Mémoires d’un gardien de but ringard
Encore une chaussure à lacer et je vais être prêt. C’est généralement à cet instant que je m’aperçois que j’ai oublié d’enfiler mes genouillères. Catastrophe. Je délace mes pompes en pestant et enfile les précieuses protections. Puis je gagne avec mes coéquipiers le théâtre de nos futurs exploits : le terrain de foot. Ou plus exactement l’espèce de bauge qui en tient lieu. Mais après tout, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! Et de ce côté-là, ça va plutôt bien, vu qu’on s’est déjà envoyé deux grands calvas avant de venir. Chacun sa dope...

Menaçante comme un boulet prussien !
Le match commence. Aujourd’hui, pas trop de caillasses mais une gadoue à faire pâlir de jalousie un curiste dacquois. Je dispose même d’une petite piscine personnelle devant mes buts. Et comme d’habitude en pareil cas, j’ai déjà piqué une tête dedans au bout de deux minutes de jeu. Lorsque je me relève, je pèse trois kilos de plus. Il y en a qui portent des équipements Adidas ou Nike, moi ce serait plutôt Spontex, mais sans la face qui gratte toutefois.
3-0. Pour qui ? Pour les autres évidemment, mes copains n’ont pas encore raté de tir ! Et voilà qu’une nouvelle attaque se développe. Par chance, la balle est contrée et file en corner. Je me mets en place au deuxième poteau, à l’intérieur de mon but comme je l’ai vu faire naguère à Dino Zoff. Mais le filet n’est pas assez tendu et je me prends une oreille dans les mailles. Je me débats et parviens à me dégager au moment précis où la balle arrive, à hauteur des six mètres, aérienne et menaçante comme un boulet prussien. Mais j’ai bondi et… les quatre-vingt kilos de l’avant-centre adverse, me projettent à terre, me tombent sur le râble et m’enfoncent dans la boue d’où je ressors avec un masque facial du plus bel effet. Quant au ballon, il a de nouveau terminé sa course au fond des filets. Il y a des jours comme cela où rien ne vous réussit.
Une clôture délabrée
Le jeu s’équilibre pourtant peu à peu : on ne prend plus qu’un but toutes les dix minutes ! C’est le moment que choisit notre arrière-gauche pour s’entraver les lacets en laissant filer l’ailier adverse. Celui-ci adresse un centre impeccable que je parviens toutefois, grâce à une anticipation judicieuse, à intercepter au prix d’une brillante envolée. Hélas pour moi, à peine ai-je atterri dans l’élément semi-liquide de notre aire de jeu que je pars dans une spectaculaire glissade digne d’un Jean-Christophe Simond à la sortie d’un triple salchow raté. Par une malchance insigne, ce glissando se termine hors de seize mètres. Coup franc. Sans perdre une seconde, je place mes potes pour former un mur de protection. Encore que cela ressemblerait plutôt à une clôture délabrée. La balle est partie. Moi aussi. Une nouvelle fois j’effectue un plongeon dans la piscine. En pure perte : la balle a été contrée de la main par l’un des éléments du mur. Mais c’était ça ou il prenait la boule de cuir dans les noix ! À sa place j’aurais fait le même choix
Pénalty. Tandis que les autres joueurs quittent la surface de réparation, le tireur désigné se saisit du ballon, l’essuie amoureusement sur son maillot et le pose délicatement sur le point fatidique. Puis il recule, recule, recule… Mais où va-t-il ce con ? Il ne va tout de même pas prendre autant d’élan ? Surtout que c’est une vraie bête, ce mec, avec ses mollets d’haltérophile et ses godasses hypertrophiées… Ça y est, il est parti. Que faire ? Tenter l’impossible ou se protéger au mieux ? J’opte pour la seconde solution et décide de ne pas bouger : c’est encore au milieu de mes buts que je serai le plus en sécurité. Un claquement sec se produit alors et la balle grossit… dans ma direction : cet abruti me tire dessus ! J’essaie bien d’esquiver, mais il est trop tard : je la prends en plein dans le museau et je m’écroule au sol, complètement groggy mais la balle coincée sous ma poitrine. Aussitôt mes coéquipiers se précipitent sur moi et me félicitent chaleureusement. « Ah, ce Fergus ! » dit Riton sur un ton admiratif. « Quel gardien ! » s’exclame Dédé. « Heureusement qu’on l’a ! » affirme Jipé. J’en suis tout ragaillardi. Et mes copains aussi puisque sur la contre-attaque qui s’ensuit, l’un d’eux rate enfin son tir. 13 à 1. On a sauvé l’honneur !
Des créatures de rêve
Cependant le match n’est pas tout à fait terminé. Et tandis que nous pensons avoir réalisé notre meilleur résultat de la saison, voilà que soudain le tireur aux grands ribouis, très vexé semble-t-il, échappe à note défense et se présente seul à l’entrée de la surface. Courageusement, je me lance à sa rencontre et me couche sur la trajectoire de la balle à l’instant précis où le monstre arme son tir… Raté ! J’ai capté le ballon. Problème : j’ai également pris sa godasse en pleine tronche.
Alors là, je peux vous l’affirmer, c’est beaucoup mieux que le TGV : en un instant, je suis transporté sur une plage idyllique. Allongé sur le sable chaud, je me livre avec volupté à la caresse du soleil couchant tandis qu’autour de moi des ondines entièrement nues rivalisent de charme et de sensualité pour me séduire. Précisément, l’une d’elles me rafraîchit le front à l’aide d’une préparation exotique aux senteurs enivrantes. Quelle est donc cette créature de rêve ? Doucement j’ouvre un œil, puis deux… Merde ! En fait de beauté troublante, c’est mon pote Jojo qui m’applique une compresse au Synthol. Décidément, rien n’est parfait !
Entretemps, le match s’est terminé et le score n’a pas évolué. Tout compte fait, nous sommes plutôt satisfaits. Certes, tout n’a pas été parfait, loin s’en faut, mais on sent bien que notre équipe est sur la voie de la cohésion. Simple question de temps. Quant à moi, pour rien au monde je ne changerais de poste. Seul dans mes bois, je m’éclate… tantôt le genou sur un caillou vicelard, tantôt le coude contre l’un de mes poteaux, mais après tout cela fait partie des risques de la fonction. En attendant, après une bonne douche et un pot avec les copains, je me dépêche de filer au stade Charléty où m’attendent mes gamins du PUC.
Le temps s’est écoulé. Cela fait maintenant 15 ans que j’ai arrêté de jouer, après 32 saisons passées dans mes cages, une demi-douzaine d’entorses, deux luxations, une fracture et quelques trophées dérisoires. Tout cela pour pas un rond. Rien à voir avec ce football professionnel dont j’ai récemment dénoncé quelques dérives dans un article intitulé « Je hais le football ». Un sport que je n’ai pourtant pas renié, la preuve : si c’était à refaire, « je signerais des deux mains », comme on dit dans le milieu !
73 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON