Le théâtre ukrainien, entre Charybde et Scylla…
L’histoire se répète, d’abord comme tragédie, puis comme farce.
Sur France Inter, ce lundi matin 3 juillet, dans sa chronique géopolitique, Pierre Haski évoquait la dernière accusation portée par Zelensky contre la Russie : celle-ci se préparerait à « faire exploser la centrale nucléaire de Zaporijia ». Sachant qu’on parle de la plus grande centrale nucléaire d’Europe, et au regard des dégâts incalculables que cela amènerait, il y a de quoi être surpris, n’est-ce pas ?
Selon les « services de renseignements militaires, quatre des six réacteurs auraient été minés par les Russes, ainsi qu’un bassin de refroidissement » [1]. Soit, mais chose particulièrement étonnante — et donc, deuxième surprise — Zelensky ne se donne pas la peine d’indiquer pourquoi les Russes souhaiteraient qu’une telle catastrophe se produise. Quel serait leur mobile ? Rien n’est dit à ce sujet. Nous sommes donc implicitement invités à aller vers le plus évident, le ce‑qui‑va‑sans‑dire dans l’esprit du président ukrainien, à savoir l’idée qu’étant en guerre, les Russes veulent forcément nuire aux ukrainiens et détruire la plus grande centrale nucléaire d’Europe serait un moyen efficace et peu coûteux.
Sauf qu’une telle logique n’est valable que si les Russes considèrent la centrale comme étant encore ukrainienne. Or c’est eux qui la tiennent. Qu’est-ce qui les empêcheraient de la considérer comme une prise de guerre ? Dès lors pourquoi la sacrifier ? Pourquoi ne voudraient-ils pas la préserver afin d’alimenter, autant que possible, les nouveaux territoires à proximité ? S’ils voulaient simplement nuire aux Ukrainiens et à leurs séides européens, pourquoi ne pas détruire une des trois autres centrales nucléaires qui se trouvent pleinement en territoire ukrainien ? [2]
Ces conjectures sont peut-être mal avisées mais, quoi qu’il en soit, en la matière, nous ne sommes sûrs de rien hormis ceci : à chaque fois qu’il a porté ces accusations, Zelensky n’a pas donné de mobile alors qu’on ne voit pas très bien, au fond, pourquoi les Russes voudraient faire sauter cette centrale. En soi, c’est pour le moins suspect.
Pierre Haski n’est probablement pas dupe. Il sait très bien que la vérité est la première victime de la guerre et qu’on ne peut donc pas croire sur parole un belligérant. D’emblée il se demande :
« Le Président ukrainien Zelensky crie-t-il au loup, ou a-t-il de réelles informations ? »
Pour autant, troisième surprise, notre homme se gardera bien de pointer l’absence de mobile dans le propos de Zelensky alors que le « cui bono ? » [3] constitue le b-a ba de l’investigation que tout journaliste est censé avoir réalisée avant de communiquer quoi que ce soit. Il ne questionnera pas non plus les raisons pour lesquelles les Russes pourraient vouloir commettre un forfait qui les condamnerait définitivement, et à coup sûr, aux yeux de l’opinion publique internationale. Bref, Haski reste totalement silencieux sur une question pourtant incontournable.
Quatrième surprise, mais en est-ce vraiment une : à ma connaissance, aucun de nos journaux, sur quelque support que ce soit, ne s’est arrêté sur l’incohérence que constitue l’absence de mobile russe dans l’accusation du président ukrainien. Comme Haski, les médias se sont candidement contentés de faire écho aux accusations de Zelensky sans qu’apparaisse l’ombre de cette réflexion qu’ils doivent pourtant à leurs lecteurs — ainsi qu’à une population qui les subventionne grassement.
Cinquième surprise — mais seulement si on se place du point de vue des candides que nous, le bon peuple, semblons être aux yeux de nos médias subventionnés — : ce sont les Russes, qu’on nous dit si méchants et tellement irrationnels, qui parlent de raison en pointant la parfaite gratuité de l’accusation portée par Zelensky. Sans surprise, les médias sont restés sourds à cette parole russe. Tout au plus a-t-on pu noter dernièrement une prise en compte de l’accusation des Russes qui suspectent les Ukrainiens de vouloir attaquer la centrale nucléaire. On peut alors facilement les renvoyer dos à dos mais toujours sans réflexion.
Pourtant, en toute logique, ce fait accompli par Zelensky — celui d’une accusation gratuite et tellement peu plausible à l’égard des Russes — appelle lui aussi une explication : pour quelles raisons a-t-il dit cela ? Et là, sans surprise, les Russes répondent non seulement présent, ils sont aussi parfaitement à leur place en émettant l’hypothèse d’une possible manipulation de la part du camp ukrainien, afin de les discréditer, cela va de soi.
