Metzner, l’impossibilité d’une île
Il y a un an, le 17 mars 2013, Maitre Olivier Metzner quittait la barre. Quittait le barreau, ses barreaux de chaise aussi, pour prendre la barre de son zodiac, au large de son île privée de Boëdic. Il quittait la barre pour se mettre à la baille, lui et tout ce que ça voulait dire. Il choisissait la mise à l’épreuve en refusant le sursis qui va avec. Un an et on n’a toujours pas compris « pourquoi lui ? », ni si c’était équitable ou non, ce procès définitif avec sa vie. Un an et son ancien client Jérôme Kerviel, le trader casse-noisettes, le nouveau marcheur frénétique tendance chemin de Damas, version « tous les chemins viennent de Rome », vient d’être définitivement condamné à la prison par la Cour de Cassation. Un an déjà et (la succession de Me Metzner étant réglée) son ile est de nouveau en vente, 8 millions d’euros. Mais Kerviel, le boursicoteur-fou de la Défense, échappe aux 4,9 milliards d’euros de pénalités. « Est-ce que ce monde est sérieux ? », chantait en des temps immémoriaux le gratouilleur moustachu d’Astaffort, conseiller municipal en fin de mandat.

C’est pas pour faire mon Houellebecq, mais cette collision de faits divers de fin d’hiver pollué aux particules élémentaires (fines), l’anniversaire de la mort de Me Metzner, la mise en vente de l’Ile où il a tout envoyé balader – veaux gras, vaches à lait de contribuables, cochons de payants et œil de perdrix-, avec les spots allumés en grand et la musique à fond, et puis Kerviel touché par la grâce d’une entrevue papale et qui se met à faire son Compostelle à lui, tout seul, sans même un chéquier sur lui, rien, pas même une carte Visa Premier, rien j’t’y dit, la vérité si je mens, ben…ça m’a interpellé.
Peut être que j’ai tort, me direz-vous. De même que Bashung déplorait dans un accès de lucidité sobre « j’m’ acolyte trop avec moi-même », il est possible qu’un rien m’interpelle.
Que je devrais plutôt siffloter un air de Marquise bien portante, arrêter de lire Houellebecq, penser plutôt aux particules élémentaires en suspension, en train de faire une partie fine, jupes relevées, avec les particules de Rudolph Diesel, l’inventeur du fuel lourd, le pourfendeur de nos alvéoles pulmonaires, la Mata-Hari de nos artères bouchées comme le périph à 20H00. Mais non, il ne faut pas désespérer Sochaux et la dieselisation du bon peuple de France.
Il faut oublier, me dit-on, le trou de 4,9 milliards laissé par le rapace Kerviel dans ma banque, dont du coup la tour de La Défense ne tient plus, les jours de grand vent, que par le parachute doré de son PDG.
Me dire que la rédemption par la marche, c’est beau. Que quelques ampoules aux pieds valent bien rachat pour des années de trading hyper –fréquences.
Que l’Ile de Boëdic, c’est beau.
Parce qu’on y pense, le soir venu, à ce petit bijou noir :
Sans doute y-t-il pensé aussi Olivier Metzner, sur sa barque, avec ses poumons de flanelle, à ce chien de mer libéré sur parole…
Mais j’y arrive pas.
J’ai en mémoire une robe noire avec des décorations scotchées dessus qui portait debout malgré lui un homme massif au pas lourd, une démarche lente et lasse de bouledogue, mais un œil carnassier prêt à désosser qui baisserait la garde.
Une voix nasillarde et hachée qui m’appelait au téléphone toutes les deux heures, à Vilnius, en d’autres temps. Une attention soutenue, un sens abouti du détail.
Et puis la rencontre physique avec un regard madré, mais aussi une modestie réelle sous l’apparente crânerie. Ce regard relevé sur des bésigues de notaire, ce look de comice agricole dans une vente de Massey Ferguson, cette apparente banalité de pension alimentaire et de prestations compensatoires plaidées à Limoges.
Et pourtant, c’était le plus grand de la place de Paris (quand Dupont-Moretti est en vacances, du moins.)
Le mystère d’Olivier Metzner, ce n’est pas seulement celui de sa mort, c’est celui de toute une vie.
Le mystère de la solitude peuplée.
La faiblesse des tous puissants, qui nait de la force décuplée des perdants.
Metzner aura été, successivement, les deux. Le dernier aura nourri le premier, qui n’aura pas su se défendre de lui-même, selon le mot d’un de ses associés.
Peut être.
Le sort fut sans doute scellé, sans scellés, dans une ferme de Normandie, dans les années 60. Les humiliations de chien de ferme, ces choses que la mémoire n’amnistie jamais. Les gens qui ne s’aiment pas, mais qui aiment ce qu’ils sont devenus, et puis qui n’aiment plus ce qu’ils sont devenus, parce qu’ils ne s’aiment pas.
Ceux qui se sont trop chargé la barque. Alors ils prennent leur barque sur le Styx avec Charon qui rame ses années de galère dans le container, que fine Champagne, Cohiba, Cognac, îles et hôtels particuliers n’ont pas adouci.
Oui, il nous faut oublier Houellebecq et la possibilité de son île.
La mort d’Olivier Metzner est là pour nous rappeler Cioran et son définitif :
« Puisqu’on ne se souvient jamais que des échecs et des humiliations, à quoi donc aura servi tout le reste ? ».
Un an que les volutes des cigares de Me Metzner se sont tues. Chez les khmers verts du politiquement correct, on exultait, avec tournées générales de Champomy. Les plus fous se déglinguaient à la Salvetat.
Mais hélas, un an plus tard, tout est à refaire, nous voilà dans le smog dieséliste. De là-haut, Metzner rigole sans doute : si on le lui avait demandé, il aurait sans doute défendu Rudolf Diesel, en son temps, avant qu’il ne finisse à l’eau, lui aussi.
Tout se plaide. C’est sans doute cela qui est fatiguant. Faire semblant.
Pour le reste, on peut toujours marcher.
C’est ce que m’a dit à midi le garçon de la brasserie où j’ai mes habitudes. J’ai commandé une andouillette frite (c’est ma façon à moi de me suicider, parce que je n’ai ni île privée ni barque) et il a répondu en beuglant vers les cuisines : « ça marche »…
Bon, c’était juste un billet pour vous dire que ça fait un an que Me Metzner est mort, qu’on continue à nous prendre pour des andouilles et qu’il ne faut pas abuser des andouillettes-frites, surtout quand les particules fines sont de la partie du même nom. Et que la bleusaille gouvernementale verdâtre nous demande de ne pas faire d’impair – et manque – avec nos plaques d’immatriculation.
Et de chloroformer nos bataillons.
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Crédit photo : Stéphanie Kaim et Google Map
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