La proclamation de la IVème internationale
La Conférence de proclamation de la IVème internationale fut l'aboutissement d'un combat engagé par Trotsky qui la préparait avec ses partisans depuis l'écrasement du prolétariat allemand par Hitler et ses hordes fascistes au service de l'impérialisme en 1933.
Le 3 septembre 1938, à Périgny-sur-Yerre un village de la région parisienne, se réunit la Conférence de fondation dans une « grange », transformée en maison de campagne, qu’Alfred Rosmer a prêtée pour l’occasion. Alfred Rosmer ne fait pas partie des délégués. Il estime comme d’autres militants de l’Opposition de Gauche qu’il est prématuré de proclamer la IVe internationale. C’est cependant un ami de Trotsky. Il avait été en 1914 un opposant de la première heure à la politique de l’Union Sacrée puis il avait participé au congrès de fondation de la IIIe internationale. D’autres éminents militants comme Victor Serge, Isaac Deutscher et Yvan Craipeau sont opposés à la proclamation dès 1938 de la IVème internationale. Mais, le grand absent c’est Trotsky lui-même qui n’a pas pu sortir du Mexique. La conférence s’est tenue dans des conditions difficiles de clandestinité. Elle a dû se tenir sur une seule journée. Vingt-deux délégués représentant onze sections y ont participé : USA, Angleterre, France, Belgique, Pays Bas, Pologne, Grèce, Italie, Allemagne, URSS et Brésil. Deux observateurs autrichiens étaient aussi présents. Quelques délégués étaient mandatés par d’autres sections, telles que l’Espagne, Tchécoslovaquie, Canada et Mexique. Parmi les participants de ce Congrès : plusieurs Français (Pierre Naville, Yvan Craipeau), des Nord-Américains (Max Schachtmann, James P. Cannon), des Belges (Leon Lesoil), des Brésiliens (Mario Pedrosa), des Grecs (Michel Raptis, dit « Pablo »)… Selon un rapport du Secrétariat International, il y avait à l’époque 29 sections qui adhéraient à l’Opposition de Gauche, mais les dures conditions matérielles ont empêché la participation de tous.
Pierre Naville donne quelques chiffres qui permettent de faire une estimation chiffrée du nombre de militants de la IVème internationale lors de sa création. Quelques-uns sont gonflés en particulier pour la France. USA : 2 500, Belgique : 800, France : 600, Pologne : 350, Angleterre : 170, Allemagne : 200, Tchécoslovaquie : 150/200, Grèce : 100, Indochine : 100, Chili : 100, Cuba : 100, Afrique du Sud : 100, Canada : 75, Australie : 50, Brésil : 50, Hollande : 50, Espagne 10/30, Mexique : 15. Le total fait 5 590. Nous déduisons qu’il n’y avait guère plus de 5 000 militants en tout. C’est approximativement le nombre de militants qu’avait l’OCI toute seule en France en 1980. C’est évidemment très peu. La section américaine avait d’ailleurs à elle seule la moitié des effectifs.
Le provocateur stalinien Marc Zborowski (voir l’article « Les provocateurs staliniens infiltrés chez les trotskystes ») était présent parmi les délégués sous son pseudonyme d’Etienne en tant que représentant de Trotsky et de la section russe en exil et il a pris la parole à la réunion. A l’intérieur de la salle, se trouvait aussi Sylvia Ageloff qui était traductrice et travaillait avec Zborowski. C’était une militante du SWP qui avait déjà travaillé comme secrétaire pour Trotsky à Coyocacan. Elle avait fait le voyage à Paris spécialement pour préparer cette conférence. Elle était accompagnée pendant son voyage par une amie nommée Ruby Weil qui était membre du parti communiste. Au début de juillet 1938, cette Ruby Weil avait présenté un certain « Jacques Monard » à Syvia Ageloff. Il s’en était suivi une ardente relation amoureuse entre les deux tourtereaux. Malgré les dangers auxquels étaient confrontés les délégués, Ageloff a amené « Jacques Monard » sur le lieu de la conférence, et celui-ci était resté assis dehors dans la cour pendant toute la durée de la conférence, observant les participants et discutant avec eux pendant les pauses. Le vrai nom de « Jacques Monard » est Ramon Mercader. Il sera l’assassin de Trotsky.
