Les avatars du vote électronique
Nos passages ritualisés dans les isoloirs sont, dans nos démocraties, des décharges de pouvoir, de responsabilités sur des « personnalités » auxquelles nous laissons déraisonnablement la bride sur le cou pendant leur mandature, leurs promesses n’engageant que ceux et celles qui y ont cru. D’autres pratiques sont plus que jamais nécessaires pour changer notre organisation collective, pour que chacun, chacune fasse entendre sa voix, s’engage volontairement dans cette inéluctable transformation sociale. On pourrait imaginer alors que les technologies nouvelles soient un relais efficace dans cette démarche mais, comme la langue, pour Esope, elles sont la meilleure et la pire des choses. Il en est ainsi du vote électronique.
Plus d’un million d’électeurs et d’électrices, dans quelque 150 villes françaises[1] de plus de 3500 habitants, voteront aux présidentielles dans des bureaux de vote équipés d’ordinateurs de vote[2]. Les arguments avancés par les promoteurs de cette procédure ont primé auprès des municipalités sur les graves inconvénients de tous ordres qu’elle génère et que dénoncent des experts universitaires et informaticiens professionnels (cf. site ordinateurs-de-vote.org) qui ne peuvent, en la matière, être traités de « ringards ». De quoi s’agit-il ?
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Simplicité et Rapidité : le citoyen entre dans l’isoloir, consulte les choix présentés sur l’écran, choisit en pressant un bouton, son choix est affiché sur l’écran, il confirme son choix, sort de l’isoloir et émarge le registre, en face de son nom. Il n’y a plus de bulletin papier mais plus de trace non plus du vote pour recompter éventuellement... Le vote presse-bouton n’est pas particulièrement responsabilisant : voter n’est pas aussi banal qu’acheter un paquet de chips. Il reste aussi à prouver que simplicité et rapidité de fonctionnement suffiraient à juguler l’abstentionnisme. Toutes les expériences de vote électronique ont montré que son usage ne fait pas augmenter les taux de participation aux élections. On peut même se demander dans quelle mesure le vote électronique n’éloigne pas les citoyens de la vie politique puisqu’il les prive de tout contrôle sur la procédure. Ajoutons, et ce n’est pas le moindre des inconvénients, que cette procédure supprime toute possibilité de voter autre chose que les choix proposés... Figures imposées, pas de programme libre ! Adieu vote nul ou autre vote candidat Patate (cf. [email protected]) ! Alors qu’on serait en droit d’attendre que les nouvelles technologies élargissent au contraire les possibilités de manifester son opinion.
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Economie de papier, de personnel, de temps, disent les gestionnaires. Encore faut-il compter le coût d’achat (6 000 euros pour un modèle Nedap moins 400 euros de subvention de l’Etat), l’amortissement des ordinateurs, leur obsolescence, la fréquence d’utilisation, les assurances, la maintenance. Les économies ne sont pas évaluées, en tous cas pas publiées.
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Fiabilité et sécurité : L’ordinateur de vote n’est pas relié à internet ni à un autre ordinateur. Le secret du vote (identification et émargement) est certes indépendant de l’ordinateur de vote actuel mais l’électeur n’a jamais entre les mains la preuve de l’enregistrement correct de son vote. Il doit faire confiance à la machine. Or, la machine peut très bien afficher une information et en enregistrer une autre sans qu’on puisse vérifier, alors qu’au supermarché on contrôle en comparant ticket de caisse et contenu du panier. En Irlande, des citoyens ont contesté l’achat en 2004 de 7 500 ordinateurs Nedap ; leur gouvernement a alors réclamé un rapport à une commission indépendante qui n’a pas pu recommander ces machines pour 2004 et a demandé en 2006 d’importantes modifications. Le processus a donc été suspendu et le gouvernement irlandais a confirmé, en avril 2006, que le vote électronique ne sera pas utilisé pour les élections générales en 2007.
Quant aux assesseurs, dans les bureaux de vote, ils n’ont pas tous une compétence informatique et ne peuvent que certifier le respect des procédures. Si l’ordinateur imprime un message disant que la mémoire est vide, que peuvent-ils réellement en savoir ? Ils surveillent un déroulement mais en aucun cas ce qui se passe à l’intérieur de la machine. Or, lors du vote traditionnel, l’opération est transparente puisqu’on peut recompter manuellement les bulletins. Certes, les erreurs humaines sont possibles lors d’un dépouillement papier mais d’une échelle incontestablement très inférieure à celles éventuellement engendrées par l’informatique.
