Loi travail : de la pétition en ligne à la manifestation en ligne ?
(Comment) le mouvement de contestation de la loi El Khomri passera-t-il l’été ?
Le coût individuel ou sociétal des grèves, la violence des casseurs ou des policiers, les entraves administratives, le risque d’un essoufflement et surtout d’un enterrement estival incitent à rechercher d’autres formes de lutte. Une manifestation en ligne pourrait contribuer à la continuité et donc à la réussite du mouvement.
Une cybermanifestation se distingue d’une pétition avant tout par le fait qu’elle n’est pas limitée dans le temps.[1] Elle peut durer tant que le besoin s’en fait sentir, tant que le but n’est pas atteint et donc elle peut croître indéfiniment jusqu’à passer le seuil où elle deviendra incontournable, pour les médias comme pour les politiciens.
Certes, des spécialistes en communication tels que Jean-Marie Pierlot ou Franck Bousquet nous rappellent que les pétitions en ligne « n’ont aucune valeur juridique. » Elles auraient une « simple valeur politique » équivalente à celle d’un sondage (voir ici). C’est peu contestable mais observons qu’il en va de même pour les manifestations de rue. Or elles n’ont pas disparu car les contestataires gardent toujours espoir d’être suffisamment nombreux pour obliger un gouvernement même rigide et « droit dans ses bottes » à tenir compte de la volonté populaire qui s’exprime ainsi.
Le critère clé ici est, évidemment, le nombre. Nul ne sait quel est celui qui, dans une circonstance donnée fera plier tel ou tel gouvernement mais à tout le moins est-on sûr que ce nombre existe. Les politiciens sont en effet dans un jeu coopératif avec le peuple et sauf à déclarer une dictature, un gouvernement ne peut que se démettre face à un mouvement dont l’ampleur ne laisse aucune équivoque quant à la volonté populaire qui l’anime. Toute la question est de savoir à quel moment l’empereur acceptera de reconnaître qu’il est nu.
En toute logique c’est quand il comprend que la contestation est (a) générale et que (b) elle ne faiblira pas, elle ira jusqu’au bout. Et quand sait-il cela ? Quand le peuple lui-même le sait, quand sa résolution s’est justement manifestée par la puissance d’une mobilisation telle que la victoire semble inéluctable.
Nous retrouvons la question du seuil décisif mais dans un contexte temporel : il s’agit non seulement d’atteindre un nombre « saisissant » mais il faut aussi laisser penser qu’il va tenir, s’inscrire dans la durée, voire, idéalement, progresser de manière à anéantir tout espoir pour le gouvernement de faire avaler ET oublier la pilule avant les prochaines élections.
C’est d’ailleurs bien l’étonnante vitesse de progression de la pétition contre la loi travail qui a d’abord frappé les esprits par la vigueur et/ou la puissance du mouvement que cela traduisait. Les journaux ont commencé à se mobiliser le deuxième jour, à 150.000 signatures, puis à 500.000 au bout d’une semaine. Passé un million, au quinzième jour, tous en parlaient, d’autant plus que la ministre y avait déjà laissé son commentaire.[2]
Maintenant imaginons que cette pétition ait continué sur sa lancée et ait été signée par un nombre de personnes égal à seulement 10% des électeurs (ceux qui ont voix au chapitre) : cela aurait donné le fabuleux montant de 4,48 millions de signataires [3]. On peut penser que le gouvernement lui aurait alors accordé bien davantage que la « simple valeur politique » d’un sondage — de fait, sept français sur dix se disent contre la loi El Khomri et cela ne l’empêche pas de dormir tant il sait pouvoir (devoir ?) faire fi de l’opinion publique. Une pétition de quatre ou cinq millions de personnes ferait probablement l’effet d’une bombe car il ne s’agirait plus alors d’opinion mais de volonté. Signer est un acte, qui engage, qui est décisif. Chacun le sent, le pouvoir le sait et le craint. Quoi qu’il en soit, un seuil serait franchi car tous, et le gouvernement le premier, sauraient que les choses ne pourraient rester en l’état.
Mais de là à capituler, peut-être y aurait-il encore de la marge. Car un coup de semonce n’est rien si l’on n’a plus d’autres munitions — c’est une situation dynamique, le nombre doit décidément s’inscrire dans le temps !
