Mais quand on est pape à l’infaillibilité alléguée en matière doctrinale, l’opération est plus délicate. C’est là que peut servir l’expérience accumulée au sein de l’institution multiséculaire qu’on dirige et qui a survécu à tant de tribulations et de tragédies depuis 20 siècles.
L’usage du temps comme allié
Un virage à 180 degrés peut s’opérer avec le temps qui rend les mémoires oublieuses et apaisent les passions en affaiblissant l’importance des enjeux. L’appareil ecclésiastique, il faut bien le dire, n’a pas cessé, en effet, de se tromper et de devoir corriger ses erreurs sous la pression des réalités dont il donnait une représentation infidèle. Mais il y a mis le temps.
Il rejette, par exemple, l’héliocentrisme comme contraire à la Bible en condamnant en 1633 Galilée qui en apporte pourtant la preuve par ses observations à la lunette. Et il faut attendre trois siècles et demi pour que Jean-Paul II reconnaisse, le 31 octobre 1992, une part de responsabilité de l’Église catholique dans cette controverse.
La démocratie n’a pas eu plus de chance. Dans le Syllabus de 1864, Pie IX condamne les idées libérales étrangères au monarchisme de droit divin auquel son institution par sa pratique même est traditionnellement attaché. Ce n’est que trente ans plus tard qu’avec Léon XIII « le Ralliement » à la République française est lentement engagé dans les années 1890.
La laïcité et la séparation de l’Église et de l’État qu’elle implique en France, est, elle aussi, d’abord refusée en 1905 par l’appareil ecclésiastique. Celui-ci ne s’y résigne qu’après la première guerre mondiale.
Ce qui mérite, toutefois, d’être signalé, c’est qu’à chaque fois, il s’est trouvé des chrétiens en groupes ou solitaires assez courageux pour se désolidariser de ces choix malheureux sans craindre les sanctions qui se sont souvent abattues sur eux. Ils ont sauvé l’honneur de leur foi. Et, le comble est que l’appareil ecclésiastique a toujours su les mettre en avant le moment venu pour faire oublier ses erreurs tragiques.
Une promotion maximaliste donnée à une minimisation maximaliste
Dans l’affaire du préservatif dont Benoît XVI vient d’ autoriser un usage exceptionnel, le laps de temps a dû être réduit. L’encyclique de Paul VI « Humanae vitae » condamnant la contraception artificielle alors devenue efficace – comme s’il en existait une efficace qui soit naturelle – remonte sans doute à 1968, soit à 42 ans. Et on se souvient encore du savoureux jeu de mot du Canard Enchaîné : « Le pape n’a rien compris au préservatif. La preuve ? Il le met à l’index ». Rien ne vaut, en effet, un jeu de mots pour discréditer l’adversaire : l’équation de sens propre qui désigne un doigt, et de sens figuré qui désigne le registre des livres prohibés par l’Église depuis le Concile de Trente au 16ème siècle, fait voler en éclats par l’éclat de rire l’interdiction du préservatif.
Mais on n’a pas oublié que Benoît XVI dénonçait encore, il y a à peine un an et demi, en mars 2009, au cours d’un entretien avec des journalistes accrédités lors d’un voyage en avion le menant en Afrique, tout usage du préservatif comme moyen de lutte contre les maladies sexuellement transmissibles : il prétendait même que le préservatif « aggravait » le problème.
Pour opérer ce tête-à-queue magistral, la stratégie relève donc, faute de temps, d’un exercice d’équilibriste de haute volée où l’exigence de minimisation d’un changement d’avis infinitésimal doit s’accompagner paradoxalement d’une promotion maximaliste.
1- La minimisation de ce revirement est d’abord dans la cible minimaliste retenue
* N’est en effet visé que le cas tout à fait particulier sinon marginal de la sexualité tarifée de prostitué(e)s qui useraient du préservatif pour ne pas transmettre le virus du SIDA. Au journaliste qui lui demande si « l’Église catholique n’est pas fondamentalement contre l’utilisation de préservatifs », le pape répond que « dans certains cas - celui d’un(e) prostitué(e) - quand l’intention est de réduire le risque de contamination, cela peut quand même être un premier pas pour ouvrir la voie à une sexualité plus humaine, vécue autrement ». « Cela, ajoute-t-il, peut être un premier pas vers une moralisation, un début de responsabilité permettant de prendre à nouveau conscience que tout n’est pas permis et que l’on ne peut pas faire tout ce que l’on veut ».
* En dehors de cette misérable sexualité tarifée, à laquelle celui qui est sans péché jettera la première pierre, il n’est donc pas encore question d’autoriser à tous le préservatif ni a fortiori tout autre moyen efficace de contraception pour une sexualité épanouie.
2- La minimisation est aussi assurée par le médium minimaliste choisi pour diffuser l’information.
Le pape dispose, en effet, d’une hiérarchie de médias pour faire entendre sa parole, des plus institutionnels et éclatants comme l’encyclique aux plus personnels comme un entretien ou un ouvrage. C’est un média minimaliste du plus bas de l’échelle hiérarchique qui a été choisi. L’oral d’un entretien a été toutefois écarté au profit d’un livre, car, selon l’adage romain « verba volant, scripta manent ». Mais ce n’est pas un livre écrit de sa main, seulement un livre d’entretiens recueillis par un journaliste allemand, intitulé « Lumière du monde ». Mieux, il feint même de ne pas prendre l’initiative de son annonce : il ne fait que répondre en passant à une question. On ne saurait donner moins d’importance à un revirement d’une aussi grande portée, vu l’obstination de son institution à soutenir le contraire jusqu’ici.
3- Une promotion maximaliste est enfin donnée à cette minimisation extrême.
Le danger de cette opération est qu’à ce point minimisée, l’information passe inaperçue. Pour le conjurer, un plan média a été concocté : avant même la parution du livre, pour en assurer la promotion, des « bonnes feuilles » ont été obligeamment diffusées, divulguant en exclusivité cette position nouvelle sur le préservatif. Le quotidien du Vatican, « L’Osservatore romano » a été à la manœuvre.
On ne va évidemment pas s’en plaindre. On ne veut pas la mort du pécheur. Au contraire, à tout pécheur miséricorde quand il commence à reconnaître ses erreurs. Une brèche est ouverte dans la muraille. On souhaite seulement que cet appareil ecclésiastique la fasse bientôt tomber et cesse de tromper ses fidèles quand il y va de leur vie terrestre. On attend donc maintenant qu’il comprenne vite que la contraception, la lutte contre la pédophilie ou le respect de la femme sont sources de bonheur sur terre. Pour ce qui a trait au voile intégral désormais interdit en France, on est en encore loin du compte. Dans le même livre, Benoît XVI ose dire ne pas voir « de raison à une interdiction générale ». Faut-il que le mépris de la femme imprègne profondément un esprit pour en être encore là ! Ce n’est assurément pas cette « lumière du monde »-là qui peut éclairer l’obscurité de l’obscurantisme ? Mais, il ne faut pas désespérer, qui sait si, à l’occasion d’un nouvel entretien, on n’apprendra pas un jour que l’appareil ecclésiastique a toujours dénoncé cet instrument d’asservissement des femmes ? Paul Villach
(1) Laurent Joffrin, Libération, 16 mai 2008. Laurent Joffrin, Libération, 24 septembre 2008, cité par Frédéric Lordon in « La crise de trop », Éditions Fayard, 2009.