Les scrutateurs, eux, assistent à la magie de l’éjection instantanée des résultats sur un ticket. Le Conseil de l’Europe recommande bien la possibilité de second dépouillement mais un scrutateur ne pourra jamais obtenir qu’un second ticket n’offrant pas plus de garantie que le premier. Un ordinateur qui n’est pas tombé en panne n’assure pas pour autant un résultat authentique.
Les représentants des partis ne sont pas non plus des informaticiens. Et quand bien même le seraient-ils ou feraient-ils appel à des experts, ils doivent « faire confiance » puisque l’accès au code source du fabricant est protégé par le secret industriel et commercial. Très peu d’hommes et de femmes politiques en France, toutes obédiences confondues, ont pris position. On s’attendrait chez eux/elles à plus de précaution et de curiosité pour traiter la question qui nous intéresse.
La mairie se prévaut de l’agrément du ministère mais comment peut-elle non seulement se prémunir contre l’accès malveillant aux ordinateurs stockés mais surtout certifier qu’aucune intrusion avec modification du logiciel intégré (très facile), par exemple, n’est intervenue entre deux scrutins ? Les experts (universitaires et informaticiens professionnels) assurent qu’il est très facile de frauder. Tester un ordinateur de vote avec succès ne prouve en rien son intégrité.
L’Etat accorde les agréments (aucun nouveau en 2006) par l’intermédiaire du ministère de l’Intérieur, qui se fie entièrement au rapport d’inspection rendu par Bureau Veritas[3] ou Ceten-Apave. Il semblerait que le règlement technique suivi par ces organismes d’inspection soit plus établi pour répondre aux besoins des municipalités que pour se préoccuper de la sûreté du logiciel intégré. Le ministère, dans un courrier à un électeur qui demandait à consulter le document, a répondu que la CADA (commission d’accès aux documents administratifs) a émis un avis défavorable à cette communication sous prétexte que ces rapports comporteraient des informations couvertes par le secret industriel et commercial (...) et que l’utilisation des rapports d’agrément pourrait compromettre le bon déroulement des élections. On ignore donc jusqu’où les modèles inspectés sont désossés, les programmes examinés pour certifier leur inviolabilité. En outre, seul le modèle d’un ordinateur de vote est agréé et non pas chaque exemplaire produit. Quant à la CNIL (Commission nationale Informatique et Libertés, elle s’est prononcée sur les votes par internet mais jamais sur les ordinateurs de vote. La justice, elle, n’a pas encore eu à se prononcer en France[4]sur une élection effectuée avec des ordinateurs de vote. S’il y avait un tel recours, le juge demanderait des preuves pour statuer ; or, comme il n’y a pas de preuve matérielle à présenter, la fraude ne peut être prouvée. CQFD.
S’agissant du fabricant et de son importateur, on peut comprendre que devant le marché juteux qui s’offre à eux, ils ne soient pas les premiers à donner toutes les informations utiles qui pourraient freiner leur enrichissement. Il ne serait pas raisonnable d’écarter en outre les risques de collusion entre une entreprise et un parti politique ou la possibilité qu’un élu soit un salarié et/ou un actionnaire de l’entreprise, qu’un programmeur ou un technicien, par exemple, puisse compromettre des centaines d’ordinateurs. Les experts (universitaires et informaticiens professionnels) affirment que c’est possible et que la fraude est indetectable (même à grande échelle)[5] par les procédures en vigueur.
Il est essentiel que chacun et chacune de nous, informaticien ou non, exerce sans entrave le contrôle de la procédure de vote. A l’heure actuelle, cela est impossible avec cette procédure. Nous devons donc sans attendre exiger la suspension immédiate de l’utilisation des ordinateurs de vote déjà en place et la tenue d’états généraux sur le sujet... tout en gardant du temps, de l’énergie, pour nous investir largement dans une autre procédure, promouvoir un vote nul - cf. mensuel A Contre Courant n° 83 et 180 - ou une candidature Patate - scalpreflex@samidzat.netsamidzat.net, par exemple.
[1] Voir liste sur site ordinateurs-de-vote.org
[2] la loi du 10 mai 1969 autorise l’utilisation de machines à voter mécaniques aux erreurs et fraudes facilement détectables. Depuis 2000 sont apparus des matériels avec composants électronique et informatique qui sont donc des ordinateurs. Aucune évaluation du vote électronique n’a été demandée par l’assemblée ou le gouvernement.
[3] Celui qui avait agréé le stade de Furiani...
[4] U.Wiesner, informaticien allemand a contesté en justice les élections législatives de 2005
[5] Il existe des fraudes avec le vote manuel mais elles restent d’ampleur limitée et beaucoup sont détectées.
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