Le Sens et la vie (1 / 4) : la mémoire créatrice de sens
Le lecteur notera que j'ai pris soin de ne pas titrer "le sens de la vie". En effet, je pense que pour comprendre l'idée de sens, il faut examiner cette notion à part, ne pas la confondre avec la vie elle-même. Plusieurs raisons expliquent mon choix mais pour aller au plus simple et au plus éclairant, je donnerai l'exemple de Spartacus dont le sens de l'existence fut donné par sa mort plutôt que par sa vie, car il n'avait pas à proprement parler de vie, en tant qu'esclave. Sans aller jusqu'à de tels excès de comparaisons, je prétends que le sens nous est donné, en dehors de notre vie et de nos choix personnels, par le monde qui nous a accueilli à notre naissance.
Qu'est-ce qui fait le sens ? C'est l'orientation ? Or, l'individu, qui est jeté dans la vie, ne choisit pas l'orientation. Celle-ci est prédéterminée par le sens du temps qui passe et par les contingences. Chacun doit s'orienter dans un temps donné et dans un espace donné au sein d'un monde qui lui est imposé. A l'inverse, le sens de la vie relève davantage du choix libre que chacun peut faire. Cela étant précisé, il m'apparaît indispensable d'examiner la question du sens selon la méthode cartésienne, c'est-à-dire avec recul et surplomb.
Objectivement, le sens donné est celui de l'évolution de l'être humain de sa naissance jusqu'à sa mort certaine. Il possède un capital temps limité qui le contraint à faire des choix car il ne pourra pas mener plusieurs types d'existence à la fois ni successivement. Ces limites conditionnent sévèrement le sens de son existence. La situation sociale que l'on hérite, la place qui nous est assignée dans le monde (selon que l'on vit dans un pays libre, ou autre), tout cela restreint aussi l'idée du sens. Le capital physique et génétique joue un rôle également important.
Dans ces conditions préfixées, l'individu n'a que la latitude de s'orienter comme il peut pour se frayer un chemin vers une place acceptable à ses yeux, satisfaisante. La finalité définit l'orientation à prendre et en définitive le sens. Le sens qui nous est donné est de nous orienter avec les moyens que l'on nous donne et la place qui nous échoit, pour éviter les dangers qui nous menacent, assouvir nos besoins vitaux. L'orientation en dernier lieu est de réaliser, quand cela nous est possible, certains de nos désirs, sachant que le plaisir n'est que le "bonus", la manne inespérée et la parenthèse, la part la plus grande notre existence étant vouée à nous débattre et à lutter.
Donc voilà, le sens de la vie face auquel celui que l'on se choisirait librement ne serait en réalité que résiduel.
Dans cette conquête du sens, la mémoire nous est un allié très précieux. La mémoire n'a pas pour fonction, comme on le pense à tort, de restituer fidèlement les évènements passés. Elle a pour but de nous armer pour l'avenir. Elle est dirigée vers l'action, l'action étant elle-même tendue vers la finalité définie par le dehors et, quand on le peut, vers les projets que l'on désire accomplir.
La mémoire ne photographie pas, elle recrée le souvenir pour qu'il nous soit utile dans la finalité que nous poursuivons. Elle a le champ libre dans la mamnière de nous seconder le plus efficacment. C'est le but poursuivi qui désigne à la mémoire la finalité et la fonction qu'elle doit adopter pour nous, pour nous créer des souvenirs adéquats, cela de la manière la plus congruente pour nous orienter dans le monde. Il est remarquable de constater les écarts importants et les énormes contradictions des témoignages recueillis lors d'une enquête de police. Cela est logique car chacun retient ce qu'il veut des faits et les interprète selon la fonction qu'il assigne à sa mémoire pour progresser dans sa propre vie. Les témoignages en disent bien plus long sur ceux qui témoignent que sur les faits relatés. Chacun a son usage propre, personnalisé, de la mémoire. L'intelligence crée des connexions, la mémoire, elle, procède par associations, ce qui la rend bien moins fiable d'un point de vue factuel. Elle associe par exemple des détails à des émotions passées.
Il faut le dire une bonne fois pour toutes : la mémoire n'est pas tournée vers le passé ; elle est orientée vers notre futur.
La mémoire est agissante, créative. Elle peut aller jusqu'à inventer des souvenirs de toutes pièces. Il ne faut pas l'en blâmer car c'est son rôle de veiller à notre équilibre mental et à notre envie d'aller de l'avant, en réduisant au minimum la part de doute. Il ne convient pas de douter plus qu'il n'est nécessaire pour avancer. La mémoire est secondée en cela par une fonction auxiliaire qui s'appelle l'oubli. En effet, si nous devions garder en mémoire toutes nos erreurs passées qui nous permis de progresser, notre amour-propre en souffrirait et nous en viendrions vite à douter de nous-mêmes. L'oubli est autant salvateur que la mémoire est créatrice. Imagination et souvenir sont deux fonctions voisines disent aussi les neurologues à l'obesrvation clinique du cerveau humain. Il n'y a dès lors pas à s'étonner qu'elles travaillent main dans la main pour créer tout un monde d'illusion utile, et cela le plus souvent à l'insu de notre conscience masi elles travaillent dans notre intérêt.
La mémoire nous construit parce qu'elle est elle-même création. Elle fournit le sens qui nous permet de choisir le bon chemin (ou de rebrousser chemin au besoin) et de nous y tenir, de croire, d'espérer.
Dans l'itinéraire que chacun parcourt pour créer son chemin, la mémoire modifie la réalité du vécu, le rend propre à une utilisation personnelle. La mémoire est avant tout affective et pragmatique (en ce sens qu'elle pétrit les souvenirs pour nous les rendre efficaces). Bien entendu, il est question ici seulement de la mémoire générale, celle qui aide à créer du sens, pas de la mémoire immédiate qui assimile par l'effort des listes de données pour les restituer de la façon la plus neutre possible. Un comédien qui apprend par coeur un texte ne va pas transformer la matière mémorisée dans une finalité de création du sens propre à lui-même. Il n 'est pas question non plus dans ce propos de la mémoire des apprentissages acquis et de l'éducation reçue consciemment.
Mais, en dehors de ces utilisations conscientes et très concrètes de la mémoire, il existe une sphère importante de la mémoire humaine, très affective, très physique aussi, qui obéit aux finalités que nous lui assignons inconsciemment. Le sommeil retravaille les données affectives enregistrées, remodèle les images. Toute une masse mémorielle se trouve ainsi consacrée à la poursuite de la fin essentielle que nous poursuivons. Tout est finalité et moyen utile.
La mémoire participe de la fabrication du sens. Dans cette tâche, elle garde une part cachée et très mystérieuse dont l'accès ne nous est pas autorisé. Le rêve est un acteur de premier plan. Tout cela aussi est pour notre bien et nous y souscrivons inconsciemment. Attention toutefois de se rappeler que nous raisonnons sur le cas de l'esprit sain et équilibré. Dans les cas de pathologies, la mémoire peut à l'inverse produire de l'absurdité et du non sens.
Du sens donné à l'être humain en tant qu'individu soumis aux contraintes du temps et du monde qui l'entoure, naissent des valeurs. Du sens que l'individu se crée pour lui-même avec la complicité active de sa mémoire, naissent d'autres valeurs, mais celles-là sont plus personnelles ; elles sont du "sur-mesure". Cela nous entraîne à traiter de la relation entre le sens et les valeurs, mais cet article s'arrêtera ici pour permettre aux lecteurs de méditer.
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