « de ne parler que de ce qu’il connaît », comme le souligne Caroll de Maistre, une de ses amies psychanalystes. Et, avec ce talent de savoir être sérieux sans se prendre au sérieux, en d’homme d’esprit... spirituel :
« On ne peut compter que sur ses doigts... C’est quand on a tout, que le reste vous manque...Ca fait pauvre, de détester les riches...Les inégalités ne sont des preuves de l’existence de l’égalité...Ce qui sert pourrait tout aussi bien ne servir à rien... La paresse des autres est une menace pour la mienne...L’homme n’aurait jamais pu inventer l’éléphant... Dieu a de beaux saints...Dès l’arrivée, le départ se profile... Il nous faudrait deux bouches : une pour bâiller, et l’autre pour se taire. ». Il faut relire « Textes sans paroles » et « Sexes sans paroles ».
L’OMBRE DE HEIDEGGER
Sa formation littéraire, sa passion pour la poésie, son goût pour les arts, la peinture (« miroir immuable de tout ce que l’Univers nous offre de plus beau »), le théâtre, la musique, son intérêt pour la politique ou plutôt LE politique, son sens du contact, sa convivialité, sa soif de transmettre (donc d’apprendre en enseignant) ont fait de lui un professeur hors classe (de philo et d’esthétique) à Strasbourg, à Berkeley, à la Sorbonne et ailleurs, un écrivain authentique, un critique exigeant, un traducteur rigoureux, un moraliste même (à l’opposé des moralisateurs) : « Si vous doutez de la vie, la vie se venge... »
Bruno Takels résume : « Le nœud politique-philosophique dégagé à partir de l’œuvre de Heidegger ne cessera de se déplacer dans toutes les autres « lectures » menées par Lacoue-Labarthe. A moins que ces lectures ne cessent jamais de reprendre, indéfiniment, cette impossible et interminable confrontation avec Heidegger.

Point commun de toutes ces lectures philosophiques contre la philosophie : elles s‘appuient sur des œuvres de l’art, hors le champ philosophique, et sont donc à même, depuis ce dehors, d’en dégager tout l’impensé.
De Hölderlin (celui de la poésie, mais aussi celui du théâtre) à Diderot (celui des dialogues) en passant par Rousseau, Celan, Freud, Blanchot, Mann, Rimbaud, Benjamin, Marx, Les Romantiques allemands - toutes les œuvres traversées se déterminent comme objections à la raison dominante, tentative de répondre aux impasses que révèle en même temps la modernité.
L’œuvre de Philippe Lacoue-Labarthe hérite de ce qu’il faut bien assumer comme une tradition moderne, et s’engage sur la voie exigeante d’une critique à peine frayée. »
POETIQUE DE L’HISTOIRE
Ainsi, un exemple parmi d’autres :
Poétique de l’histoire s’ouvre sur une scène philosophique franco-allemande où se trouve questionné le rapport obscur de Heidegger avec la pensée de Rousseau.
Imprégné des analyses devenues classiques de Derrida et de Starobinski, Lacoue-Labarthe fait dans Poétique de l’histoire est une lente et minutieuse enquête concernant le questionnement rousseauiste sur l’origine de l’homme, qui « nous reconduit au champ de tensions et à la béance déconstructionnistes. »

Déconsruction, déconstructionnisme ; deux mots-clefs dans l’œuvre de Lacoue-Labarthe, ami et critique de Jacques Derrida. L’an dernier, un colloque international consacré à Philippe à la Sorbonne pat l’Institut culturel finlandais s’intitulait « Déconstruction mimétique » : « Il y a une urgence philosophique à laquelle il n’est pas possible de se dérober » (...) « Il faudrait soutenir jusqu’au bout la thèse philosophique elle-même, selon laquelle - toujours - il faut la vérité ». La vérité toujours... Cette vérité jamais atteinte.
GEOPHILOSOPHIE
Philippe Lacoue-Labarthe est mort sans que l’un de ses projets qui lui tenaient le plu à coeur, conçu avec Jean-Luc Nancy, ait pu se réaliser : une chaire de « géophilosophie » à Strasbourg. La « géophilosophie » ? Ce qui devrait primer sur la « Geopolitique », ou « Geoplitik » qui ne repose que sur l’évaluation des.rapports de forces...
Etudier des situations conflictuelles dans le monde d’une manière globale, transversale, inter-disciplinaire. En profondeur. Elaborer des stratégies de la Sagesse et non de stratégies seulement militaires...Un beau et grand projet, la Geophilosphie ! N’est-ce pas ce qui manque le plus en cette époque troublée, incertaine et où les peurs sont plus attisées que surmontées ? Une idée qui s’imposait avant que la mode soit au « choc des civilisations » et aux (fausses) perspectives de la « fin de l’Histoire » mériterait d’être creusée, développée, réalisée. La philosophie pour repenser la politique et la diplomatie !

Ce projet, né au Parlement des Ecrivains de Strasbourg en pleine explosion balkanique, a été mis entre parenthèses par le manque de lucidité de responsables d’une Université trop sclérosée et trop stérilisée par les routines de fonctionnaires qui oublient leur vrai métier : transformer la « défaite de la pensée » en victoire de l’esprit. Et développer les forces des intelligences. Peut-être trop de décideurs se satisfont-ils de ces « think-tanks » à la mode et à vocation plus communicationnelle qu’opérationnelle qui pullulent sans toujours mériter leur nom de « laboratoires d’idées » ...
UNE LUMIERE DE CE TEMPS
« Penser fait mal », on le sait... Est-ce pour cela que les programmes philosophiques, littéraires et artistiques ont une place de plus en plus réduite dans tout notre système scolaire et universitaire ? On s’occupe plus des tuyaux qu’offrent les nouvelles technologies que de ce que l’on met dedans, plus de l’utilitaire que de le vraiment utile : « Le superflu, chose si nécessaire », disait Voltaire... « Nous avions les Lumières, maintenant, nous avons l’électricité », redirait Tomi Ungerer
Philippe Lacoue-Labarthe était une Lumière de ce temps. Il nous éclairera longtemps par ses livres, les textes de ses conférences, ses questionnements.
Sur un plan général, le plus bel hommage qu’on plus lui rendre, c’est de le découvrir, le lire et le relire.
LE PARLEMENT DES PHILOSOPHES
Localement, à STRASBOURG, le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre, c’est de donner au « Parlement des Philosophes » crée par la Ville et Université (sous l’impulsion de Robert Grossmann et de Fabienne Keller) l’importance que Philippe et tant d’autres avaient apprécié lors de la leçon inaugurale de Derrida et lors du grand Colloque sur Heidegger.
Mais ce type de manifestations exige des ressources (financières, humaines et intellectuelles) qui réclament une vraie mobilisation la plus large possible, une persévérance à toute épreuves et une volonté universitaire de ne pas fair de la philo un ghetto.. Le pari engagé reste à gagner. Comme disait Philippe : « L’avenir est un moment de plus »... « Quand l’homme n’a pas de but, il devient une cible »
Daniel RIOT
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