L’émission de Guillaume Cahour «
Europe 1 week-end » vers 7 h15, dimanche 31 octobre 2010, a ainsi donné la parole à quelqu’un qui la monopolise déjà pourtant en semaine, Marc-Olivier Fogiel : il s’agissait d’une séquence censée prendre du «
recul » (sic) par rapport au flux continu d’informations déversées pendant la semaine écoulée (2). Marco - c’est son diminutif maison - avait diffusé, le lundi 25 octobre, «
une longue interview de Liliane Bettancourt ». Rien n’était donc plus urgent que d’interviewer l’intervieweur ! L’idée sous-jacente de cet exercice, est de faire croire que l’exhibition des coulisses d’une interview va permettre d’extorquer des informations secrètes croustillantes.
Le réflexe de voyeurisme est donc activé chez l’auditeur naïf.
Or, l’information extorquée qui a été livrée, n’est pas celle attendue sur Mme Bettencourt mais sur cette catégorie paresseuse de journalistes en studios, cantonnés dans le seul relais de l’information donnée et de l’information indifférente. On y découvre que le métier est si peu gratifiant que ceux qui l’exercent, doivent déployer des trésors d’invention pour faire croire le contraire : le strass cherche à se faire passer pour du diamant, le geai à se parer des plumes du paon, mais sans même pouvoir le dissimuler.
I- Le journaliste au service d’une campagne d’influence offert en modèle
1- Un exploit dû à des qualités éminentes du journaliste
Ainsi, l’obtention d’une interview de Mme Bettencourt - « la personne que tous les journalistes veulent interviewer », selon Guillaume Cahour - , est-elle présentée comme un exploit de Marco. Celui-ci, toute modestie bue, le confirme : l’exploit est dû à deux de ses qualités éminentes.
a- La « tenacité » est la première : il a fait le siège de ses avocats et de son entourage toutes les semaines depuis le début de l’affaire Woerth-Bettencourt ». À l’en croire, Mme Bettencourt aurait donc fini par céder à son harcèlement !
b- La seconde qualité est sa « tendresse pour les femmes âgées » et son « empathie pour les gens qui ont de l’âge » qui seraient apparues dans sa récente interview d’Annie Cordie.
2- Le journaliste comme simple relais d’un leurre de diversion humanitaire
Or, Marco lui-même, sans s’en rendre compte, se contredit : l’interview n’a pas été obtenue sur son initiative mais seulement accordée au moment voulu par les avocats de Mme Bettencourt : 1- de son propre aveu, ils ont d’abord longuement fait la sourde oreille avant d’accepter l’interview ; 2- le test de l’interview d’Annie Cordie, pleine d’empathie et de tendresse pour une femme âgée, les a ensuite conduits à voir en lui l’intervieweur rêvé !
Jusqu’ici, en effet, pour offrir de Mme Bettencourt une image différente de la vieille dame diminuée sous influence qui dilapide sa fortune entre les mains d’un entourage parasite et cupide, leur campagne d’influence sur TF1 et Paris-Match avait insisté sur sa seule santé physique et mentale : les métonymies d’une paire de tennis toutes neuves et de la montée d’un escalier devaient en convaincre (1).
Désireux cette fois d’apitoyer le populo sur le sort de Mme Bettencourt, ses avocats ont vu en Marco qui était si gentil avec les vielles dames, le journaliste qui leur fallait : il s’agissait de masquer la dimension politique et judiciaire de l’affaire Woerth/Bettencourt par sa seule dimension humaine. Marco l’avoue lui-même : « ce qui m’a intéressé dans l’interview, au-delà des questions d’actualité, dit-il , c’est cette dimension humaine ».
C’est précisément ce qu’on nomme tout simplement un leurre d’appel humanitaire. Il s’est, en effet, employé à exhiber deux éléments constitutifs du « malheur » de la milliardaire pour déclencher, en même temps que le réflexe de voyeurisme, une prise de parti en sa faveur par stimulation des réflexes de compassion ou de sympathie : 1- l’un est une infirmité, la surdité, dont souffrirait Mme Bettencourt depuis une méningite à l’âge de 7 ans ; 2- l’autre est une triste enfance sans mère expliquant ses déficiences maternelles envers sa propre fille qu’elle regrette avec le vif désir que tout finisse par s’arranger : car « elle en a manifestement ras-le-bol de toute cette affaire, de cette guerre, diagnostique Marco.(…) On sent quelque chose de réversible ».
3- Les illogismes en prime du journaliste relais
Le comble est qu’il ne paraît même pas se rendre compte des illogismes qu’il profère.
