Mon témoignage sur la manifestation de Barbès
Samedi 19 juillet 2014 : il fait plus de trente degrés sur Paris et une manifestation a lieu dans l'un des (derniers) quartiers populaires de Paris. Elle est organisée en soutien du peuple palestinien de la bande de Gaza qui doit faire face à une attaque de l'armée israélienne. Elle a été interdite par la préfecture de police de Paris qui a jugé le risque de trouble à l'ordre public élevé.
Pour arriver à une telle conclusion, les autorités ont mis en exergue ce qui s'était passé le week-end dernier rue de la Roquette (coïncidence : c'est le lieu de résidence du premier ministre), près de la place de la Bastille. Pour dire vrai, je n'y étais pas et il me semble que divers éclairages (parfois totalement opposés) ont été apportés par les divers protagonistes.
Ces divers éléments ont excité ma curiosité et comme je n'avais rien à faire de spécial cet après-midi là, je me suis en quelque sorte promené au côté des manifestants. Je n'ai pas vraiment manifesté, préférant rester sur le trottoir et apprécier l'écoulement de la foule. Mais pour ne pas induire en erreur le lecteur, je dois avouer que j'ai beaucoup plus de sympathie pour la cause palestinienne que pour Mr Netenyahou, la LDJ et Mr Meyer Habib. La singularité du conflit palestinien réside à mon avis dans l'occupation sans discontinue de territoires depuis près de 50 ans sans perspective d'annexion définitive (ce qui aboutirait pour une démocratie qui se respecte à accorder aux palestiniens la citoyenneté israélienne) ou de rétrocession (ou indépendance) des territoires. La politique des gouvernements israéliens depuis 1967 consiste en un lent et minutieux nettoyage ethnique afin d'établir des colonies juives sur les territoires les plus viables de la Judée-Samarie et de concentrer les Palestiniens dans des Bantoustans destinés (au mieux) un jour à être rétrocédés à la Jordanie et à l'Egypte et au pire à prolonger une situation contraire au droit international. Je pointerais volontiers un péril : la montée des religieux au sein des deux sociétés avec une escalade démographique (forte fécondité des deux côtés et politique migratoire - l'Aliyah - très agressive de la part d'Israël) très hasardeuse...
De ce second point, on peut en déduire que j'ai aucune affinité avec le Hamas, mais ce dernier n'a pour rien au monde le monopole de la cause palestinienne. Par ailleurs, je ne suis pas resté non plus pendant toute la durée de la manifestation : je n'ai pas la prétention d'être exhaustif.
Je suis arrivé peu après trois heures à la station Barbès-Rochechouart. Depuis les rames de métro, on pouvait se faire une idée assez précise sur le nombre de participants : ils étaient bien plus que les 1500 à 2000 personnes concédées par la police. La foule était compacte et s'étalait sur environ 500 mètres, c'est-à-dire qu’elle s’arrêtait une centaine de mètres plus bas que la station Château-Rouge : 7000 à 12 000 personnes me paraît plus vraisemblable. Tous les magasins (Tati, Gibert Joseph, La Grande Récré...) du boulevard étaient fermés pour l’occasion.
Les manifestants étaient en majorité (au moins relative) d'origine maghrébine bien que je pusse voir de toutes les origines. La foule était plutôt jeune et les couleurs de plusieurs tendances politiques se sont faits voir : les drapeaux d'Ensemble (la troisième plus grosse composante du Front de Gauche, après le PCF et le Parti de Gauche) et du NPA étaient de sortie. Les collectifs pro-palestiniens (EuroPalestine) étaient également présents et reconnaissables avec leur t-shirts verts. Il y avait également des éléments islamistes ou crypto-islamistes (entraînés par l’effet de masse) qui de temps à autre criaient "Allah Akbar" ou récitaient la Fatiha (sourate d'ouverture du Coran). Mais le slogan qui avait le plus de succès était : "Israël assassin, Hollande complice", signe que Hollande a déçu parmi toutes les couches de la population. Alors que Sarkozy énervait, faisait enrager les gens, Hollande écœure et dégoûte...ce qui est plus grave car cela annihile à mon sens toute possibilité de sortie de crise par le haut...
Les drapeaux palestiniens sont bien sûr à l'honneur : j'ai pu voir quelques drapeaux français, algérien et tunisien mais c'était très clairsemé.
En descendant le boulevard Barbès, on arrive rapidement au premier barrage de police. La manifestation étant interdite, elle est cantonnée au boulevard Barbès et le quartier est bouclé par les CRS. Les manifestants ne peuvent plus avancer, ce qui excite une vingtaine, peut-être trentaine de jeunes manifestants. Certains s'en prennent aux grillages en les agitant qui sont présents à cause de quelques travaux de voirie réalisés à l'endroit où on se trouve. D’autres veulent faire un sit-in mais ça ne prend pas et tout le monde se relève rapidement. Le face à face est tendu et je me dis que ça peut dégénérer très rapidement. Une demi-douzaine de jeunes qui étaient montés sur un petit bungalow de chantier et brûlent deux drapeaux israéliens. Tout de suite après, il y a deux lancers de projectiles (une bouteille d'eau a priori remplie et un autre qui paraissait circulaire). La réaction des CRS ne tarde pas : trois détonations de bombes lacrymogènes affolent la foule qui était venue s'amasser et l'oblige à reculer parfois dans la panique (des personnes auraient pu être écrasées car beaucoup n'avaient jamais assisté à ce genre de manifestations).
