• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > Quand les communistes erraient loin de Jean Moulin

Quand les communistes erraient loin de Jean Moulin

Alors que, dans le rapport sur le projet de Constitution présenté le 6 avril 1946, Pierre Cot avait affirmé que "l’Assemblée élue par le suffrage universel est évidemment la pièce maîtresse, la clef de voûte de tout le système", Charles de Gaulle rétorquait, dans le discours prononcé à Bayeux le 16 juin suivant, par un hymne à l’État, un État doté d’une "souveraineté réelle", et par une mise en question du suffrage universel à travers son instrument d’expression nécessaire - l’expression partisane :

« Bref, déclare De Gaulle, la rivalité des partis revêt chez nous un caractère fondamental, qui met toujours tout en question et sous lequel s’estompent trop souvent les intérêts supérieurs du pays. Il y a là un fait patent, qui tient au tempérament national, aux péripéties de l’Histoire et aux ébranlements du présent, mais dont il est indispensable à l’avenir du pays et de la démocratie que nos institutions tiennent compte et se gardent, afin de préserver le crédit des lois, la cohésion des gouvernements, l’efficience des administrations, le prestige et l’autorité de l’État. »

Assemblée issue du suffrage universel et État : nous retrouvons bien l’opposition entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Dans la pratique, comme nous l’avons vu, bien que premier parti de France lors des élections du 21 octobre 1945 pour l’Assemblée nationale constituante (pouvoir législatif et pouvoir constituant provisoire), le parti communiste n’avait pu accéder qu’à des strapontins à l’intérieur du Gouvernement (pouvoir exécutif). Reprenons les propres termes de Charles de Gaulle, dont il faut redire qu’il n’était pas, lui‒même, un élu du suffrage universel. L’Assemblée nationale constituante ne l’avait choisi, pour la présidence du Gouvernement provisoire, qu’après que les socialistes ‒ qui détenaient la majorité avec les communistes ‒ eurent décidé de refuser l’investiture au communiste Maurice Thorez, puis au socialiste Félix Gouin, en totale opposition avec les indications fournies par le suffrage universel.

Dans ses Mémoires, De Gaulle écrit :
« Je notifiai à Thorez que ni les Affaires étrangères, ni la Guerre, ni l’Intérieur, ne seraient attribués à quelqu’un de son parti. À celui‒ci, j’offrais seulement des ministères "économiques". » (Mémoires de guerre, III, page 275)

Ensuite, De Gaulle se paie le luxe de jouer le pouvoir exécutif (désigné par l’Assemblée nationale constituante) contre cette Assemblée (expression directe du suffrage universel) elle‒même :
« Contraindre l’Assemblée nationale à me donner raison contre l’extrême‒gauche marxiste, c’est à quoi je voulais aboutir. Le 17 [novembre 1945], j’écrivis donc au président de la Constituante que, ne pouvant constituer un gouvernement d’unité, je remettais à la représentation nationale le mandat qu’elle m’avait confié.  » (page 275)

Et le lendemain, à la radio, il développe la thématique des pouvoirs régaliens de l’État, c’est‒à‒dire de ce qui doit échapper à tout contrôle de la part de la population :
« J’annonçai que, pour de claires raisons nationales et internationales, je ne mettrais pas les communistes à même de dominer notre politique, en leur livrant "la diplomatie qui l’exprime, l’armée qui la soutient ou la police qui la couvre". » (page 275)

De fait, la victoire personnelle de Charles de Gaulle ne serait que momentanée : deux mois plus tard, il démissionnait lui‒même (20 janvier 1946). Mais, dans l’immédiat, les communistes ne disposaient encore que de strapontins dans un gouvernement tripartite pratiquement inchangé.

Ils ratifiaient ainsi le démenti infligé, par leurs "alliés" socialistes, à l’expression du suffrage universel, démontrant ainsi que, dès la création du Conseil de la Résistance, Jean Moulin avait pris sur eux une avance historique qu’ils ne devaient plus jamais combler…

C’est qu’en France la force de l’État, à nous en tenir aux trois domaines évoqués, à l’instant, par De Gaulle  : armée, police, diplomatie, est un concentré de l’histoire politique de notre pays : monarchies, empires et républiques conservatrices.

