Les folies de la guerre froide révélées (24) : la bombe nucléaire tueuse de vache
Il y a eu quelques incidents de "Broken Arrows" (voir épisode précédent), et l'un de mes cas préféré (pour sa totale absurdité) est survenu au dessus du Nouveau-Mexique, le 22 mai 1957 (il avait donc précédé celui de Goldsboro) : en tout, il représente ce qu'a été la période : la bombe que le bombardier transportait était monstrueuse, le bombardier lui-même était un engin démentiel, tant il était grand, lourd... et peu performant, et la réaction des autorités caractéristique, tant le site où s'est passé l'incident a été passé au bulldozer (à deux reprises dans le temps) sans que les populations avoisinantes n'aient été informées du danger qu'elles avaient encouru (ou qu'elles encourent encore !). Il faut dire qu'elles avaient failli recevoir sur la tête un sacré colis : une bombe, certes rendu inerte mais pesant ses 19 tonnes, remplie de produits fissiles. L'incident avait été vite oublié, l'armée faisant tout pour le dissimuler et le minimiser.
Ce jour-là, il fait déjà très chaud à El Paso : le thermomètre est déjà à 21°C alors qu'il n'est encore que 6 h du matin. Les 20 hommes d'équipage sont déjà montés à bord : celui chargé du vol et leurs remplaçants faisant le trajet vers le Nouveau Mexique. L'engin qui décolle ce jour-là de la base de Biggs au Texas, avec aux commandes Donald Héran et il fait un boucan énorme avec ses six hélices et se quatre réacteurs pour s'élever dans les airs en laissant derrière lui de grosses fumées noirâtres : il transporte en effet une bombe H Mk.17 qu'il doit aller déposer sur la base de Kirtland à Albuquerque. Avec 24,67 pieds de long , 5,11 pieds de diamètre et un poids de 42,000 livres (19 tonnes !) la Mk.17 est alors la plus grande et le plus puissante bombe jamais déployée par les Etats-Unis (en photo ici sur son chariot élévateur). A elle seule elle occupe l'une des deux soutes à bombes dont dispose le B-36. Seul le bombardier géant B- 36, ce vestige à moteurs à pistons de la seconde guerre mondiale, était alors capable d'emporter un tel monstre (le B-47 et le B-52 ne pouvaient pas la loger à leur bord !).
Une bombe à hydrogène, conçue par le laboratoire de Los Alamos (le LASL). La Mk.17 est une bombe thermonucléaire de seconde génération, de type H, dite de Teller-Ulam, à deux étages (voire trois, comme l'indiquerait le schéma ci-dessous), utilisant de l'hydrure de litium, en plus de sa petite bombe "A" lui servant de détonateur. D'une puissance donnée entre 10 et 15 mégatonnes de TNT, l'engin était la plus grosse bombe de l'arsenal US. Pour des raisons de sécurité, la capsule nucléaire (dite primaire, une mini bombe A) avait été retirée de la Mk.17 (*)avant le transport. Sans la capsule en place, aucune détonation nucléaire pourrait se produire même si les explosifs contenus à bord devaient eux exploser. Ce jour-là, on la reconduisait à Albuquerque pour y changer ses détonateurs, justement. Une mission de routine, confiée au capitaine Richard Meyer, le 1er lieutenant Robert Karp s'occupant de la bombe en tant qu'artificier.
Mais laissons l'excellent narrateur de "the X-Hunters" raconter la suite : "Comme le B-36 a grimpé de El Paso, Karp est entré dans la soute à bombes et a inséré une goupille de verrouillage dans le mécanisme de largage U-2, de type pneumatique. Ce dispositif de sécurité permettrait d'éviter une chute accidentelle de l'arme, même si quelqu'un tirait la poignée de déverrouillage (...). Avec la goupille retirée, l'arme pouvait ensuite être larguée si nécessaire. Comme en cas d'urgence, lors d'une panne de moteur ou d'incendie à bord, la présence continue de l'arme à bord représentait un danger pour l'équipage et la Mk.17 pouvait être alors libérée (de préférence sur une zone inhabitée). Karp, après avoir installé la broche, est retourné à l'arrière de la cabine pour le reste du court vol vers Albuquerque. Comme le B-36 montait à l'altitude, son long fuselage se tordait et gémissait en réponse aux turbulences. Cet effet « bidon d'huile" effet était assez fréquent, résultant de la structure flexible de la cellule de l'appareitl Ce fléchissement a peut-être fabriqué un peu de mou dans le câble de déverrouillage manuel de la Mk.17 (nécessaire pour larguer la bombe si le système de déclenchement électrique échoue)". Bref, on a déjà une idée de la suite...
Le vol se passe sans encombre, à part les turbulences, et l'équipage commence alors à procéder aux diverses manœuvres précédant l'atterrissage, dont le dé-goupillage de la bombe pour assurer un largage de dernière minute si besoin se faisait sentir (un problème à l'atterrissage). "Karp a ouvert sa trappe d'accès et est entré dans la soute à bombes. Il était 11h50 quand Karp a tendu la main à travers le haut de la Mk.17 et a désengagé la goupille de verrouillage . Il est sorti facilement sans pression ni stress inhabituel de la soute. Ensuite, environ 20 secondes après que la broche soit devenue libre, la Mk.17 s'est soudainement et sans avertissement libéré de son support, et est tombée à travers les portes de la soute à bombes, dûment fermées. Karp a regardé sous le choc et la stupéfaction la bombe en train de tomber vers le sol du désert. Le grand monstre vert a vacillé pendant quelques secondes avant que son parachute jaune de 64 pieds de diamètre ne se déploie pour la décélérer." Entre temps, tout l'équipage s'était vite rendu compte du largage : l'avion géant à fait un bond en l'air de plusieurs centaines de mètres d'un seul coup. L'enquête menée plus tard montrera que Karp n'avait fait aucune erreur, et que c'était bien le mécanisme de verrouilage qui s'était révélé défectueux, les enquêteurs incriminant la cellule trop flexible du B-36, trop sujette à des mouvements d'expansion sous la chaleur. La bombe avait traversé les trappes de largage, qui seront retrouvées à des kilomètres de son lieu d'impact.
