Nicolas Sarkozy, fossoyeur du gaullisme
« Que l’Alliance atlantique se perpétue dans l’hypothèse, de moins en moins vraisemblable, d’une agression soviétique, soit. Mais qu’elle entraîne la France dans toutes les aventures où pourront s’engager les USA, c’est ce que refuse le général de Gaulle. Car, grisés par leur puissance militaire et suivant leur chemin habituel, les Etats-Unis entendent faire régner partout leurs conceptions », lit-on dans l’hebdomadaire issu de la Résistance « Combat » le 12 mars 1966.
C’est une question de style, bien sûr : vulgaire et bonimenteur, le président sortant n’eut pas une once de ce qui faisait la dignité de son illustre prédécesseur. Mais le plus grave n’est évidemment pas là. Car avec le charlatan de la droite décomplexée, la France, toute honte bue, est rentrée au bercail atlantiste. Comme si l’intégration militaire au sein de l’OTAN allait de soi, l’indépendance gaullienne était une simple parenthèse, l’alignement de la France un retour à la normale. Second couteau du sarkozysme et chantre de ce reniement historique, Bernard Kouchner se pâmait littéralement, on s’en souvient, à la perspective de ces noces atlantistes. Il martela même, en mars 2009, un oxymore de son invention avec la foi du charbonnier : « La France dans l’OTAN, c’est le choix d’un destin ».
Au delà de cette étrangeté conceptuelle, nous voilà sommés d’entonner un refrain éculé : les Etats-Unis, nos sauveurs d’hier, comment pourrions-nous les décevoir ? Entre une hypothétique déception américaine et celle, inévitable, des peuples du Sud, le tandem Sarkozy-Kouchner a donc fait son choix : celui de sceller, jusque dans les réunions d’état-major, le mariage contre-nature avec une Amérique dont le rêve néoconservateur, au même moment, s’effondrait avec fracas. Il a décidé de célébrer d’émouvantes retrouvailles avec un Oncle Sam dont l’Amérique latine, de son côté, desserrait peu à peu l’étreinte mortifère. Il a pris le parti de s’aligner sur un impérialisme fauteur de chaos au Moyen-Orient, au lieu d’assumer la vocation naturelle d’une nation qui est la partenaire privilégiée du monde arabe.
Inutile de dire que ce débat stratégique, au lendemain de l’élection de François Hollande, va rapidement rebondir. Et à propos de l’OTAN, il convient de ne pas oublier l’essentiel : le commandement intégré est une machine de guerre. On a présenté comme une évidence la nécessité d’en faire partie. Mais pour quoi faire ? Le débat sur les avantages supposés de l’intégration française n’est pas seulement fastidieux : il n’a aucun sens. A quoi bon obtenir des postes pour quelques généraux français si c’est pour servir de supplétifs ? Quel intérêt présente le débat technique sur les moyens si l’on n’est pas d’accord sur les fins ? Barack Obama a sorti son pays du guêpier irakien : fort bien. Mais il a aussi poursuivi la guerre en Afghanistan tout en confessant son échec face aux talibans. Cette hésitation stratégique aurait dû inciter à la prudence. Sous l’effet d’un réflexe pavlovien, on s’est pourtant hâté de rallier la bannière étoilée.
Dans un vibrant plaidoyer pour l’intégration atlantique, Bernard Kouchner a soutenu que la participation française eût été plus efficace, au Kosovo, si nos militaires avaient été associés aux « vrais centres de commandement ». Mais la question est plutôt de savoir si, demain, la participation à un nouveau Kosovo sera opportune ou pas. Occulter cette question, c’est considérer comme allant de soi l’embrigadement de la France, au nom de l’OTAN, dans des opérations militaires étrangères aux impératifs de la défense nationale. Une alliance militaire à commandement unique n’a de sens que si les alliés ont une vision commune de la menace qu’il s’agit de conjurer. Est-ce le cas aujourd’hui ? Si oui, quelle est cette menace ? Confronté aux conséquences du choix de son prédécesseur, le nouveau président français ne pourra pas se dérober à cette question.
