Peur et stagnation, le progrès en question
De l'humanisme au post-humanisme
Les hommes sont des êtres perfectibles. Cette perfectibilité, c'est le rêve des humanistes, celui des Lumières. C'est l'histoire humaine dans son entier. Parfaire, de la hutte en terre au château de Versailles (ou mon p'tit T2, c'est déjà pas si mal), de la houe et du fauchet jusqu'à la moissonneuse, toujours dans un souci de simplification, d'optimisation, de perfectionnement technique.
L'idée de perfectibilité, pierre angulaire du développement de l'humanisme moderne, né des Lumières et transformé par la révolution scientifique, puis la révolution industrielle, estime que l'être humain ne réalise son humanité que dans l'arrachement et l'émancipation à la nature, à l'animalité et au déterminisme.
C'est le fondement même des avancées démocratiques, politiques, sociales, scientifiques et techniques modernes, et ce depuis le XVII° siècle. C'est appuyé sur cette notion d'émancipation que l'Homme s'est focalisé à optimiser les divers aspects de sa vie, de manière constante, par le progrès technique et le progrès intellectuel, par la constante recherche d'un « mieux ». Condorcet, déjà, dans cet idéal de perfectibilité (scientifico-technique, cette fois), souhaitait « prolonger la vie ; Rendre, à quelque degré, la jeunesse ; Guérir des maladies réputées incurables ; Amoindrir la douleur ; Augmenter la force et l'activité ; Augmenter et élever le cérébral ». Voilà résumé tout l'idéal humaniste, mais aussi trans-humaniste et in fine post-humaniste.
De là est née la société moderne, celle dans laquelle nous sommes tous ancrés, celle qui fait que tout est si simple, aujourd'hui plus qu'hier, hier plus que la veille, and on'n'on. Il serait absolument impensable, de nos jours, de faire quoi que ce soit sans tous nos outils. Inimaginable de vivre sans nos privilèges sociaux. Improbable aussi de ne pas posséder les connaissances que nous manipulons quotidiennement.
En effet, depuis le parapluie jusqu'au tout à l’égout, de l'eau courante à l'ampoule 22W, du smartphone à la brosse à dent, du plus impressionnant au plus commun, rien ne pré-existe à l'Homme.
Concrètement, ce sont toutes les avancées techniques faites par et pour l'Homme qui le permettent. Et d'autant plus concrètement, le processus tend à s'accélérer : C'est le concept de singularité technologique identifiée comme une « accélération accélérée » du progrès technologique humain et qui, si l’on représente ce progrès par une courbe, approche d’une sorte de tangente verticale. Il faut s'y préparer et la penser, car inéluctablement la révolution se fera, avec ou sans nous. Préférons en être acteurs, plutôt que de laisser des « experts » intéressés le faire à nos dépens.
L'humanité ne doit pas stagner. L'humanité est une étape provisoire sur le sentier de l'évolution.
Max More
Darwin, et l'évolutionnisme dans son acceptation la plus commune, considère que l'homme descend de formes inférieures qui, par mutations, ont donné l'espèce humaine. L'homme est donc, à l'instar des autres êtres vivants du règne animal, susceptible de variabilités évolutives.
Contrairement à son pendant darwinien, le techno-évolutionnisme ne se limite pas au monde de la nature, mais comprend dans sa logique le lien entre l'humain et l'outil. Les machines, comme les hommes sont appelées à participer à la chaîne évolutive. La techno-genèse voit, de la préhistoire jusqu'aujourd'hui la nature de l'être humain se délester progressivement de ses fonctions pour les déléguer à des artefacts techniques. Des premiers outils qui prolongent la main jusqu'aux systèmes cybernétiques qui prendraient le relais des fonctions cognitives déficientes ou insuffisantes, l'être humain serait depuis ses origines dans cette quête émancipatrice par la technique. Le trans-humanisme est donc à considérer comme un mouvement culturel et intellectuel qui affirme qu'il est « possible et désirable d'améliorer fondamentalement la condition humaine par l'usage de la raison, en particulier en développant et diffusant largement les techniques visant à éliminer le vieillissement et à améliorer de manière significative les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques de l'être humain ».