Or, un problème monumental vient de ce qu’une fois livrée une pétition est morte. Elle est « one shot », impossible de recommencer ou de repartir. D’ailleurs, la pétition Loi travail non merci ! n’avance quasiment plus [4] alors même qu’elle n’a pas été remise à sa destinataire et qu’elle ne le sera probablement jamais. Cela n’aurait plus de sens pour la bonne raison qu’elle a déjà produit son effet, qui a été de contribuer à la prise de conscience et au lancement des manifestations qui émaillent l’actualité nationale depuis mars. On pourrait dire que le coup est parti tout seul, en raison de l’audience que les médias eux-mêmes lui ont rapidement donné. Les manifestations de rue ont pris le relais, privant la pétition de sa raison d’être dès lors qu’elle faisait double emploi en tant que forme de contestation.
Mais maintenant qu’arrive la période des vacances, le régime déjà déclinant des manifestations de rue est promis à l’extinction et la pétition ayant déjà servi n’apparaît d’aucune utilité ; d’ailleurs, si on en parle, c’est seulement au passé. Bref, que faire pour maintenir la flamme durant... les chaleurs ? C’est ici que l’idée d’une manifestation en ligne prend tout son sens.
Dès lors qu’on en accepte le principe — ce qui ne va pas de soi pour un certain nombre de dinosaures de la lutte qui, n’aimant rien tant que l’engagement physique, la fureur et le bruit, refusent toute idée de clicktivisme — une cybermanifestation présente maints avantages non négligeables dans la circonstance présente :
- La facilité : sans qu’il ne lui en coûte plus que trois clics et quelques mots, chacun peut faire partie de la manifestation. Adieu pertes de salaires, frais de transport, fatigue, lacrymogènes et mauvais coups, nulle personne saine ne vous regrettera.
- La durée : une manifestation en ligne peut durer autant de temps que nécessaire, jusqu’au retrait de la loi El Khomri, voire jusqu’à la présidentielle. [A ce propos, Caroline de Haas, initiatrice de la pétition Loi travail non merci ! propose rien moins que de pirater 2017 ! Pour discuter de ce projet, une AG citoyenne se tiendra en ligne ce mardi 5 juillet à 20h].
- l’actualité : une cybermanifestation est toujours actuelle de sorte qu’il n’y a pas à se poser de question : tant que la victoire n’est pas acquise, c’est toujours le bon moment pour la rejoindre alors qu’une manifestation de rue ou une pétition sont strictement situées dans le temps. Pardonnez-moi d’y insister mais la pétition loi travail non merci ! est une pétition zombie : on peut encore la signer mais cela n’a plus de sens car elle a déjà produit son effet. La plupart des personnes sensibilisées l’ont compris car au rythme où elle avance (une vingtaine de signatures par jour) trois siècles seront nécessaires pour atteindre les 4,5 millions. Une manifestation en ligne donnerait une seconde vie à la pétition car ses signataires peuvent tous être facilement invités par mèl à s’y inscrire.
- La présence : une manifestation de rue est une organisation dynamique, vivante, on peut la rejoindre, on peut en sortir. Il devrait idéalement en aller de même pour une cybermanifestation ; elle serait ainsi bien plus démocratique qu’une pétition qui, tel un sondage, enregistre et fige notre opinion à un temps t de sorte qu’elle appartient vite au passé. On pourrait envisager de demander aux participants de signaler (d’un clic) leur présence dans la manifestation après un temps donné (un mois, un trimestre). Les pertes éventuelles seraient largement compensées par la crédibilité accrue de la cybermanifestation. Ainsi validée, cette dernière donnerait à la mobilisation une réalité tangible et difficilement contestable.
- La mémoire : que la victoire soit acquise ou non, une cybermanifestation peut rester comme un monument à la mémoire des luttes passées et, éventuellement, de ceux tombés au combat. Pensons, par exemple, à la belle cybermanifestation #OccupySivens [5] contre le fameux barrage. Alors qu’une nouvelle bataille judiciaire vient d’être gagnée, elle pourra rester dédiée à la mémoire de Rémi Fraisse et, éventuellement, se remettre en marche s’il fallait reprendre la lutte.
