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Accueil du site > Tribune Libre > Libération et son « CASSE-TOI RICHE CON ! » à la « UNE »

Libération et son « CASSE-TOI RICHE CON ! » à la « UNE »

LE CHOC DES MOTS

Le journal « Libération » aurait-il donc inventé, avec le titre choc à la « une » de son édition de ce 10 septembre 2012, un nouveau type de délit, bien qu’il ne soit pas encore sanctionné ni même prévu par le code civil et pénal français : l’incitation à la haine sociale, pendant sociologique de l’incitation à la haine raciale ?

Car cet indigne et lamentable « Casse-toi riche con ! » adressé ainsi à l’encontre du PDG de LVMH, Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, première fortune d’Europe et quatrième du monde, pour ce seul fait qu’il ait osé déclarer qu’il allait demander la nationalité belge, pays où l’impôt sur la fortune n’existe pas, n’est pas perçu seulement là par le bon peuple français, contrairement à ce qu’argue la direction de ce quotidien pour se défendre, comme un trait d’esprit, voire d’humour, répondant, en en inversant les termes de l’insulte sociale, au non moins regrettable et tristement célèbre « Casse-toi pauvre con ! » de Nicolas Sarkozy lorsqu’il était Président de la République.

Non, ce titre délibérément provocateur, et d’un rare mauvais goût par-delà même tout ce que l’on pourrait peut-être légitimement reprocher à un Nicolas Sarkozy ou à un Bernard Arnault, s’avère surtout, pour qui connaît le sens des mots, sait en peser le réel poids symbolique et en mesurer le véritable impact psychologique au sein de l’inconscient collectif, comme une discrimination, aussi détestable que dangereuse, d’ordre sociologique.

De cette extrême importance que revêt le langage chez tout être humain, que ce soit sur le plan de la lecture ou de l’écriture, le directeur de ce journal, Nicolas Demorand, devrait par ailleurs en être conscient, à supposer qu’il ait lu (ce dont on pourrait douter en la circonstance) l’un des plus beaux livres - « Les Mots », justement - du fondateur même, Jean-Paul Sartre, de « Libération » : « La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c’est un produit de l’homme : il s’y projette, s’y reconnaît ; seul, ce miroir critique lui offre son image. »1

Et précisément : l’image qu’un journal tel que « Libération », dont la tradition culturelle et intellectuelle l’a pourtant souvent honoré, nous aura ainsi péniblement renvoyée, à travers ce fameux titre plaqué à la « une » de son édition de lundi dernier, n’est vraiment pas belle. Elle est même, franchement, laide. Car, inutilement agressive et bassement vindicative, elle n’aura finalement fait que révéler ainsi, devant des millions de Français médusés plus qu’amusés, ses propres lacunes actuelles : un dualisme sommaire et, pire encore, un manichéisme primaire, où la société française se voit ainsi outrageusement divisée, conformément au rétrograde et stupide dogme stalinien, en deux clans, telles des factions quasiment irréconciliables, les « mauvais riches » (à droite) et les « bons pauvres » (à gauche).

Et que les partisans de pareille caricature ne viennent surtout pas prétexter qu’il ne s’agit en fait là que du reflet de ce clivage propre à la société française. Car cette dichotomie s’avère, dans la réalité, beaucoup moins artificielle et, heureusement, beaucoup plus subtile.

 

C’est dire si «  Libération » n’en a pas encore fini, pourtant bien des années après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Empire Soviétique, avec ses vieux démons maoïstes, matrice idéologique du plus intolérant des archaïsmes sociopolitiques !

 

Mais, surtout, ce journal « Libération  » ne rend-il donc pas compte, tout entier qu’il se croit ainsi voué à son historique mais fallacieuse cause, qu’il est lui-même très mal placé pour prétendre faire ainsi, du haut d’on ne sait quel pupitre social et avec un aplomb défiant là tout cynisme, la leçon de morale aux riches ? Car c’est bien aussi, que je sache, l’un des hommes les plus puissants et riches de la terre, un certain Edouard de Rothschild, symbole par excellence du capitalisme banquier et lui-même naturalisé israélien, qui se trouve être paradoxalement aujourd’hui, via un très mystérieux et même carrément incompréhensible tour de passe-passe, son actionnaire majoritaire, et même de référence.