Pour ce faire, le trans-humanisme s'appuie sur la convergence des nouvelles technologies telles que les sciences cognitives et les nano-, info-, bio-, neuro- et robo-technologies, dont l'importance des actuelles avancées laisse présager un tournant décisif dans le rapport entre l'homme et la Technologie (au sens large). Loin de la simple idée abstraite, les changements qu'augurent ces nouvelles technologies sont l'expression même d'un perfectionnement de la condition humaine à portée de main, une transformation focalisée sur la Vie qui s'ancre dans des changements socio-historiques concrets.
L'OMS a déjà pris acte des prémices de ce profond changement en proposant la définition « élargie » de la santé que nous connaissons tous aujourd'hui comme « un état de complet bien être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité ». Cette refonte de la constitution de l'OMS, en 1947, spécifie bel et bien cette réalité désirable de ne plus seulement « réparer » mais bien « améliorer durablement » le domaine particulier de la santé. Par extension, la désirabilité d'améliorer la condition humaine dans son entier par la technologie n'est pas moins valide. Dès lors, et à la lumière de ce que j'ai développé plus haut, pourquoi craindre un « mariage entre l'humain et la machine » puisque l'humain a toujours été hybride, et est par essence déjà « marié » à la machine. Loin de signer la fin de l'humain, le post-humain est une vue résolument optimiste d'un être « plus qu'humain », plus fort, plus intelligent, plus adapté, plus heureux, parce que libéré de tout déterminisme biologique, rendu maître et possesseur de sa propre nature.
Peur et stagnation, le progrès en question
Les détracteurs du trans-humanisme ont comme peur première de voir arriver dans leur vie de tous les jours ce qu'ils appellent des « inhumains ». Un mot fort de sens pour désigner des cyborgs, des êtres plus ou moins prothèsés, mécanisés, des individus aux organes artificiels, des humanoïdes, des « enhanced ». Inhumains en quoi et de quel droit ? Dans une confusion des mots et des préjugés, ils craignent le cyborg, mais pas le pacemaker. Ils sont pour l'artificial retina project, mais refusent l'enhancement, ou encore s’appuient sur une fausse morale, bien mal placée, pour dire qu'un enfant né par ectogenèse serait « moins humain » qu'un enfant né prématuré, par césarienne et placé en couveuse. Partant du principe même du Cogito Ergo Sum, et du lien particulier entre l'homme et l'outil, je ne peux que pointer du doigt l'absence de fondement rationnel de telles assertions. Est-ce l’implant et la modification physique qui rendrait inhumain ?
En ce cas, quiconque possède une prothèse de hanche, un dentier ou un piercing est à « classer » dans cette case des inhumains. Je crains plutôt que cette peur de la technologie soit poussée par l'incompréhension du sujet face à celle-ci, qui semble dès lors le dépasser de par la vacuité de sens présentement ressentie comme une perte de pouvoir et d'autonomie.
Beaucoup d’individus sont effrayés par les changements rapides dont ils sont les témoins, réagissent par la négative et en appellent au bannissement des nouvelles technologies. Il n’y a qu’a se rappeler comment l’utilisation des anesthésiques lors d’accouchements fut déjà considérée contre nature. Plus récemment l’idée de bébés-éprouvettes ou d'enfants en couveuses était vue avec horreur.
« Human enhancement » est l'expression aujourd'hui consacrée pour désigner l'amélioration technique des performances humaines, aussi bien physiques, intellectuelles qu'émotionnelles. De la médecine anti-âge à l'ingénierie cybernétique, des implants neuronaux à la nano-médecine, l'augmentation de l'humain renvoie à une diversité de techniques, sciences et pratiques émergentes.