Sur ce point, lisons Karl Marx  :
« Le pouvoir centralisé de l’État, avec ses organes partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé, magistrature, organes façonnés selon un plan de division systématique et hiérarchique du travail, date de l’époque de la monarchie absolue où il servait à la société bourgeoise naissante d’arme puissante dans ses luttes contre le féodalisme. » (La guerre civile en France 1871, Éditions Sociales 1972, page 39)

Et encore :
« Ce pouvoir d’État est, en fait, la création de la bourgeoisie ; il fut l’instrument qui servit d’abord à briser le féodalisme, puis à écraser les aspirations des producteurs de la classe ouvrière vers leur émancipation. Toutes les réactions et toutes les révolutions n’avaient servi qu’à transférer ce pouvoir organisé ‒ cette force organisée pour maintenir en esclavage le travail ‒ d’une main à une autre, d’une fraction des classes dominantes à une autre. » (pages 211‒212)

Et c’est ici qu’il faut y insister : à l’encontre de tout État doté d’une "souveraineté réelle", dès le 27 mai 1943, date de sa première réunion sous la présidence de Jean Moulin, le Conseil de la Résistance était porteur de la souveraineté du peuple résistant de France, souveraineté à valoir jusqu’aux premières élections générales d’après la Libération. D’où la nécessité, pour De Gaulle et ses soutiens, de la faire disparaître aussitôt, en livrant Jean Moulin à Klaus Barbie vingt‒cinq jours plus tard (21 juin 1943).
(Cf. mon blog : http://souverainement.canalblog.com)

Mais pourquoi un tel silence du parti communiste d’aujourd’hui sur ce point ?


Moyenne des avis sur cet article :  2.74/5   (38 votes)




Réagissez à l'article

26 réactions à cet article    


  • BOBW BOBW 30 juillet 2015 10:32

    Trés curieux votre question ,plus de 70 ans aprés ???


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 30 juillet 2015 11:28

      Qu’elle reste posée aujourd’hui, tient au fait que les communistes - et ils ne sont pas les seuls - font souvent référence au programme du Conseil National de la Résistance sans jamais reposer la question de sa souveraineté.

      Or, c’est bien cette même souveraineté qui - accaparée, grâce à la Constitution de 1958, par les différents présidents de la république - débouche de plus en plus souvent sur des décisions qui engagent pour les décennies à venir (guerres, chômage, jeunesse abandonnée à ses dettes futures) sans que les citoyennes et citoyens n’y puissent rien.

        Lire les 5 réponses ▼ (de lsga, Ben Schott)

      • jullien 30 juillet 2015 13:20

        @Isga

        La souveraineté nationale : c’est le pouvoir de la bourgeoisie nationale.

        La bourgeoisie nationale qui a, comme chacun le sait, brillamment démontré son nationalisme entre 1940 et 1944...


        • lsga lsga 30 juillet 2015 13:41

          @jullien

          et oui, tous les « patriotes » et les « nationalistes » ont suivi Maurras et les collabos. C’est parceque les concepts de patriotisme et de nationalisme sont vides : ils ne veulent presque rien dire. Avant tout, les « nationalistes » sont des réacs, point barre.

        • jullien 30 juillet 2015 13:42


          Chère Isga,

          Est-ce vous sur la vidéo à 15:20 ?
          https://www.youtube.com/watch?v=fQRbrj6ZcgY


        • jctheo 30 juillet 2015 15:58

          Vous écrivez l’histoire à votre façon M.Cuny .En particulier vous portez une accusation très grave selon laquelle Charles de Gaulle ( et ses soutiens dites vous pour diluer la responsabilité ) aurait livré Jean Moulin à Klaus Barbie .
          Mais avez vous la preuve de cette infamie ?
          Je serais bien curieux de la connaitre .
          Salir l’image d’un homme qui a tout sacrifié quand il est parti à Londres alors que l’issue de la guerre était plus qu’incertaine à cette date , qui a été reconnu par tous les mouvements de résistance y compris les FTP et qui a ramené la France dans les pays vainqueurs est chose aisée .Mais apporter la preuve d’une telle infamie destinée à salir une action et une oeuvre au service de la France est probablement bien plus difficile.
          J’aurais été curieux de voir de quel côté vous auriez basculé à cette époque si vous aviez eu alors l’âge de raison . Et je ne suis pas certain que vous auriez choisi la difficulté et le risque vu les saloperies que vous écrivez.Sans risque.
          Pour avoir vécu moi-même à cette époque je sais de quoi je parle et mes souvenirs et ma culture historique ce n’est pas dans des livres orientés que je l’ai forgée.
          Vous feriez bien d’étudier l’histoire. La vraie .Pas celle que vous choisissez.

            Lire les 8 réponses ▼ (de Dom66, Michel J. Cuny, Aristide, jctheo)

          • exocet exocet 30 juillet 2015 21:58

            Sur Agoravox, un véritable érudit, historien passionné retraité de l’Education Nationale, nous écrit brillamment du temps passé, avec souvent des hypothèses audacieuses, présentées comme telles, par exemple sur la Gaulle antique et les guerres contre Rome.

            Il s’agit de Monsieur Jean J. Mourot, au premier article écrit en 2011.