Nos gouvernants d’hier ont délibérément occulté, il est vrai, la signification de la décision prise par le général de Gaulle en 1966. Le sort du monde était suspendu à l’affrontement entre les blocs, l’Amérique engagée au Vietnam, le Tiers Monde en effervescence. En sortant la France du carcan otanien, de Gaulle voulait conjurer les affres de la bipolarité et tendre la main aux peuples du Sud. La France reconnut la Chine populaire, dénonça l’intervention américaine en Asie lors du fameux discours de Phnom Penh, amorça la détente avec l’URSS. Sortir de l’Alliance atlantique ? De Gaulle n’y a jamais songé. Mais en refusant de laisser les forces françaises sous commandement américain, il donnait sa crédibilité à une politique étrangère indépendante et à son plaidoyer pour un monde multipolaire.
A entendre les partisans de l’intégration, les choses auraient fondamentalement changé depuis les années 60. Maniant le truisme avec brio, ils nous expliquent que le monde d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. Assurément ! Le pacte atlantique puisait sa légitimité dans la perception d’une menace venant de l’Est. Fruit de la guerre froide, l’OTAN enrôlait l’Occident sous la bannière américaine. Son véritable moteur, c’était la peur : celle du communisme et de son incarnation historique, l’ours russe. C’est pourquoi de Gaulle s’employa doublement à secouer ce carcan : en dialoguant avec Moscou et en quittant le commandement intégré. Aujourd’hui, quelles menaces justifient cette alliance militaire ?
A l’affrontement des blocs, nous dit-on, se serait substitué la menace diffuse exercée par le terrorisme jihadiste. Mais en quoi l’appareil militaire de l’OTAN permet-il de le combattre ? Si la solution au problème était militaire, il y a belle lurette qu’on l’aurait trouvée. En d’autres termes : faut-il, oui ou non, que cette alliance militaire continue à intervenir tous azimuts, dans le sillage d’une Amérique convaincue de sa mission planétaire ? Et faut-il qu’elle s’implique davantage dans une lutte contre le terrorisme dont la définition est délibérément extensive ?
Le retour de la France au bercail atlantiste, de ce point de vue, eut lieu au pire moment. Loin de consacrer une réforme de l’Alliance dictée par la fin de la guerre froide, il a conforté une dérive désastreuse. Embourbée en Afghanistan, l’OTAN apparaît plus que jamais comme le bras séculier d’un Occident vassalisé par l’hyperpuissance. Dernière initiative en date, la guerre aérienne contre Khadafi est l’illustration caricaturale de la dérive d’un appareil inféodé aux intérêts pétroliers et aux calculs politiciens. Résultat : grâce au glorieux libérateur de la femme lybienne, la polygamie a aussitôt été rétablie, sans parler des métastases de la guerre civile qui se répandent dans l’ensemble de la région sahélienne.
Faut-il miser sur une réforme de l’Alliance ? On suppose que François Hollande en caressera l’espoir. Mais la désillusion risque d’être au rendez-vous. Formule jadis lancée par Kennedy, « l’Alliance à deux piliers » est toujours restée lettre morte. Elle suppose que les Européens (le second pilier) soient en mesure de définir une position commune. Le tropisme atlantique de la Grande-Bretagne a toujours rendu l’exercice acrobatique. L’élargissement de l’UE aux pays de l’Est en a fait une véritable gageure. Pour rendre l’Alliance plus européenne, encore faut-il esquisser une « Europe de la défense ». Mais la plupart des Etats-membres, ayant renoncé à tout effort militaire, préfèrent la protection du parapluie américain. Et ce n’est pas en rendant l’Europe plus atlantique qu’on rendra l’OTAN plus européenne.