Dès le 24 juin, Maria Zakharova, la porte-parole du ministère des affaires étrangères avait évoqué la possibilité d’une provocation sous fausse bannière (false flag) [4] suite à l’arrestation, la veille, d’agents ukrainiens tentant d’acheter un lot de Césium 137. Et là nous sommes en terrain connu ! Car depuis le 11 septembre 2001, les false flags de l’empire étasunien sont de « connaissance commune » comme disent les philosophes. Toute l’histoire des Etats-Unis en est jalonnée et, par exemple, dès 1819, l’organisation « d’incidents » destinés à la fabrique du consentement à la guerre a été le mode opératoire qu’on retrouve systématiquement à l’origine des guerres avec le Mexique. Celles-ci ont permis l’annexion de territoires gigantesques (Floride, Texas, Californie, Nouveau Mexique, etc.) de sorte que les Etats-Unis ne seraient pas devenus ce qu’ils sont sans l’outil de manipulation « false flag ».
Le lecteur attentif pense peut-être que je m’égare puisque les craintes russes sont relatives à une provocation ukrainienne et non pas étasunienne. Mais qui peut croire que le comique Zelensky a jamais eu la moindre autonomie en la matière ? N’est-il pas, depuis le début, un acteur que l’Empire a revêtu de l’habit de président ? Tout comme l’OTAN, Zelensky fait ce que l’état profond étasunien lui dit de faire. Et si, pour reprendre la franche parole de la secrétaire d’état assistante Victoria Nuland l’objectif est de « baiser l’Europe » [5] alors Zelensky fera tout ce qu’il faut pour cela quel que soit le prix à payer pour ce qui semble bel et bien être la destruction de la Russie.
Bref, tout se passe comme si des forces étaient à l’œuvre qui, pour quelque motif que ce soit, cherchaient à ouvrir les portes de l’enfer. En effet, avec le nucléaire, même civil, le risque d’escalade est énorme. Or, comme le signale Maria Zakharova avec une grande lucidité, une récente résolution bipartisane des sénateurs Lindsey Graham et Richard Blumenthal serait susceptible de rendre obligatoire l’intervention de l’OTAN dans le conflit ukrainien s’il prenait une dimension nucléaire, même cantonnée au civil.
A l’évidence, nous assistons là à une tentative de mise en place d’accords qui ligoteraient les membres de l’OTAN de sorte qu’un enchaînement fatal pourrait avoir lieu exactement comme cela avait été le cas pour la première guerre mondiale. [6] On comprend alors la raison d’être des accusations de Zelensky. Elles préparent l’opinion publique. Comment, dès lors, ne pas penser que ce qui se met en place sous nos yeux traduit une volonté d’en arriver à cette extrémité terrifiante que serait un conflit nucléaire international ?
Se mettre dans l’obligation d’entrer en conflit nucléaire pour un pays étranger et à l’Union Européenne et à l’OTAN, est-ce autre chose qu’une démarche suicidaire ? Qui pourrait y voir quoi que ce soit de noble ou de courageux quand les décisionnaires sont tellement éloignés des populations destinées à l’anéantissement ?
Conclusion
Ce cursif examen du théâtre d’opération ukrainien suffit, me semble-t-il, à révéler la profondeur de ses coulisses où une multitude de « ficelles » sont tirées, se croisent et parfois se nouent, pour le meilleur et, plus sûrement, pour le pire.
Nos médias asservis — même à l’insu de leur plein gré — aux puissances financières de ce monde, nous en donne une vision ridiculement cantonnée à la langue de bois et à l’émotion tous azimuts, comme si nous n’étions que des benêts prêts à gober n’importe quoi.
Il faut bien admettre que les faits ne leur donnent pas complètement tort : l’homme post-moderne, tout individualiste qu’il soit, n’en reste pas moins diablement moutonnier. Que les journalistes censés le représenter communiquent sans aucune pertinence et se comportent comme de simples caisses de résonance ne le dérange guère dans sa quête quotidienne, qu’elle soit avant tout alimentaire, hédoniste ou narcissique. Nous glissons ainsi doucement vers l’insensé d’une société qui n’est plus qu’un théâtre, justement, mais de l’absurde, à force d’inconsistance et de ramollissement, de la pensée comme des individus.
Comment ne pas soupçonner que, comme l’affirmait mon maître à penser, René Girard, nous soyons d’ores et déjà entrés dans l’Apocalypse ? Nous ne connaissons pas l’ampleur des tribulations qui seront les nôtres mais les trois religions du Livre s’accordent à considérer qu’elles seront tôt ou tard notre réalité, toute la question étant de savoir sous quelle forme et pour combien de temps.