C’est dire que cette IVème internationale à peine proclamée était très faible, menacée par les agents de Staline qui avaient déjà en main bien des cartes pour préparer l’assassinat de Trotsky.
Les délégués se prononcèrent à l'unanimité moins une voix pour la proclamation de la IVème internationale.
Comme le dit Gérard Bloch dans cet enregistrement du 21 octobre 1978, ce programme de transition repose sur deux principes cardinaux inséparables :
- d’une part, les forces productives de l’humanité ont cessé de croître ;
- d’autre part, la situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction révolutionnaire du prolétariat.
Le premier point reprend l’idée d’un article précédent intitulé : « socialisme ou barbarie ». Le maintien en place du capitalisme mène à une régression voire une disparition de l’humanité. Les forces productives de l’humanité sont la capacité de l’humanité à produire, à partir de la nature, des biens qui permettent aux hommes de vivre mieux c’est-à-dire plus longtemps, en meilleure santé, avec un meilleur épanouissement intellectuel, plus de loisirs… L’affirmation que ces forces productives ont cessé de croître a été maintes fois contestée. Pourtant, l’indéniable progrès des sciences et des techniques ne permet pas un meilleur développement des forces productives. Pour quelques-uns d’entre nous cela n’a rien d’évident. En France et dans d’autres pays d’Europe, une amélioration est certaine de génération en génération. Je vis mieux que mes parents qui eux-mêmes ont mieux vécu que mes grands-parents mais chacune de ces générations a connu une guerre mondiale. L’électroménager a facilité la vie des ménages. Nous avons la télévision, des téléphones portables, des micro-ordinateurs, des automobiles toujours plus automatisées et plus confortables... Toute cette technologie est un progrès par l’utilisation qui en est faite mais il n’échappe à personne que ces progrès techniques sont aussi souvent utilisés par les puissants pour asservir les hommes (télévision, réseaux sociaux…). J’ai pu faire des études, prendre ma retraite à 58 ans… Ce n’est pas le cas pour tout le monde même en France. Mais surtout, l’histoire de l’humanité ne se limite pas à notre environnement proche : la France, l’Europe. Si les forces productives de l’humanité ont bel et bien cessé de croitre c’est parce que le capitalisme ne peut plus survivre qu’en détruisant d’énormes quantités de forces productives. Il a fallu les millions de morts et toutes les destructions des deux guerres mondiales pour que le capitalisme soit encore en place et, sous nos yeux, l’impérialisme, phase suprême du capitalisme, vient de semer le désastre et la désolation en Lybie, en Irak, en Syrie, au Liban, en Afghanistan… Le capitalisme crée ainsi les conditions d’une nouvelle accumulation des capitaux et d’une relance de la production en appauvrissant une masse croissante d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’ont même plus le minimum garantissant leur survie. Les capitaux sont accumulés dans les pays capitalistes les plus puissants, avec une création massive de « capitaux fictifs et spéculatifs (crédits actions) » qui ne correspondent pas à une réelle production de marchandises. L’accumulation d’armement permettant de détruire plusieurs fois l’humanité n’a rien à voir avec les forces productives de l’humanité. Il s’agit bien plutôt de l’inverse : les forces destructrices de l’humanité finiront-elles par l’emporter ? D’ailleurs la recherche effrénée du profit amène aussi à détruire les éléments vitaux que sont l’air et l’eau et à terme l’existence de la planète est menacée. Il n’y a aucune solution d’ordre purement « écologique » possible avec le maintien du capitalisme.