Paradoxe qui n’est qu’apparent, le débat actuel ressemble à s’y méprendre à celui de 1966. « Que l’Alliance atlantique se perpétue dans l’hypothèse, de moins en moins vraisemblable, d’une agression soviétique, soit. Mais qu’elle entraîne la France dans toutes les aventures où pourront s’engager les USA, c’est ce que refuse le général de Gaulle. Car, grisés par leur puissance militaire et suivant leur chemin habituel, les Etats-Unis entendent faire régner partout leurs conceptions », lit-on dans l’hebdomadaire issu de la Résistance « Combat » le 12 mars 1966. En un mot, la question est bien de savoir si la politique étrangère française doit épouser une vision du monde qui n’a jamais été la sienne.
Mais pourquoi, alors, ce réalignement français ? Un argument souvent invoqué fait valoir que le président Sarkozy a achevé une évolution amorcée sous ses prédécesseurs. Ce n’est pas totalement inexact. La SFIO était viscéralement atlantiste et François Mitterrand dénonça la décision du général de Gaulle en 1966. Elu président, il emprunta des accents gaulliens lors du discours de Cancun (1983), mais se rallia à la coalition onusienne à direction américaine lors de la guerre du Golfe (1991). Simultanément, « en 1990-1991, il a testé auprès des Américains l’idée d’une réforme de l’Alliance préalable à tout changement de la position française, soit le contraire de ce qui est fait aujourd’hui » (Hubert Védrine). « Pour François Mitterrand, résume l’universitaire Louis Gautier, le retour complet de la France dans l’OTAN se résumait à une formule : « Nous bougerons quand l’OTAN changera ».
Après 1995, Jacques Chirac tente une autre approche : « Nous allons bouger pour faire changer l’OTAN ». Il conditionne alors la réintégration de la France au rééquilibrage de l’Alliance en faveur des Européens. Les Français réclament le commandement Sud. C’est un échec. Enfin, pour Nicolas Sarkozy : « Nous bougeons puisque l’OTAN ne change pas ». Il n’est plus question de revendication ni de contrepartie (« Le Monde », 20/02/09). Morale de l’histoire : M.Sarkozy ne s’inscrit pas seulement dans une continuité diplomatique, mais il infléchit sensiblement la position française. La réintégration de la France est bien un préalable et la transformation de l’Alliance un vœu pieux.
Quoi qu’il en soit, la question essentielle demeure en suspens : à quoi sert l’OTAN ? Le débat sur le partage des responsabilités n’a d’intérêt que si la France a l’intention de faire valoir sa vision du monde. Mais celle du président Sarkozy était-elle différente de celle de l’administration américaine ? Pour le président sortant, l’Europe et les USA communient dans les mêmes valeurs, appartiennent à ce monde féérique où règnent la liberté et la démocratie, et combattent avec la même ardeur vengeresse l’hydre islamo-terroriste. Certes, pour faire avaler la pilule de l’intégration militaire, on préconise une France « alliée mais pas vassale » et « fidèle mais pas soumise » [sic]. Toute psychanalyse mise à part, si on le dit, c’est qu’on y pense : la dénégation est trop insistante pour ne pas s’apparenter à un aveu.
Une France ni vassale ni soumise ? Mais une France qui a rallié le commandement intégré de l’OTAN, doublé le nombre de militaires français en Afghanistan, pratiqué une surenchère belliciste à l’égard de l’Iran, généreusement absous Israël de toute responsabilité dans la tragédie de Gaza, contribué à la diabolisation du Hamas et du Hezbollah, jeté de l’huile sur le feu dans le conflit du Darfour, relayé la paranoïa américaine face à « l’Axe du Mal », et pris la tête d’une croisade contre le régime lybien qui a eu pour principale conséquence de relancer le jihadisme au Sahel. Mais il est vrai que ni M. Sarkozy ni M. Kouchner n’ont eu besoin de se forcer pour assumer ce rôle historique. Quant à M. Juppé, il a fait devant BHL pour la Lybie ce qu’il va faire devant le PS aux prochaines législatives : capituler en rase campagne.