            Toujours sur Agoravox, une personne se présentant comme écrivain, sans plus de précisions, diffame un de nos grands hommes d’état, l’un des plus honnètes et efficaces (De Gaulle insistait pour payer un loyer pour son logement de fonction et a redressé la France au sortir de la guerre. Il était social et en aucun cas les UMP d’aujourd’hui ou les Sarkozy, Medef ne peuvent se prévaloir d’être ses héritiers. Ceux-là se réclament du Gaullisme pour attirer la symathie....)

            Qui est il et pourquoi fait il celà ?

            Est il un fils de colons rapatrié aigri, comme des milliers, qui haïssent De Gaulle pour avoir mis fin à la guerre d’Algérie ?

            Agit il par ignorance et bêtise ?

            Toujours est il qu’un an après Monsieur Jean J. Mourot, il a pondu son premier écrit sur Agoravox sous le (faux) nom de Michel J. Cuny.

            Peut-être qu’il croit que les historiens ont tous pour patronyme un prénom, un J, puis un nom de famille....

            « L’hypocrisie est un hommage du vice à la vertu » La Rochefoucault.

            Lire la suite ▼

            • exocet exocet 30 juillet 2015 22:08

              Mea culpa, je m’aperçois que je me suis un peu trop avancé, je risque de devoir présenter mes excuses pour avoir présumé que « Michel J. Cuny » est un faux nom.

              Il pourrait s’agir de son vrai nom, et voyant les similitudes avec le nom de Monsieur Jean J. Mourot, Michel J. Cuny a pu se dire « j’ai un nom d’historien, je suis donc un historien »

              N’empêche, qu’Agoravox laisse passer de tels articles pourris, présentant comme vérité avérée les hypothèses délirantes de quelqu’un d’un peu limité, c’est plutôt inquiétant.....


              • exocet exocet 30 juillet 2015 22:20

                je suis allé voir le profil de « Michel J. Cuny » et je vous invite à le faire, il y a sa photo en gros plan : une belle tête de prix Nobel....


                • exocet exocet 30 juillet 2015 22:26

                  N’empêche, le RMI puis le RSA depuis 1976, ça doit pas être de la tarte....enfin, on doit s’habituer.


                  • coinfinger 31 juillet 2015 06:19

                    Personnellement je trouve un grand intéret à ces articles . Quel que soit le crédit qu’on puisse apporter à leur contenu , ils ont le mérite de soulever la question de la souveraineté . Question cruciale actuellement . Par souveraineté j’entends quelque chose comme une formule politique et économique pérenne et favorable à la nation sans étre défavorables à d’autres .
                    Et de la nation dans son ensemble .
                    Dans ces articles il y a aussi l’idée qu’il y avait mieux à faire que ce que De Gaulle a ou voulu faire .
                    Cette idée n’est pas négligeable , car malgré les mérites qu’à eu De Gaulle , comparé à de nombreux autres , il s’est fait jeter comme un malpropre en 68 et sa réponse politique du moment , conseil économique en place du sénat , reste lettre morte .
                    Quel part doit on faire dans les ’30 glorieuses’ à De Gaulle et au contexte ? N’ y a t il pas une autre formule qui nous eu préservé d’un retour des vieux démons ?
                    Le recours aux clichés : les cocos au pouvoir ...etc pout masquer le spécifique de Jean Moulin me parait franchement trés court du bonnet .


                    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 31 juillet 2015 09:38

                      @coinfinger
                      Merci pour ce commentaire qui est le premier - il arrive après une petite centaine d’articles que j’ai publiés, ici, pour développer ces points-là - à souligner cette double question de la trajectoire politique réelle de Jean Moulin et de la place, dans celle-ci, de la question de la souveraineté.
                      Quant au lien avec les questions économiques, je l’établirai peu à peu, ici même, dès que j’en aurai la possibilité.
                      Dans l’immédiat, je renvoie à mon blog :
                      http://mjcunytpiketty.canalblog.com/


                    • Aristide Aristide 31 juillet 2015 17:26

                      @coinfinger


                      Dans ces articles il y a aussi l’idée qu’il y avait mieux à faire que ce que De Gaulle a ou voulu faire

                      Dans ces articles il s’agit surtout d’accuser De Gaulle de tous les maux sans fournir la moindre preuve.

                      Un exemple de manipulation, les revenus de 46 à 58, Cuny dit qu’il aurait été financé par des prêts bancaires d’amis résistants, c’est vrai, c’est son fils qui l’indique dans ses mémoires, il laisse entendre que ces prêts n’ont jamais été remboursés, alors que le fil de Gaulle affirme le contraire. Cuny picore dans les sources choisissant ce qui condamnerait et ignorant ce qui innocenterait, c’est de la pure manipulation qui n’a rien d’historique.




Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON



Publicité




Palmarès



Publicité