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Les Crampons du Péril Européen : l’Orgie de la Financialisation et la Grande Stagnation

Les lyriques dithyrambiques d’une mondialisation conquérante semblent amorcer enfin leur point d’achoppement. L’euphorie prolongée d’une mondialisation-locomotive du progrès et du bien-être s’est dissipée brutalement sur la grande recession de 2007-09, ouvrant une brèche sur l’hydre géante de la dette. C’est que la dette tant publique que privée a plus que doublé depuis 2002, passant de $84 trillion à $195 trillion[1]. Aussi, l’accumulation vertigineuse de la dette de 1980-2008 fut-elle l’alibi tout indiqué pour intensifier les instruments de la financialisation en même temps qu’une aubaine pour les corporations multinationales de projeter le monopole de la finance et du capital par la délocalisation industrielle du Nord au Sud. Presque 40% du commerce mondial tire sa source desormais de la délocalisation. En 2010, les six plus larges compagnies bancaires que sont JPMorgan Chase, Bank of America, Citigroup, Wells Fargo, Goldman Sachs et Morgan Stanley détenaient des revenus équivalents 64% du PIB Américain. Autant l’hydre de la dette a longtemps justifié le dopage artificiel de la croissance économique par la financialisation, autant la financialisation immodérée de l’économie ne fut pas l’antidote miracle contre la grande stagnation actuelle qui grippe les économies de la zone euro. Bien au contraire, le mariage de la dette à la financialisation nous a placés sur orbite sur les crampons de l’illusion de la croissance par un naufrage fiscal qui prolonge nos hivers économiques. N’en déplaise aux grands khalifes du monétarisme ! Paradoxalement, cette croissance artificiellement dopée représente aujourd’hui la pièce catalysatrice de la grande crise financière de 2007-2009 et ses metastases par la grande stagnation économique actuelle.

Pendant les années 1970, l’accumulation du capital par les instruments de la financialisation à outrance tenait l’accumulation exorbitante de la dette publique et privée comme indice négligeable dans l’économie du 21ème siècle. Aussi, l’économie casino, dernière idole avant-gardiste du capitalisme était-elle venerée comme solution prépondérante pour stimuler la croissance. Prenant appui sur la la loi de Saw selon laquelle l’offre crée sa propre demande, les faucons de l’auto-équilibrisme des marchés nous dispensaient avec force autorité une doctrine magistrale aux accents de révélation. A leurs yeux, une crise économique majeure était impossible au stage du capitalisme actuel. Il était tout avenant au bon sens de succomber aux chants de sirène de la financialisation qui annonçait la fin de l’histoire sous les signes du capitalisme post néolibéral. L’exceptionalisme de la financialisation avait déplacé le centre de gravité de l’économie capitaliste de la production vers la finance en faisant valoir des résultats hors de proportion historique. Entre 1980 et 2000, les profits de l’industrie financière Américaine ont connu une croissance de l’ordre de $32.4 milliards à $195.8 milliards. En 2008, la part de la manufacture Américaine en rapport au PIB a connu une baisse de 12% tandis que la part du secteur de la finance, des assurances et de la spéculation immobilière connaissait une hausse de 20%. Entre 1974 et 1989, en réponse au déplacement de la manufacture Occidentale vers le Sud, une douzaine d’économies émergentes a fait l’expérience d’un taux de croissance exceptionelle de 7% pendant un quart de siècle. Aujourd’hui, l’orgie de la croissance par la financialisation s’est muée en débâcle financière par la grande stagnation actuelle.

Consommée la lune de miel euphorique entre le couple dette-finance, les institutions financières, comme l’avertissait déjà Minsky en 1957, sont en train de sombrer dans la dépression[2]. La délocalisation industrielle et la financialisation agressive dont Wall Street est le centre névralgique ont provoqué une fracture sociale à multiples hemorragies. Financialisation et délocation industrielle ont créé de nouvelles zones de production industrielles hors des frontières du Nord. Partant, une époque sans précédent d’insécurité de masse par le chômage marque son passage sur les rives de la zone euro. Les pays de la zone euro se singularisent par un taux actuel de chômage de l’ordre de 11.1%. En effet, des millions d’emplois ont été drainés par les corporations multinationales vers le Sud. Ce qui a engendré comme conséquence une déviation de nouveaux investissements vers des pÔles de main-d’œuvre à faibles revenus vers le Sud. Un drainage systématique de dépenses hors de l’économie réelle par des stations de revenus offshore a vu le jour. Pendant la dernière décennie, on n’a pas enregistré de création de nouveaux emplois nets tant en Amérique du Nord qu’en Europe.[3] Le legs indéniable de la financialisation en Occident reste sans doute la ventilation abondante des biens privés manufacturés loin des frontières de l’Europe. Or, l’impact d’une croissance durable se jauge dans la qualité de la création de biens publics à même de renverser significativement le cycle de la stagnation. Un constat dans l’indignation. L’économie dans la zone euro est rattrapée par un cycle de ralentissement ou de grande stagnation notoire en dépit du volume impressionnant de la financialisation de l’économie.