« French Doctor qui aime l’Amérique » selon « Paris-Match », Bernard Kouchner, lui, n’a jamais fait mystère d’un atlantisme béat. Depuis trente ans, il parcourt la planète en brandissant le devoir d’ingérence de l’Occident civilisé, et surtout lorsque Washington y voit le droit du plus fort à l’écrasement du plus faible. Du Biafra au Darfour en passant par le Kosovo et la Somalie, il s’est toujours placé du côté du manche, quitte à vanter les mérites de la démocratie importée et la vertu roborative des B 52. Son étonnante popularité, il l’a bâtie sur une posture répétitive, celle de l’indignation emphatique, laquelle coïncide comme par enchantement avec les options de l’oncle Sam. Ajoutée à sa prédilection pour les solutions militaires, son obstination à repérer partout des bons et des méchants est conforme au manichéisme américain, à tel point que sa rhétorique ampoulée paraît la fidèle traduction du moralisme hypocrite d’outre-Atlantique.
Moins porté sur la doctrine, Nicolas Sarkozy est également un inconditionnel avéré de l’hyperpuissance. Lui aussi, il aime l’Amérique. Son amour pour les Etats-Unis traduit avant tout sa fascination pour un modèle américain, plus fantasmé que réel, dont la vertu est de faire ressortir cet archaïsme français dont il prétendait nous débarrasser. Si les Européens (et surtout les Français) vous dénigrent, aimait-t-il déclarer aux Américains, c’est parce qu’ils sont jaloux de votre réussite et de votre puissance. Bien sûr, il n’est jamais venu à l’esprit de M. Sarkozy de s’interroger sur la pertinence du rêve américain : « J’aime l’énergie et la fluidité de l’Amérique. Ce sentiment que tout est possible. Cette impression, peut-être artificielle, que des sagas sont possibles, qu’on peut partir du bas de l’échelle et monter très haut, ou bien le contraire ». (« Le Monde », 10/09/06).
Cette allégeance proclamée a induit une attitude qui était inimaginable chez ses prédécesseurs. Ainsi, en septembre 2006, bien avant son élection, M. Sarkozy fit le procès rétrospectif de l’opposition chiraquienne aux entreprises guerrières de George W. Bush. « J’ai toujours préféré l’efficacité dans la modestie plutôt qu’une grandiloquence stérile, déclare-t-il devant la French American Foundation. Et je ne veux pas d’une France arrogante et pas assez présente ». La messe est dite. Il percevra, le moment venu, les dividendes de cette contrition en célébrant, une fois élu, des retrouvailles atlantiques dont l’ostentation devra beaucoup à la générosité de ses amis milliardaires.
Aussi significative, son attitude face à la crise du nucléaire iranien. Résumant la situation en août 2007, le président français se contenta d’une traduction littérale de l’antienne des néoconservateurs américains : « Iran Bomb or Bomb Iran ». Incroyable surenchère belliciste, alors que la France faisait partie du trio diplomatique censé explorer les voies d’une solution pacifique à la crise. Toujours prompt à en rajouter, son ministre des affaires étrangères s’exclama deux semaines plus tard, face à des journalistes lui demandant s’il est vrai que nos états-majors préparent des plans d’attaque : « Mais Monsieur, c’est la guerre ! ». Le summum du ridicule fut atteint, cependant, lorsque parut en novembre le rapport du renseignement américain montrant que la menace nucléaire iranienne est largement surestimée.
Ni vassale ni soumise ? D’un zèle admiratif jusqu’à la surenchère, en tout cas, et décidée à jouer le rôle du premier de la classe dans la cour atlantiste. Nul doute que ce réalignement français ait été une catastrophe sur le plan symbolique : il a signé le reniement d’un héritage qui conférait à la France une aura singulière. Fossoyeur d’un illustre héritage, celui du gaullisme, M. Sarkozy lègue le sien, qui l’est beaucoup moins, à son successeur François Hollande. Hormis l’accélération du retrait des troupes françaises d’Afghanistan, et de quelques nuances dans l’appréciation de la situation au Moyen-Orient, il n’est pas sûr que la future présidence restaure avec éclat ce qui faisait la singularité du message de la France. Mais ne préjugeons pas.
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