Davantage : on ne peut pas dire, non plus, que certains de ses investisseurs privés (à titre « personnel », dit-on dans le jargon économique) soient, notamment en les personnes de Pierre Bergé, président d’ « Yves Saint-Laurent-Rive Gauche » (autre grande marque du luxe à la française) et propriétaire du restaurant haut de gamme « Prunier » (maison gastronomique spécialisée dans le caviar), ou de Bernard-Henri Lévy, le plus nanti (et de loin !) des intellectuels de l’Hexagone, des individus appartenant aux classes sociales les plus défavorisées de France !

D’où, comme par un désastreux mais juste effet de boomerang, cette interrogation : serait-ce donc pour mieux cacher à ce même bon peuple français d’avoir lui aussi vendu son âme au diable, pour quelques dollars et autres euros de plus, qu’un journal tel que «  Libération » se croit désormais obligé de verser en de telles invectives publiques, aussi vulgaires qu’excessives, à l’encontre de celui - Bernard Arnault, précisément - qui n’est jamais que le meilleur ami, jouant dans la même cour des diverses bourses aux quatre coins de la planète financière, de ses propres patrons ?

Comme quoi «  Libé », qui n’est certes donc plus ce journal « libéral-libertaire » que vantait jadis un slogan de Serge July lorsqu’il en était encore le très enthousiaste directeur, aurait mieux fait, là, de se taire. Car, n’échappant pas lui-même aux dures règles de la loi du marché, il est surtout devenu lui aussi, quoi qu’en disent ses rédacteurs dépités face à ce qu’ils jugent être une nécessaire mais néanmoins néfaste « dérive capitaliste », un autre symbole, sans vouloir faire ici de cruels jeux de mots, du libéralisme…

Ainsi, comme le dit l’adage biblique, rien ne sert de voir la paille dans l’œil de son voisin lorsque l’on a soi-même une poutre dans le sien !

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

* Philosophe, auteur de « Le Dandysme - La Création de Soi » (François Bourin Editeur, coll. « beaux livres »).

 

1 Jean-Paul Sartre, « Les Mots », in « Les Mots et autres écrits autobiographiques » Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2010, p. 138.


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13 réactions à cet article    


  • alinea Alinea 14 septembre 2012 16:07

    La langue, c’est aussi jouer avec les mots, non ?
    Si on veut bien interpréter, comme cela nous convient, les mots de la Une de Libé, on peut trouver que les riches qui ne veulent pas honorer leurs devoirs envers un pays qui pourtant les a aidés, fichent le camp ; on peut voir la similitude de vulgarité entre les expressions d’une même classe ( Sarko qui initie, on peut suivre à propos de ses potes.. ;)
    non, je trouve que vous en faites beaucoup pour un bon jeu de mots.
    Ceci dit, je ne lis pas Libé, ce n’est pas ma tendance politique ! et je n’ai aucun sympathie pour Nicolas Demorand... !


    • Robert GIL ROBERT GIL 14 septembre 2012 17:56

      avant libé voici d’après un article de Bob Herbert parue dans le « New York Times » Le 19/10/2009, un article consacré aux riches, en general :

      http://2ccr.unblog.fr/2010/10/20/les-riches-nous-coutent-trop-cher/


      • pissefroid pissefroid 14 septembre 2012 18:26

        Je croyais que c’était le qualificatif « pauvre » associé à « con » qui était injurieux.

        « riche » me semble plutôt valorisant.


        • alinea Alinea 14 septembre 2012 20:40

          Ils auraient pu dire : Pov’con d ’riche !
          Mais c’était moins fidèle au modèle !!
          J’irais même jusqu’à penser que c’est, comme vous le dites justement, beaucoup moins injurieux !! qu’ils se le sont permis...


        • magma magma 14 septembre 2012 23:58

          on utilise les mots de l ex président. Et puis tous ces riches qui ne payent pas d’impôts et qui ne veulent pas en payer, Qu’ils partent a l’étranger puisqu’ils sont exonérés en France.

          de plus la réaction de faire un procès, ces gens n’ont aucun recul aucune auto dérision, on devient procédurier dans ce cas.

          qu’il se casse

           

          ps : tres bon une du lendemain


          • reveil reveil 15 septembre 2012 01:03

            Le titre est super bien trouvé, j’appellerai cela un retour de baton. Bon, il y a une victime qui doit regretter aujourd’hui de s’être aventurée sur le terrain médiatique, c’est Arnault désormais associé à une citation gravée dans le marbre. RIP


            • Fergus Fergus 15 septembre 2012 08:11

              Bonjour, Daniel.

              Libé est un mauvais journal, mais il a trouvé ce jour-là un excellent titre qui résume tout à la fois la forfaiture patriotique d’Arnault et ses liens étroits avec Sarkozy. Votre combat n’est pas le bon !


              • Plus robert que Redford 15 septembre 2012 09:45

                Moi non plus je ne lis Libe ni n’ecoute plus Demorand depuis laide lurette !

                J’ai néanmoins apprécié la vanne de cette Une à son niveau potache, mais efficace !
                Certes, Arnault n’est peut-être pas la meilleure cible en l’occurrence, mais c’est la première à s’être dévoilée ....
                Alors, si il faut tout ce luxe de précautions avant de se fendre d’un bon mot ?!...
                Désolé, Salvatore, mais : MORT AUX PISSE-FROID !

                • Zousch Zousch 15 septembre 2012 10:26

                  Houlà...vous êtes bien expéditif avec le « pissefroid » qui fait un commentaire normal (lol) et censé ici !


                • docdory docdory 15 septembre 2012 11:06

                  @ Daniel Salvatore Schiffer

                  En général, je déteste « Libération », qui représente tout ce que la gauche-bobo a de plus haïssable. Il faut ainsi rappeler, pour ceux qui l’auraient oublié, que ce journal est le même que ce torchon infâme qui titrait en avril 1975, lors de la conquête de Phnom Penh par les khmers rouges, je cite :  « les révolutionnaires sont rentrés dans Phnom Penh, sept jours de fête pour une libération » ( sic ! )
                  Ce journal ne manque donc pas de toupet à s’ériger régulièrement en donneur de leçons !
                  Cela dit, pour une fois, la couverture « casse-toi riche con ! » m’a fait éclater de rire.
                  Lorsque Sarkozy avait sorti la phrase « casse-toi pauv’con », il avait exprimé son souverain mépris pour les couches populaires de la société. Or, malgré tout, Sarkozy et Bernard Arnault, c’est un peu le même combat, ( ben oui, la lutte des classes, ça existe encore ! ). Donc, « casse-toi riche con », c’est un peu rendre à la classe dominante des nantis la monnaie de sa pièce.
                  Alors pour une fois que « Libération » sort de son conformisme et de son soutien aux intérêts de classe de la gauche bobo aisée, on ne va pas s’en plaindre.



                  • siatom siatom 15 septembre 2012 11:37

                    à l’auteur

                    Comme l’a dit le baron Edouard de Rotshild actionnaire de référence de Libé sur canal + avec cette diction inimitable des nécessiteux : cette Une a créée le« bazz ». pensant peut être qu’il s’agissait là d’une contraction du mot Bazar. Espérons pour Libé que les riches intelligents (BHL, Bergé, Seydou etc) ne se taillent pas pour aller renforcer le capital de ’’La Libre Belgique’


                    • mortelune mortelune 15 septembre 2012 12:29

                      « cet indigne et lamentable « Casse-toi riche con ! »


                      @L’auteur
                      Vous qui savait le poids des mots et qui en connaissez le sens, au delà de vos propres mots n’insultez-vous pas, à votre tour, les rédacteurs de libération. Ne les trouvez-vous pas ’indignes » et ’lamentables’ ?
                      Bien sûr le titre est racoleur, il donne cependant un poids aux insultes prodiguées par N Sarko, il donne toute la mesure des mots. Ce clin d’oeil est donc tout à fait honnête et il fallait trouver quelqu’un qui puisse en faire les frais. C’est B Arnault qui a été choisi fort judicieusement et il n’y a aucune raison d’en être davantage outré. 
                      « Casse toi riche con » est même tout à fait pertinent au moment où il fait une tentative d’évasion fiscale. Il se casse, il est riche et il est c.. de le faire au plus mauvais moment. 


                      • Constant danslayreur 15 septembre 2012 15:23

                        "Et que les partisans de pareille caricature ne viennent surtout pas prétexter qu’il ne s’agit en fait là que du reflet de ce clivage propre à la société française. Car cette dichotomie s’avère, dans la réalité, beaucoup moins artificielle et, heureusement, beaucoup plus subtile."

                        J’allais le dire n’est-ce pas... smiley

                        Ayé, comprends plus ce que je lis smiley

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