Les forces productives de l’humanité ayant cessé de croître, la prémisse économique de la révolution socialiste est plus que mûre. Il n’y a plus aucune raison fondamentale pour que ce système capitaliste perdure et cela depuis plus d’un siècle. S’il se maintient en place c’est parce que : « la situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction révolutionnaire du prolétariat ». La lutte internationale du prolétariat pour se débarrasser de ses chaînes n’a pas pu aboutir et n’aboutira jamais si n’est pas réglée cette question : doter le prolétariat d’une direction révolutionnaire. Ce sont en effet les directions traitres des IIème et IIIème internationale qui entravent partout le mouvement naturel vers la révolution socialiste mondiale parce qu’elles ont fait le choix de préserver l’ordre bourgeois, de défendre le capitalisme. Tous les appareils des partis issus directement ou indirectement de ces deux internationales sont maintenant intégrés à l’Etat bourgeois. La preuve en est, pour les 27 pays de l’Union Européenne, que tous ces partis refusent de se prononcer pour la sortie de leur pays de cette Union Européenne. Les partis de la IIIème internationale sont passés du côté de l’ordre bourgeois, pendant toute une période, par le biais de leur totale soumission à la politique de la bureaucratie stalinienne mais ils sont maintenant dans la même situation que les partis de la IIème internationale. Il en est de même pour les partis qui sont issus indirectement de ces deux internationales par des scissions et/ou des regroupements c’est ainsi le cas en France pour le « parti », qui change de nom, de Mélenchon. Nous ne sommes même pas certains qu’il s’agisse réellement d’un parti car il n’existe chez eux d’organisation que par la nécessité d’avoir des candidats aux diverses élections du système. C’est là aussi un signe de l’adaptation de tous ces partis au système capitaliste.
Ces deux principes cardinaux justifiaient que soit proclamée la IVème internationale bien qu’elle soit très faible et elle sera encore plus faible à la sortie de la deuxième guerre mondiale. Cette proclamation s’imposait quelle que soit la force militante rassemblée. C’est ce que n’avaient pas compris nombre de militants de l’Opposition de gauche qui ont désapprouvé que la IVème internationale soit ainsi proclamée.
Cette proclamation de la IVème internationale définit ce qu’est le trotskysme. Il s’agit du combat pour le socialisme qui passe par la construction d’une internationale révolutionnaire regroupant des partis de plusieurs pays. Il ne peut pas être question de trotskysme sans cette perspective d’une internationale révolutionnaire. Sur plusieurs points le programme de transition doit être modifié mais il reste, dans les grandes lignes, parfaitement valable et il doit donc être aussi une indispensable référence du trotskysme.
Le trotskysme est donc défini en premier lieu par ces deux points fondamentaux :
- Le regroupement et l’organisation d’une internationale révolutionnaire.
- La référence au programme de transition que nous voyons comme un condensé de l’expérience révolutionnaire depuis Marx jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale.
Nous voyons que cette définition rejette d’emblée hors du champ du trotskysme les militants de "Lutte Ouvrière" qui ont eux-mêmes écrit : « Lutte Ouvrière s’est construite indépendamment des diverses organisations se réclamant de la IVème internationale ». Ah bon ! Et pourquoi cela ? Les dirigeants de Lutte Ouvrière estiment-ils que Léon Trotsky fût un grand révolutionnaire mais que, sur ses vieux jours, il a eu cette lubie de vouloir une IVème internationale sans doute parce qu’il était un peu sénile ? A moins qu’ils estiment qu’il s’agissait d’une décision sans importance prise sur un coup de tête. Assurément, Trotsky n’aurait pas accepté que les militants de Lutte Ouvrière se réclament de lui. D’ailleurs, Lutte ouvrière a bien peu de points communs avec le trotskysme. Je renvoie ceux qui veulent creuser la question à l’excellent article du site « Maghreb socialiste » intitulé « Lutte ouvrière : au nom du « trotskysme », une soumission totale au stalinisme et à ses avatars ».
Les trotskystes sont maintenant les seuls à affirmer vouloir construire un parti mondial de la révolution. Cette idée qui était banale au siècle dernier a été abandonnée depuis longtemps par les dirigeants traitres du mouvement ouvrier. Ceux de ma génération ont connu le PS au temps où il s’appelait encore SFIO et bien des militants du PCF se souvenaient que leur parti avait été une section de l’Internationale Communiste. Défendre ces idées classiques du mouvement ouvrier parait maintenant pour beaucoup extravagant. Contrairement aux réformistes et aux staliniens, les trotskystes ne renient rien. Ils sont maintenant les seuls à combattre pour la révolution socialiste.
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