1- En quoi la surdité de Mme Bettencourt peut-elle conduire, comme il dit, à « écouter (les) enregistrements clandestins un peu différemment »(sic) ? On voit bien comment ces enregistrements ont été rendus plus clairs par haussement du ton de la voix au téléphone, mais on comprend mal que cette surdité de Mme Bettencourt ait quelque chose à voir avec la possible qualification pénale d’éventuels dons somptueux à un ancien ministre du budget et trésorier de l’UMP, pas plus qu’ avec l’embauche de sa femme par le gérant de sa fortune à qui la Légion d’honneur a été remise un peu plus tard…
2- Quant aux relations complexes mère-fille, ne pas avoir connu sa mère prédispose-t-il à être une « mauvaise mère », comme le soutient Marco jouant au psychohérapeute ? Quand bien même ce le serait, est-ce bien le problème posé par l’affaire Woerth-Bettencourt ?
Marco a donc répondu comme il convenait à l’attente des avocats de Mme Bettencourt par ce leurre de diversion humanitaire.
II- La mise en scène de la recherche simulée de l’information extorquée
En voudrait-on confirmation ? Elle se glisse dans la recherche simulée de l’information extorquée que Marco et son compère mettent en scène.
1- Le journaliste relais de « la fuite organisée »
La mythologie journalistique aime à distinguer le « on » du « off » dans le sabir anglo-américain, soit, en français, ce qui est exprimé au micro et ce qui l’est hors-micro ou « micro coupé », dit G. Cahour. Au micro, l’information donnée, parce que livrée volontairement, n’est pas fiable ; hors-micro, elle paraît plus fiable parce que, dissimulée au public, elle passe pour être extorquée par le journaliste mis dans la confidence. En fait, ce leurre est fréquemment utilisé pour donner plus de crédit à l’information donnée qui est ainsi déguisée en information extorquée dans le cadre de ce qu’on appelle aussi des « fuites organisées ».
2- Une connivence entre Puissants et journalistes relais
Or, à la question de son compère qui fait miroiter une information croustillante extorquée - « Micro coupé, après l’interview qu’est-ce qui s’est passé ? » lui demande-t-il - Marco répond piteusement « Rien ! » et révèle du même coup que Mme Bettencourt a maîtrisé de bout en bout l’information donnée qu’elle a entendu livrer et elle seule : « Elle parlait à un journaliste », avoue-t-il, reconnaissant ainsi qu’au micro ou en dehors, il n’a pu accéder qu’à l’information donnée plus ou moins fiable de Mme Bettencourt dont il n’a été que le porte-parole obligé.
Et par son désir un peu puéril de s’exhiber en familier des Puissants, il va jusqu’à se discréditer lui-même : alors qu’il était attendu pour déjeuner à l’Assemblée nationale, confesse-t-il, Mme Bettencourt l’a invité à sa table ! N’est-ce pas l’information, censée le valoriser, qui tue ? Mme Bettencourt l’aurait-elle retenu à déjeuner si l’interview s’était mal passée et qu’elle n’avait pas été satisfaite de son service de journaliste relais ? N’est-ce pas la méthode en usage dans les services de communication des entreprises pour se ménager les complaisances des médias ? Marco pouvait-il mieux avouer qu’il s’est fait le porte parole de l’information donnée d’une campagne d’influence en faveur de la pauvre Mme Bettencourt ?
L’interview de Marc-Olivier Fogiel par son compère Guillaume Cahour fait donc tomber les masques, si besoin était : il a beau se glorifier d’avoir décroché l’ interview d’une milliardaire et obtenu des informations inédites. Il n’apparaît tout compte fait que comme le simple relais de la campagne d’influence que ses avocats ont conçue. Par naïveté ou vanité, il l’avoue lui-même en exhibant sa proximité des Puissants. Le comble est qu’il ose prétendre « décrypter » l’information quand au contraire il s’emploie à la « crypter » et à faire diversion. Son interview permet du moins d’observer les deux tableaux sur lesquels doit jouer le journaliste relais d’information donnée. Ce métier est si peu gratifiant qu’il lui faut le maquiller aux yeux des auditeurs naïfs pour en masquer les servitudes. Paul Villach
(1) Paul Villach,
- « Mme Bettencourt en tennis, Claire Chazal en hauts talons : la puissance de la métonymie », AgoraVox, 5 juillet 2010
- « Paris-Match se moque-t-il de Madame Bettencourt sans le vouloir ? », AgoraVox, 5 octobre 2010.
(2) Extraits de « Guillaume Cahour Europe 1 week-end » , tranche de 6h – 9h, diffusés vers 7h15
« - Une animatrice .- Un peu de recul.
- Guillaume Cahour .- Eh oui ! Toutes les semaines, on retrouve un journaliste de la rédaction d’Europe 1 qui vous a fait vivre un moment fort de l’actualité. Aujourd’hui nous sommes avec Marc-Olivier Fogiel. Bonjour Marco !
- Marc-Olivier Fogiel .- Bonjour Guillaume.
- G. C. .- Vous avez diffusé lundi une longue interview de Liliane Bettancourt. Vous l’avez rencontrée chez elle dans sa maison ?
- M.-O. F. .- Oh, sa maison ? Son hôtel particulier de Neuilly ! Sa grande maison de Neuilly, dans laquelle, devant chez elle , il y a un grand jardin qui ressemble à un terrain de football.