Pendant la première décade du 21ème siècle, les pays de la Triade ont moissonné des taux de croissance les plus faibles depuis les années 1930[4]. Depuis les années 1960, le taux de croissance réel parmi les économies de la Triade a pris une pente de déclin[5]. Pour les USA, le taux de croissance pour les années 1970 fut de l’ordre de 27% moins que les années 1960. De 2000-2011, le taux de croissance Américaine fut de 63% largement en dessous de celui des années 1960. La production industrielle du Japon a connu une hausse de 16.7% entre 1960-70 et est retombée à presque 0.04% entre 1990 et 2010. Depuis les années 1960, la France, la Grande Bretagne, et l’Italie ont fait l’expérience d’un déclin sévère dans leur taux de croissance dans la production industrielle. Bref, une visite guidée au musée de l’euphorie du dogme de la financialisation s’est révélée un sauf-conduit dans le labyrinthe de l’enlisement dans la grande stagnation actuelle caractéristique de l’océan de chômage endemique, de déclin de la qualité de la vie, de sous-emploi massif et d’inégalités sociales explosives.

Une “bienveillance malveillante” nous autorisait pourtant de nourrir une suspicion indécente devant une croissance amnésique et indifferente au joug écrasant du chômage. La politique servante de l’économie des superstars dont Forbes magazine et les chiffres de performance annuelle des multinationales nous servent à longueur d’années verse dans une diversion entretenue à dessein. Il semblait impertinent de poser un rapport entre innovation technologique et chômage endemique, entre financialisation et dette publique, ainsi qu’entre délocalisation industrielle et chômage domestique ou érosion vertigineuse des revenus. Assoupis par les mélodies de Calypso des corporations multinationales, nous avions communié en dévots fervents au nectar enivrant du capitalisme casino en nous gargarisant des tranquillisants illusoires de la croissance. Rattrapés par la stagnation, nous sommes conviés au rendez-vous des compromis nécessaires pour confesser, non sans pudeur, le péril économique par crises budgétaires et fiscales interposées. Tant à Washington que sur les rives houleuses de l’Europe, on s’accorde pour une fois au même diapason de l’incontournable responsabilité fiscale. A Washington, les sénateurs versent dans le registre des lendemains d’incertitudes économiques par l’évocation du précipice fiscal dans lequel la nation entière aura fort à sombrer, faute de compromis bugétaire. Le ciel tumultueux européen quant à lui n’autorise pas une navigation sur les oceans brumeux d’une économie autant périlleuse qu’incertaine. La pseudo séduction aveuglante de la financialisation masquait des déficiences coupables en nous offrant généreusement des couvertures sécuritaires autant artificielles que toxiques. Le temps est venu de conduire le cheval de Troie de la financialisation hors de nos citadelles économiques en reconciliant la production avec nos finances.


Narcisse Jean Alcide Nana, International Security Studies, UK

 

 



[1] Michael Lewis, Boomerang : Travels in the Third World (New York : W.W. Norton & Company, 2011)
[2] Steve Keen, “Finance and Economic Breakdown : Modeling Minsky’s ‘Financial Instability Hypothesis’, ” in Journal of Post Keynesian Economics, vol. 17, no.4, Summer 1995, pp. 607-635
[3] Tyler Cowen, The Great Stagnation : How America Ate All the Low-Hanging Fruit of Modern History, Got Sick, and Will (Eventually) Feel Better (Dutton Adult, 2011)
[4] John Bellamy Foster & Robert W. McChesney, The Endless Crisis : How Monopoly-Finance Capital Produces Stagnation and Upheaval from the U.S.S. to China (New York, Monthly Review Press, 2012)
[5] Thomas I. Palley, From Financial Crisis to Stagnation (Cambridge : Cambridge University Press, 2012) p.141

 


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