Entre les luddistes et les bio-conservateurs, le discours paternaliste unilatéral défend une nature (biologique) humaine immuable à outrance, non-modifiable, indivisible, élevée au titre de « dignité humaine », allant à l'encontre même de l'évolutionnisme Darwinien, alors même qu'ils s'affilient à ce dernier. Position intenable et injustifiée, en cela qu'elle renvoie à une réalité et un ensemble de pratiques déjà existantes. Comme ils parlent de techno-prophètes, appelons-les donc « bio-prophètes », puisqu'ils se rapprochent d'un « bio-mysticisme » où la Vie serait un « don » en vertu de quoi elle acquerrait un aspect divin, sacré, une sorte d'énergie qui interdit à l'être toute forme de libre détermination de soi.
Cette Vie sacralisée est envisagée comme une puissance dissociée de l'homme, déterminée, déterminante et intouchable. La nature humaine est et devrait rester essentiellement inaltérable de par ce principe mystique. Cette assertion ne tient plus la route. De toute façon elle n’a jamais été véridique hors des cercles mystiques et religieux, qui n'ont fait que s'adapter et se déplacer au gré de l'histoire. Les inventions comme le langage, l’écriture, l’imprimerie, l’industrialisation, la médecine moderne et les ordinateurs ont eu un impact considérable non seulement sur la manière de vivre des gens, oui, mais également sur ce qu’ils sont devenus, profondément. Nous avons aujourd’hui une nouvelle race de bio-fondamentalistes biens-pensants, des chefs religieux, des experts soi-disant éthiques qui croient que leur devoir est de nous protéger de toutes les possibilités “contre-nature” qui ne font pas partie de leur vision subjective du monde. Ce refus catégorique des bio-conservateurs me fait craindre la proche arrivée d'un bio-fondamentalisme, ou d'un bio-intégrisme radical, aboutissement extrémiste mais logique d'un discours mystique indéfendable, donc virulent.
En conclusion
La question de la différence de nature n'est à mon sens valide que dans le cas particulier du trans-humanisme eugéniste, branche que pour ma part je ne soutiens pas pour une raison simple : L'usage d'outils, même (et surtout) s'ils sont intégrés à soi, est un espoir pour la condition humaine et son amélioration durable, tandis que l'eugénisme dépasse cela pour s'approcher, à mon sens, plus insidieusement du mythe de Prométhée. Les croyances eugénistes tendent vers un Gattaca socialement et sociétalement dangereux, parce que d'influence néo-libérale, où l'individu et (surtout) sa progéniture sont un produit, un code génétique où la variabilité est considéré comme une défectuosité et où l'aspect normatif serait une assurance de progrès.
Il me semble fondamental de terminer sur une distinction plutôt simple, mais d'importance. À savoir que ce n'est pas tant la logique technologique qu'il nous faut craindre, mais bien la logique économique qui nous gouverne. Tout ce qui fait notre humanité est menacé, non par la technologie, mais par les intérêts économiques qui se servent de la technologie. L'abrutissement et l'aliénation des foules est un levier dangereux dont ils se servent à outrance. Comme ils ont créé et institutionnalisé la lutte des classes sociales, puis la lutte des classes intellectuelles, ils intégreront et instrumentaliserons une lutte entre humains et post-humains factice. Le trans-humanisme, pourtant, est une idéologie profondément liée à l'émancipation individuelle, à la liberté individuelle de tous, avec pour finalité de permettre à tout un chacun, s'il le souhaite, et comme il le souhaite, d'améliorer sa condition, et ce sans distinction aucune. Ce libertarisme est en inadéquation avec l'ultra-libéralisme basé sur la compétition et la compétitivité. Les intérêts économiques sont un risque, ou a minima un frein, à ce rêve humaniste de perfectibilité.
Annexe
Je vous invite vivement à regarder cette très courte conférence, qui mérite d'après moi toute votre attention, de la première à la dernière minute : Hugh Herr
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