- G. C. .- La première question qui me vient à l’esprit, c’est : est-ce que Liliane Bettencourt vous a paru en bonne santé, puisque c’est la question numéro 1 dans ce duel avec sa fille ?
- M.-O. F. .- Comme une femme de 88 ans. Donc forcément quelqu’un qui a le poids de l’âge. Mais sur les deux heures que j’ai eues face à elle, franchement oui, elle répondait à mes questions, elle avait toute sa tête. Alors, la grosse difficulté, et à mon avis, c’est un des éléments qui permettent d’écouter ces enregistrements clandestins un peu différemment, c’est que Liliane Bettencourt depuis l’âge de 7 ans, elle est sourde. Elle est sourde, elle a eu une méningite et elle est dans un monde des sourds. Un psychiatre m’a dit cette semaine : la surdité, c’est un facteur de paranoïa beaucoup plus important que la cécité. C’est un gros handicap. Et donc pour pouvoir intégrer son monde, ça demande beaucoup d’efforts, et elle pour intégrer le nôtre encore plus.
- G. C. .- Liliane Bettencourt, c’est la personne que tous les journalistes veulent interviewer. Comment vous, vous y êtes pris. C’est vous qui l’avez sollicitée, c’est eux qui vous ont dit : on est prêt à parler ?
- M.-O. F. .- Par tenacité, parce qu’elle fait partie, bon, des gens qu’on sollicite régulièrement. Donc, je crois que depuis le début de l’affaire Woerth-Bettencourt, y a pas une semaine sans qu’on ait appelé ses avocats, les gens qui sont autour d’elle, etc. etc. Et puis, ça c’est déclenché assez bizarrement. En fait, un des éléments qui n’a évidemment pas été le seul, mais ça a été un des éléments, c’est anecdotique mais amusant : l’un des avocats avait entendu un des interviews que j’avais pu faire d’Annie Cordy. Donc rien à voir !
- G. C. .- Ah oui, en effet !
- M.-O. F. .- Et, euh ! Ils ont découvert une Annie Cordie différente et disons que la faculté ou la façon, heu ! d’illustrer un peu ce parcours de vie, ça les a intéressés et donc ils m’ont dit...
- G. C. .- Ils ont dit : on peut faire pareil avec notre Liliane ?
- M.-O. F. .- En tout cas ça pourrait être un des éléments, puisque évidemment il ne s’agissait pas de faire juste un portrait, mais d’aussi sur des questions d’actualité, mais disons cette tendresse pour les femmes âgées, ce qui est mon cas, j’ai beaucoup d’empathie pour les gens qui ont de l’âge. Je pense que ça a été un élément déclencheur. Pas le seul évidemment, mais déclencheur.
- G. C. .- Est-ce que vous avez senti une véritable haine vis-à-vis de sa fille ?
- M.-O. F. .- J’ai senti, elle le dit au début de l’interview : elle dit : mais les couteaux ne sont pas tirés. J’ai senti le discours, le côté : elle en a manifestement ras-le-bol de toute cette affaire, de cette guerre, mais immédiatement derrière, elle dit : mais les couteaux ne sont pas tirés. On sent quelque chose de réversible, quoiqu’on en dise. En tout cas, moi, c’est ce que j’ai perçu, même si elle dit dans l’interview que grosso modo elle n’avait pas sa mère, donc peut-être qu’elle a été mauvaise mère, donc on sent quand même qu’il y a un fossé qui n’est pas que lié à François-Marie Banier, à l’héritage, à tout ce que je ne connais pas, il y a quelque chose lié, c’est ça qui est passionnant à à à à à à, moi, c’est qui m’a intéressé dans l’interview, au-delà des questions d’actualité, c’est cette dimension humaine, entre une mère qui n’a pas su élever sa fille manifestement.
- G. C. .- Micro coupé, après l’interview qu’est-ce qui s’est passé ?
- M.-O. F. .- C’était assez étonnant, puisque, moi, j’avais un dîn… un déjeuner prévu après pour tout vous dire à l’Assemblée nationale. Et quand j’ai dit : merci Madame, j’étais ravi, très heureux, enfin, etc., etc. Elle m’a dit : mais vous restez déjeuner ! Euh donc Euh ! Je lui ai dit…
- G. C. .- Elle vous a dit autres choses pendant le déjeuner, dans un rapport plus direct ?
- M.-O. F. .- Rien – elle parlait à un journaliste - donc rien qui n’apporte quelque chose au dossier, mais, pour moi, ma compréhension du personnage, c’était passionnant, une heure avec elle, euh !, chez elle, euh ! c’était passionnant ! Rien qui n’amène une pièce au dossier ! Mais tout qui permet de décrypter encore un peu mieux ce monde si particulier.
- G. C. .- Eh bien, merci beaucoup, en tout cas, Marc-Olivier. On vous retrouve mardi, puisque demain vous prenez une petite journée de repos, et c’est nous qui officierons. »