Nicolas Offenstadt et la RDA retrouvée : Enfer ou paradis socialiste ?
Nicolas Offenstadt est docteur en Histoire contemporaine. Issu (comme votre narrateur) de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il vient d'étudier les vestiges "archéologiques" de l'ex-Allemagne de l'est, ses usines, ses logements et ses maisons de la culture abandonnés. Il en a tiré un superbe bouquin de 300 pages intitulé "Urbex RDA", qui permet de reconstituer, loin des clichés "répression/stasi/pénuries", la société socialiste des années 1980, avant que tout ne s'arrête en 1990 et l'annexion de cet état fondé en 1949 par la RFA et ses trusts industriels.
J'ai d'abord hésité à acquérir cet ouvrage un peu coûteux (34 euros), mais je ne regrette pas cette acquisition. De belles photos, des commentaires éclairés et pertinents, Urbex RDA confirme ce que le quidam constate lors de ses séjours à Berlin, cette "ostalgie" du bon vieux temps de l'Allemagne communiste, la prise en charge par l'état de la vie du citoyen, la sécurité de l'emploi, le logement garanti et bon marché etc. Il ne manque qu'un chapitre sur le répression, la police politique, ses prisons (visitables à Berlin), la privation de voyager : mais la littérature et les articles du web abondent sur le sujet. Offenstadt a préféré aborder la sociologie de l'ex-RDA, et il a raison : on comprend toujours mieux les choses en allant sur place, en dialoguant avec les témoins, en observant.
Souvenez-vous de 1989-1990, le battage médiatique des chaines TV privées (TF1, la 5) sur la chute du mur de Berlin. L'apologie du capitalisme triomphant, le début des privatisations et des délocalisations d'entreprises. Une période bien morose pour les jeunes (1990-1995) avec les portes qui se refermaient et un discours à sens unique contre l'état, la fonction publique, le social. En France, on devait supporter les Madelin et les Balladur. Ceux qui conservaient leur lucidité allaient vers l'ultra-gauche ou le nationalisme, pour réfléchir et s'aérer l'esprit. Vingt-cinq ans après, on constate les dégats de l'ultra-libéralisme dans nos sociétés occidentales, à nous faire regretter le collectivisme.
Il est donc utile de parcourir des bouquins comme Urbex RDA. On y découvre les restes d'une société industrielle avec ses monopoles, ses petites voitures difficiles à obtenir, ses usines à briques rouges. Avec, aussi, ses maisons de la culture (gratuite), les affiches pour ses artistes de variétés (ainsi que ceux de l'ouest, et même un poster de Rocky Balboa !), ses installations sportives, ses cantines d'entreprise, ses écoles et ses logements sociaux. On y découvre des ruines pittoresques sur lesquelles il faut s'attarder deux minutes :
Cette photo a été prise à Francfort sur Oder. Aujourd'hui, personne ne voudrait habiter dans ces cages à lapins. On oublie qu'il y a cinquante ans, ces barres HLM (imitées en France avec l'histoire que l'on sait) représentaient un progrès : logements spacieux, bon marché, avec électricité et eau courante. La promiscuité était acceptée par la bonne éducation des gens et le soucis du respect des autres. Evidemment, ces principes n'ont plus cours dans une société libérale du chacun pour soi.
Quelques détails du bouquin sont pittoresques. Offenstadt constate la diversité du courrier des lecteurs d'une revue féminine, manifestement peu censuré. Il parle d'un groupe de rock néo-nazi dissous par la stasi : comme quoi il était malgré tout possible, durant un temps, envisageable de faire autre chose que le scoutisme des jeunesses communistes (la FDJ) et qu'il y avait une "diversité" de la pensée ! L'art alternatif est aussi abordé, ainsi que les activités culturelles proposées aux ouvriers sur leur lieu de travail.
Bref, comme dans le cochon, tout n'était pas mauvais dans l'ex-RDA. Il est intéressant de montrer que d'autres sociétés ont été possibles, et auraient pu s'épanouir, hors du capitalisme et du chacun pour soi. S'il y avait une police politique agressive, il n'y avait pas de SDF dans ce pays et les jeunes avaient un travail à la sortie de leurs études. C'était aussi une société de loisirs (gratuits) où les citoyens étaient éduqués et formés au collectif. La sécurité socialiste ou la liberté capitaliste... C'est l'éternel débat depuis la révolution industrielle.
Le livre de Nicolas Offenstadt est finalement assez rafraichissant. Il ne manque qu'un chapitre sur les retraites des citoyens est-allemands : 60 ans pour les hommes, 55 ans pour les femmes... Ce sont d'ailleurs ces acquis sociaux qui ont choqué notre classe politico-médiatique, davantage que les prisons pour opposants. Il est probable que si tout était à refaire, les est-allemands auraient été moins nombreux à grimper sur le mur de Berlin en 1989...
Nicolas Offenstadt, Urbex Rda, ed.Albin Michel, 2019, 34 euros en librairie
8 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON