Misère...

Il pleuvait. Le hasard avait placé sur mon chemin un brocanteur. En moins de temps qu'il en faut à un propriétaire de parapluie pour ouvrir son parapluie, je me suis retrouvé à retourner les piles de vieux livres.
J'ai attrapé un volume prometteur. Horreur : un guide fiscal. Je l'ai lâché aussitot de peur d'être contaminé. Puis un autre, laid, inutile, puis un autre, du genre dont on reconnaît le cuir moisi au toucher...
Le titre m'a effrayé : « Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France », de M.GUIZOT, 1824, mais le patron me regardait. J'ai pris mon air de connaisseur et je me suis forcé à tourner quelques pages.
Divine surprise !
Je suis tombé sur ce passage :
« Dans le mois de novembre de la même année, le Ier de décembre, à trois heures, il y eut une troisième éclipse de soleil dans la vingt-huitième lune ; (...) plusieurs prodiges effrayans parurent alors dans le ciel pour ramener les hommes de leur iniquité à une vie meilleure par la voie de la pénitence. Plusieurs des productions de la terre manquèrent cette année, et surtout le vin qui devint si cher, qu'il coûtait jusqu'à vingt-quatre sols le muids. »
J'ai souri : que les productions de la terre viennent à manquer, passe encore, mais que le prix du vin soit prohibitif, voilà qui devait être affreux !
L'auteur devait être un bon vivant.
J'ai voulu en savoir plus. Quelques lignes de l'introduction ont satisfait ma curiosité.
Le texte était la traduction française d'un manuscrit latin de 1047, écrit par un moine, Rodolphus Glaber (c'est-à-dire « Rodolphe le Chauve »).
Ses parents l'avaient enfermé dans les ordres à cause de ses « penchants licencieux et ses dérèglements ».
Je l'avais pressenti : ce devait être un sacré lascar !
Après avoir été chassé de monastère en monastère tant il s'y montrait indocile, il s'était assagi et avait décidé de raconter les événements de son temps, « en mêlant la métaphysique à l'histoire, la poésie à la prose, interrompant sa narration pour se livrer à de subtiles dissertations, à de bizarres hypothèses sur quelques phénomènes naturels venus à sa connaissance... ».
Poésie, métaphysique, bizarreries... il n'en fallait pas plus : le bougre m'était sympathique !
J'ai refermé l'ouvrage, payé le prix sans marchander et emporté ma découverte avec la certitude de passer un bon moment.
Les mots « vingt-quatre sols le muids » m'intriguaient.
Arrivé chez moi, j'ai commencé par ça.
Une petite recherche sur internet m'a vite appris qu'un muids de vin désignait l'équivalent d'un petit tonneau. J'ai mis un peu plus de temps pour découvrir qu'au début du XIème siècle, du moins les bonnes années, il suffisait d'un sol pour se payer un mouton !
En d'autres termes, 24 sols pour un muids de vin devaient représenter une fortune !
Ah, les ivrognes ne devaient pas rigoler tous les jours !
Sacré Rodolphe !
Je me suis installé dans mon fauteuil, position jours de pluie, et j'ai lu.
C'est à ce passage que j'ai compris pourquoi le vin avait une telle importance.
« ... la mémoire se refuse à rappeler toutes les horreurs de cette déplorable époque. Hélas ! Devons-nous le croire ? Les fureurs de la faim renouvelèrent ces exemples d'atrocité si rares dans l'histoire, et les hommes dévorèrent la chair des hommes. Le voyageur, assailli sur la route, succombait sous les coups de ses agresseurs ; ses membres étaient déchirés, grillés au feu, et dévorés. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, recevaient l'hospitalité sur les chemins, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour en faire leur nourriture. Quelques autres présentaient à des enfants un œuf ou une pomme, pour les attirer à l'écart, et ils les immolaient à leur faim. Les cadavres furent déterrés en beaucoup d'endroits pour servir à ces tristes repas. Enfin ce délire, ou plutôt cette rage, s'accrut d'une manière si effrayante, que les animaux mêmes étaient plus sûrs que l'homme d'échapper aux mains des ravisseurs, car il semblait que ce fût un usage désormais consacré, que de se nourrir de chair humaine... »
J'ai frémi.
La pluie avait redoublé.
M.DALMAZZO
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