Avec plusieurs centaines de personnes, je prends une rue adjacente (la rue Custine) et je préfère m'éclipser en m'éloignant pour pouvoir faire le tour du quartier en toute quiétude. Dans ma retraite, je m'aperçois que le bouclage policier est bien plus strict que ce que je pensais : on peut les apercevoir dans des petites rues et s'ils me laissent passer sans difficulté, je comprends rapidement que ça ne pourrait plus être le cas très bientôt. Une scène m’a amusé : avant de tourner vers la rue Custine, j’aperçois un homme vêtu d’un keffieh essayant de ramasser le peu de gravier concentré au bas d’un platane du boulevard Barbès…
Je me retrouve au niveau du métro Anvers et je me rends compte qu'un large périmètre est fermé aux automobilistes et aux passants. Ce bouclage s'étend au Sud jusqu'au boulevard Magenta, à proximité de la Gare du Nord où un autre rassemblement plus petit mais bien encerclé par la police se tient, jusqu'à la Chapelle à l'Est, Marcadet-Poissonniers au Nord et donc Anvers à l'Ouest. Les lacrymogènes me pique les yeux alors que je suis rue de Dunkerque !
N'étant pas tout à fait rassasié par ma promenade, je prends le métro pour revenir à Anvers et essayer de revenir sur mes pas. Je découvre avec surprise que la station Barbès-Rochechouart est toujours ouverte ! Etant un peu téméraire, je descends à cette station.
En sortant de la station, on nous indique l'unique sortie et je réalise que si l'on peut y sortir, on ne peut pas y rentrer ! Les manifestants sont toujours présents et toujours déterminés. Un grand drapeau palestinien recouvre en partie ceux qui sont sous le viaduc de la ligne 2 du métro. Les gaz lacrymogènes ont bien envahi le boulevard... en raison des risques d'orage, les agents des voiries ont débouché les caniveaux, laissant sortir l’eau des égouts... certains en profitent pour se rafraîchir et ont (sans certitude) dû les détériorer pour pouvoir réussir ces magnifiques jets d'eaux qui m'ont quelque peu éclaboussé...
Au bout d’une dizaine de minutes, je préfère m'en aller : je prends le boulevard de la Chapelle et essaye de bifurquer vers la rue Guy Patin (petite rue) mais elle est également bloquée. Je tente de l'autre côté et monte vers l'Eglise Saint-Bernard (j’ai pensé à la lutte durant l’été 96 des sans-papiers réfugiés à ce même endroit et je ne pouvais m’empêcher de penser au temps qui passe et de comment ce sera dans dix-huit ans), je vois des gens venir en contre-sens, ce qui sonne comme un mauvais présage. Dans mes pérégrinations, vers la rue Stephenson, je rencontre un nouveau barrage mais celui-là est plus souple : une charmante policière a établi un cordon de sécurité pour empêcher les voitures de passer, je me dis que la chance a tourné. J’en profite pour discuter avec elle et comprend un peu mon exaspération. Elle ne peut pas me donner davantage d’indications et était étonnée d’apprendre qu’elle était proche de la station La Chapelle et non pas Barbès-Rochechouart. De la rue Stephenson, je bifurque à droite vers la rue Doudeauville et miracle la rue Marx Dormoy s’offre à moi avec sa station de métro ! La première fois que j’étais heureux d’être dans ce coin réputé pour ses fumeurs de crack (en journée ça va tout de même)…
Bref, de ce long périple, mes interrogations se sont naturellement portées sur la démesure du bouclage. J’ai discuté rapidement avec d’autres policiers et les consignes qu’ils ont reçues étaient claires : la manifestation étant interdite, toute personne s’y trouvant est susceptible d’être arrêtée. En plein Paris, dans la chaleur moite du mois de juillet, des milliers de manifestants, de passants et de riverains ont été désignés plus ou moins explicitement par les plus hautes autorités de ce pays comme des « ennemis publics ». La manifestation ne fut pas la scène de guérilla qui sera fantasmée par certains et pour leur propre tambouille politique : les manifestations des bonnets rouges ou celles de la FNSEA furent bien plus violentes et ne mobilisèrent pas autant de forces de l’ordre. L’interdiction de la manifestation est une décision politicarde qui ne se soucie nullement de l’intérêt public. De toute façon, si Mr Hollande avait un quelconque sens de l’intérêt de la France, il n’aurait pas apporté avec cette veulerie qui le caractérise si bien son soutien sans équivoque à l’offensive israélienne.
De telles méthodes de gestion des manifestations (notamment interdire aux gens d’évacuer rapidement par les petites rues) nous renvoient aux années ante-1986 : si l’exécutif continue dans cette voie, il court le risque d’avoir un nouveau Malek Oussekine à son funeste bilan.
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