Certains s’en réjouissent qui y voient un signe des temps et se prennent à espérer (la venue ou) le retour du Messie quand d’autres songent seulement à un gouvernement mondial qui viendrait après la guerre ou à la place de la guerre...
Nous n’allons pas nous perdre en conjectures à ce sujet car je souhaite simplement attirer l’attention sur cette « pulsion de mort » à l’œuvre dans ce que, décidément, on peut bien appeler le « théâtre ukrainien ». Il me semble, en effet, intéressant de remarquer que ce qui se joue là-bas n’est pas sans rappeler le principe sacrificiel girardien selon lequel, depuis la nuit des temps, les hommes se sont réconciliés par la pratique sacrificielle, dont la guerre a probablement représenté la forme la plus commune, ne serait-ce que par le nombre des victimes.
Serions-nous entrés dans un attracteur fatal, un maëlstrom de la violence qui tel, Charybde, pourrait nous engloutir mais d’où pourrait aussi renaître une nouvelle humanité réconciliée, même si (parce que) réduite à la portion congrue ? Y a-t-il des psychopathes assez proches du pouvoir « profond » pour espérer réaliser un tel objectif ? Je laisse cela à la sagacité du lecteur et je constate simplement que « pulsion de vie », « pulsion de mort » ou « pulsion d’emprise », tout se passe comme si nous avancions lentement mais sûrement, serait-ce même à reculons, vers un holocauste de proportion biblique qui pourrait effacer à jamais Hiroshima et Nagasaki.
J’espère de tout cœur me tromper ! Mais je ne peux pas me sortir de l’esprit cette prophétie évoquée par le Rav Ron Chaya et selon laquelle... :
« ...à la fin des temps les peuples... vont tout faire pour pas entrer en guerre mais néanmoins... par la tignasse de leur chevelure, de force, ils seront obligés d’entrer en guerre ».
Or, c’est justement cette idée d’obligation que l’on entend dans le discours [7] des sénateurs Lindsey Graham et Richard Blumenthal dont on peut se demander s’ils savent ce qu’ils font. [8]
Heureusement, pour le moment, à ma connaissance, rien n’est écrit. Les membres du commandement intégré de l’OTAN ont encore leur mot à dire. Mais oseront-ils l’ouvrir ? La France n’a-t-elle pas, sans moufter, ravagé la Lybie en bon petit soldat de l’oncle Sam ? Nos dirigeants n’en sont plus à une monstruosité près.
Ma conviction est que c’est à nous, le bon peuple, de l’ouvrir et de dire non ! Non aux efforts de guerre, oui aux efforts de paix ! Mais comment faire entendre cette voix dans le tintamarre des tambours médiatiques avant qu’il ne soit trop tard ? Telle est la question !
[1] Selon les Ukrainiens, les mines seraient placées sur le toit afin de suggérer une attaque par voie aérienne.
[2] Dixit Egalité & Réconciliation : « En toute logique, les Russes prépareraient dans une centrale qu’ils occupent, sur un territoire qu’ils reconnaissent comme leur, à faible distance de la Russie d’avant l’opération spéciale, une attaque qui souillerait ces territoires. Mais ils laisseraient intactes les trois autres centrales actives que compte l’Ukraine… »
[3] Cui bono : « A qui profite-t-il ? », « Pour quel profit ? », est une locution latine qui est encore utilisée. L'expression est une construction à double datif (en). On dit aussi cui prodest. Bono (bonus, bona, bonum) est un adjectif de première classe qui signifie « bon »…
[4] Très précisément une « mise en scène d'incidents radioactifs visant à discréditer la Russie » (stage-managed radioactive incidents aimed at discrediting Russia).
[5] Ainsi qu’il est bien connu, en 2014, après les évènements de la place Maiden, dans une conversation avec l’ambassadeur des Etats-Unis en Ukraine, la secrétaire d'État assistante pour l'Europe et l'Eurasie a déclaré ceci « And, you know… Fuck the EU ».
[6] A ce sujet on ne saurait trop recommander les cinq livres que Gerry Docherty & Jim Macgregor ont consacrés à ce sujet et, en particulier celui-ci qui donne une vue d’ensemble : « L'HISTOIRE OCCULTÉE : LES ORIGINES SECRÈTES DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE ».
[7] Dixit Richard Blumenthal : « Les dommages causés à nos alliés de l'OTAN déclenchent notre obligation lorsqu'ils proviennent d'une force hostile » (voir ici la vidéo complète)
[8] On pourrait le penser dès lors que l’obligation thématisée dans leur discours n’apparaît pas formellement dans le texte de la résolution. D’où l’idée d’une progression très lente mais qui pourrait néanmoins être fatale.
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