- Le nombre : comme chacun l’imagine aisément, le nombre de sympathisants d’une manifestation de rue dépasse toujours très largement celui de ceux défilent dans les rues. Or tout ce qui chez ces personnes fait obstacle au « passage à l’acte » militant se trouve balayé par le dispositif de manifestation en ligne. C’est pourquoi une cybermanifestation offre la possibilité d’atteindre un nombre dont aucune manifestation de rue ne peut rêver même dans un comptage syndical. [6] Il serait inconséquent de ne pas en tenir compte maintenant que les allergies et autres technophobies se trouvent marginalisées par le caractère dorénavant incontournable des réseaux sociaux et d’internet dans la lutte militante.
- La conscience : une manifestation en ligne renvoie à ses participants bien davantage qu’un nombre et quelques brefs commentaires. Il est habituel, en effet, que des visualisations du rassemblement (sa taille, sa répartition géographique) soient aussi fournies, parfois à l’aide de silhouettes figurant chacun des manifestants. L’intérêt de telles images est qu’elles contribuent à donner à la foule une conscience d’elle-même, une conscience de sa solidarité, de sa puissance et donc une résolution que rien ne peut arrêter, ainsi que la psychologie des foules l’a amplement montré. Depuis 1789 nos dirigeants ne craignent rien tant que cela. Rien ne les préparerait donc mieux aux renoncements nécessaires qu’une gigantesque manifestation en ligne qui, pour les raisons évoquées plus haut, « ne passera pas », de sorte que le pouvoir ne pourrait, comme à l’accoutumée, faire le dos rond et attendre que ça se tasse.
Conclusion
Tout ce qui précède n’est qu’une suggestion, pas une démonstration, ni surtout un projet dont je n’ai pas, personnellement les moyens. Rien de ce qui vient d’être présenté n’est nouveau car des cybermanifestations ont été lancées il y a largement plus de dix ans mais, étonnamment, le principe reste novateur. Il m’a semblé important de le rappeler au moment où la lutte contre la loi El Khomri cherche sa voie lors de la traversée du désert estival. Je ne sais encore si je pourrai faire entendre ce son de cloche lors de l’AGcitoyenne qui traitera mardi 5 au soir de ces questions (j’habite encore dans la préhistoire d’internet) c’est pourquoi je remercie par avance ceux qui, sensibles à la question, voudront bien, le cas échéant, le faire à ma place.
Pour ma part, je pense que la proposition de pirater 2017 est géniale car irrésistible vu le niveau de mécontentement actuel de la population. Il me semble que, dans ce contexte, une manifestation en ligne constituerait un formidable outil de lutte et je trouverais dommage que « la résistance » à l’ordre marchand ne s’en saisisse pas.
[1] Sauf chez des imbéciles — que je ne nommerai pas pour ne vexer personne — qui, par le passé, ont proposé à ceux qui ne pouvaient manifester dans la rue de venir cliquer sur leur site durant le temps de la manif pour signaler leur présence et leur soutien.
[2] Médiapart offre un excellent historique de la naissance de ce mouvement sur internet. Les chercheurs Nikos Smyrnaios, Franck Bousquet et Emmanuel Marty en offrent quant à eux, une remarquable analyse, très fouillée mais aussi très technique.
[3] Soit juste en dessous de la limite de 4,5 millions de signatures qui — avec l’appui de 185 députés — permet au bon peuple de présenter directement un projet de loi à l’Assemblée Nationale (voir l’article de Médiapart).
[4] On en est actuellement à une progression d’une bonne vingtaine de soutiens par jour alors que fin février, début mars on se situait entre 30.000 et 120.000.
[5] Notons que cette cybermanifestation a été réalisée par Elliot Lepers, un ancien “écologeek” de la campagne présidentielle d’Eva Joly et complice de Caroline de Haas.
[6] La loi prévoit déjà qu’une pétition de 4,5 millions de personne puisse exister et prudente, elle l’encadre avec 185 députés. On pourrait imaginer qu’un jour une procédure validée par les institutions donnerait à une cybermanifestation de 10.000.000 de personnes le droit automatique de faire une proposition de loi ou d’imposer un référendum. Cela nous éloignerait du régime actuel d’aristocratie élective et nous rapprocherait de la démocratie grecque des origines.
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