Si le parachute à maille lâche (ici visible plié à l'arrière de la bombe) était destiné à contrôler sa trajectoire, il n'avait pas été conçu pour la soutenir et la faire se poser comme une fleur, loin de là, avec son poids colossal. L'engin était tombé avec force sur la pointe avant dans un pâturage de vaches à plusieurs kilomètres au sud de la tour de contrôle de Kirtland (photo récente à gauche). Le nez écrasé, les explosifs de la bombe l'avaient fait sauter, creusant sur place un cratère de 12 mètres de profondeur de 25 pieds de large, des morceaux étant projetés à près d'un mile de distance. Ironie du sort, le lancer inopiné de bombe nucléaire capable de tuer des millions de personnes n'avait fait qu'une seule victime ce jour-là : une vache, qui broutait à proximité, et qui avait été atteinte par les débris de l'explosion. Il faut dire qu'à Kirtland on s'en fichait un peu, de ce qui pouvait bien tomber du ciel : le site est truffé de cratères d'exercices de bombardement, dont certains... ont été reconvertis en mares pour abreuver les animaux des fermes du coin (qui doivent donc se faire aussi une haute idée de ce que sont les contaminations par matières explosives !). Une campagne lancée en 2007 par Sandia avait ramené plus de 1000 obus ou bombes faisant un total de 6 tonnes d'anciens explosifs ou de morceaux de bombes retrouvés aux alentours de la base... En 2010, quand la zone d'essai d'explosifs a été fermée, on a appelé une firme, CH2M-Hil spécialisée dans ce genre de nettoyage, avec à la clé un contrat de 2 millions de dollars pour nettoyer à nouveau le site qui aurait dû commencer en 2013...
Car à Kirtland, à bien regarder (sur Google Earth !) on tombe sur de drôles de trucs ; ainsi ce "simulateur d'impulsions électromagnétique" géant, ou EMP, destiné à tester la réponse des bombardiers type B-52 en cas d'explosion nucléaire avec dégagement électromagnétique intense. Il s'appelle Trestle, et consiste en un gigantesque trou dans le sol au fond duquel on a placé une forêt de rondins de bois montés en une sorte de tour, supportant sur une plateforme de contreplaqué ... un véritable B-52. "L'installation est la plus grande structure en bois lamellé-collé dans le monde. Les avions testé ici sont soumis à plus de 10 millions de volts d'électricité pour simuler les effets d'une explosion nucléaire et évaluer la "résistance" des équipements électriques et électroniques à l'impulsion EMP générée par une explosion nucléaire" peut-on lire sur sa description !! ! L'image est saisissante, que ce soit vue de côté ou vue du ciel !!! Ou bien sur le traineau spécial, pas vraiment destiné au Père Noël, ou on essaie de lancer d'autres bidules et de les fracasser sur des murs de béton ou de calculer leur vitesse en les filmant à plus de 10 000 images/seconde. Ou un four solaire géant, fort pratique pour simuler les températures de rentrée des missiles ou des avions de Groom Lake.... ou encore une autre installation, où trône ce qui semble être un C-17 en maquette, démuni de queue, et dont l'usage semble difficile à déterminer...
Une bombe nucléaire égarée, en ce cas, peut paraître chose assez commune. Mais ce n'était rien au regard de ce que notre fameuse bombe désintégrée avait répandu partout. A savoir l'hydrure de litium, qui possède la désagréable propriété de s'enflammer instantanément... au contact de l'eau à 20 °C ! En plus, en paquet cadeau, dans le "secondaire" de cette bombe à deux étages, rappelons-le, on trouve son déclencheur surnommé "bougie" (spark-plug) fait de plutonium ou d'uranium enrichi et sa "barrière" interne (appelée aussi "pusher" chargée de contenir brièvement la chaleur entre le primaire et le secondaire), lui aussi à base d'uranium. Or tout cela avait explosé en arrivant au sol (à droite un débris conséquent), avec le déclenchement inopiné des charges internes de 150 kg environ. Bref, tout était contaminé alentour, vaches comprises (on ne sait ce qu'elles sont devenues !).
Le responsable de la tour de contrôle qui avait vu le panache de fumée de l'explosion de la bombe avait aussitôt demandé au B-36 s'il "avait toujours un colis chaud à bord", terme de code militaire pour demander si l'avion transportait bien une bombe nucléaire, ce à quoi avait répondu le responsable de la mission, Richard Meyer, un brin ironique, par un "plus maintenant !" qui laissait paraître un certain détachement vis à vis du problème important survenu. Entre temps, son opérateur radio avait pourtant envoyé à la tour le message de détresse "nous avons largué une bombe à hydrogène !" La bombe écrabouillée avait visiblement répandu son contenu sur des dizaines de m2, voire des centaines.




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