Leurre de l’insolite et intericonicités
L’affiche de Dior est bien propre, en effet, à jeter le trouble tant le leurre de l’insolite dont elle use pour capter l’attention, rend perplexe.
Le visage de jeune femme exhibé en gros plan dans une mise hors-contexte sur fond noir pour écarter toute distraction, porte de façon inattendue sur un oeil l’auréole d’une corolle de rose ou de camélia rouge. Ce type de parure n’est pas courante. Et on recherche des intericonicités pour tenter d’y reconnaître une image déjà vue. À vrai dire aucune ne s’impose à première vue.
On écarte évidemment, dans ce contexte exquis et policé, le coquard qu’il s’agirait de masquer. Si la fleur, en revanche, est un camélia, s’agirait-il d’une allusion au roman d’Alexandre Dumas, « La dame aux camélias ». Mais cette femme ne les portait pas à l’œil. Le rouge qui rayonne dans le noir alentour et la pâleur du visage, dirait-il le feu de la passion dont était consumée la malheureuse héroïne délaissée, pastichée par le mannequin ?
La corolle peut faire aussi songer à un masque de Venise, une moitié de loup, qui aurait pour fonction non de dissimuler mais au contraire d’exhiber avec exagération et humour l’emportement ressenti : serait-ce la métaphore d’une œillade appuyée ? Pour l’en convaincre, le personnage, derrière lequel se cache, en revanche, la Maison Dior, fixe des yeux par-dessus son épaule le passant selon l’usage du procédé de l’image mise en abyme qui feint une relation interpersonnelle.
Une métonymie pour révéler la puissance du rouge à lèvres
L’ensemble de ce visage d’amante passionnée dont l’œil révélerait la flamme qui brûle en elle, se présenterait donc comme l’effet ravissant d’une métonymie produit par le seul usage d’un bâton de rouge à lèvres Dior. Celui-ci ne se contenterait pas de dessiner finement une bouche féminine d’un rouge intense ressortant par contraste de la carnation pure de l’ovale d’un visage, il donnerait à son utilisatrice une puissance de séduction ravageuse que symboliserait cette œillade de conquérante jaillissant comme une corolle de fleur ?
Un leurre d’appel sexuel par procédés d’insinuation
Mais qu’est-ce qu’une œillade féminine sinon un appel sexuel ? Et qu’est-ce qu’une fleur sinon l’organe sexuel de la plante ? Le leurre d’appel sexuel s’impose dès lors avec force. Avec une extraordinaire plasticité, l’œil se prête déjà par intericonicité à servir de symbole à un sexe féminin. L’opticien Mikli l’a montré dans une publicité (1) : il lui a suffi de présenter un œil verticalement pour que l’ambiguïté volontaire saute aux yeux. La corolle dont Dior entoure l’œil de son mannequin peut elle aussi offrir l’image des lèvres grandes et petites d’un sexe féminin.
Dans ce contexte, le bâton de rouge vertical, en bas à droite de l’affiche, dont le raisin rouge est dégagé de son étui, offre une intericonicité trop manifeste pour qu’on y insiste. Les instruments masculin et féminin d’une union sexuelle sont réunis. Ainsi l’ultime cérémonial de la toilette d’une femme qui porte à ses lèvres le bâton de rouge à lèvres devient-il la métaphore des préparatifs d’ une union sexuelle prochaine : l’œil-fleur aux pétales grand ouverts est celui du désir qui ne demande qu’à être comblé. Une autre publicité qu’on trouvera ci-dessous présente un scénario identique mais dans une phase plus avancé des préliminaires.
On le voit, intericonicité, symbole, ambiguïté volontaire et métaphore sont des procédés d’insinuation efficaces pour contourner l’interdiction dont la morale du groupe frappe l’exhibition sur la voie publique d’une relation sexuelle.
Reste à ne pas se tromper de cible et à ne pas confondre la bouche et l’œil. La publicité ambiguë de Dior peut avoir troublé la malheureuse Mme Dati pour qu’elle en soit venue à parler de « fellation » au lieu d’ « inflation », ce qui s’appelle, selon une expression à l’origine heureusement oubliée, se mettre le doigt dans l’œil.
Paul Villach
(1) « Mikli habille les yeux », 27 septembre 2002, in Le Monde.