Rentrée littéraire, Houellebecq ou Carla Bruni ?

A moins que vous ne préfériez, par souci d’exotisme et de curiosité politique, les confessions de Tony Blair dont une dépêche met en exergue un propos assez édifiant et ma foi, tellement sincère qu’il casse l’image d’une perfide Albion. En fait, si les Britanniques peuvent sembler faux-culs à l’égard du monde, ils affichent une franchise entre eux et l’ancien ministre Blair peut confier qu’il fut un manipulateur, comme du reste l’ancienne dame de cœur des Anglais, Diana. Enfin, voilà un représentant de la société d’en haut avouant que le pouvoir repose sur la manipulation. Ce qui, ma foi, est un secret de polichinelle. En France, on n’imagine pas un Chirac confier qu’il fut manipulateur, pas plus qu’un Mitterrand n’aurait avoué quelque malhonnêteté, alors que Madame Royal n’a rien d’une manipulatrice (rire). Non, pas en France, nous n’avons que des gens sincères et honnêtes, sauf peut-être Eric Woerth, l’exception qui confirme la règle. En cette rentrée, la guéguerre entre la France d’en haut et d’en bas se joue avec au milieu, les médias comme diffuseurs d’ambiance, intermédiaires, acteurs de la polémique à moins qu’ils ne soient manipulés. Au bout du compte, on ne sait plus qui manipule qui. Mais on sait qui sert d’exutoire aux maux contemporains. Sarkozy a choisi les Roms, alors que le bon peuple a dans son collimateur le ministre Woerth et sans vouloir me faire l’avocat du diable, il me semble que ce pauvre Eric paye pour toutes les turpitudes subies par les Français depuis une décennie. La rentrée se place sous le signe de la manipulation et comme Woerth et les Roms vont finir telles des vieilles cartes postales rappelant le souvenir d’un fade été, place à ce phénomène typiquement français, la rentrée littéraire.
D’aucuns moquent le Net pour avoir inventé le buzz, autrement dit la mise en ligne d’un billet ou d’une vidéo qui sera visité par des milliers d’internautes. Les médias sont bien plus sérieux. Il n’y a pas de buzz dans les médias, même lors de la rentrée littéraire. Les médias conventionnels font du travail sérieux. Ils parlent de ce qui est important. N’allez pas dire aux journalistes professionnels qu’ils font du buzz avec le roman de Michel Houellebecq ou les deux bios de Carla Bruni, vous allez les vexer. Pourtant, si le buzz a été popularisé par le Net qui l’a amplifié, cet anglicisme remonte à la préhistoire des médias, il y a plus de vingt ans. Faire du buzz, c’est faire du bruit pour vanter un produit ou une célébrité. Déjà du temps des yéyés, Sylvie et Johnny firent du buzz en se mariant. En cette rentrée littéraire, le dernier roman tant attendu de Michel Houellebecq fait déjà un buzz avant sa sortie mais c’était prévu. Les chroniqueurs patentés ont eu la primeur du produit et peuvent livrer leur critique. Le lecteur critique devra attendre le 6 septembre pour confier ses appréciations. En dire vrai, le phénomène Houellebecq est tellement tsunamique qu’on peut autant écrire sur son roman que sur la diversité des réceptions livrées par les critiques littéraires. Mais pas de quoi en faire un roman, juste une brève d’actu.
Tenez, chez nos amis suisses de l’Hebdo, on trouvera deux critiques pas très neutres du dernier Houellebecq. Christophe Schenk a lu un bon roman, un vrai morceau de blues, dit-il, une salve maîtrisée contre l’époque et un grand roman contemporain ajoute-t-il. Sa confrère Isabelle Falconier a lu au contraire un roman ennuyeux où les personnages, tels des figures de playmobil animées, se regardent parler, marcher, incarnant des verbeux sociologues de comptoir. Il s’agit au final d’un désenchantement péremptoire dépourvu de vision du monde autre que celle du narrateur dictateur. Autre appréciation est celle des Inrocks qui publie un article dithyrambique laissant entendre que Houellebecq a écrit un roman total, pénétré de richesse métaphysique et labyrinthique, livrant un bilan complet de l’état du monde. Et même plus, puisque l’auteur de cet éloge critique affirme que le monde décrit par Houellebecq s’avère encore plus intense et saisissant que l’univers où nous vivons. Nous voilà plongé dans une histoire trans-réaliste avec comme personnage central non plus les héros balzaciens ou les allumés de chez Dostoïevski mais un artiste mondain qui fait ses affaires en fréquentant une société non moins mondaine, le tout avec quelques second rôles et une intrigue policière. D’aucun verrons quelques résonances avec François-Marie Banier, ce dandy qui avait presque réussi le hold-up du siècle en devenant un héritier de la première fortune de France. Le chroniqueur des Inrocks semble quelque peu myope, croyant que ce roman est global, confondant Houellebecq et Tolstoï. La critique littéraire devient caricaturale. L’une pense que Houellebecq dispose d’une lorgnette, l’autre qu’il possède un grand angle lui permettant de photographier la société. Pour finir, on accordera une attention à la critique argumentée et cinglante de Pierre Assouline qui a vu dans ce roman un bon produit, bien fait, agréable à lire mais péchant par un but raté, une charge contre la société exécutée avec une plume estropiée. Houellebecq n’a rien d’un de Lillo et sa dernière œuvre est largement en dessous de ses trois premiers romans. Bref, si on suit Assouline, il s’agit d’un honnête roman de rentrée qui, s’il était signé par un inconnu, obtiendrait un succès d’estime mais guère plus. Un roman promis à être oublié, à passer de mode, car en effet, l’apparition de personnages publics rendra le texte moins intelligible dans un demi-siècle ; les lecteurs se demanderont qui peuvent bien être ces JPP, Drucker, Beigbeder, Lepers, Bellemare, Chazal… Sacré joueur, ce Houellebecq !
Mais nous, qui sommes de 2010, savons qui sont ces célébrités. D’ailleurs, l’une, qui n’apparaît pas dans le roman de Houellebecq, fait l’objet de deux biographies, la première autorisée et la seconde non autorisée, et donc, plus sulfureuse. L’éditeur en question ne se prive pas de lancer quelques flyers et autres teasers médiatiques avec au bout de l’hameçon, cette info précieuse. Une brigade d’avocats épluche le manuscrit pour éviter tout procès. Il paraît qu’il y aura des révélations sur des amants secrets de la dame en question qui n’est autre qu’une certaine Carla. Bon, rien à dire de spécial. Qui connaît Carla au juste ? Ses ex sans doute et puis le président. Au premier abord, cette dame semble revisiter le genre courtisane d’une Pompadour, avec un zeste de mystère à la Mata Hari, un volet sulfureux mais pas autant que Messaline, un côté volage la plaçant entre Cindy et Pierrette Brès et pour résumer, nous avons avec cette dame une incarnation de la femme manipulatrice dans le sens non psychiatrique du terme. Autrement dit, une femme qui vaut également un homme dans son époque où tout une micro société se joue d’amours en affaires, de dîners en séductions, de compagnonnages en ruptures, de coups financiers en buzz médiatiques, de copinages en trahisons, de connivences en voyages.
Manipulateur, le héros de Houellebecq l’est certainement, comme nombre des personnages du roman. Pourquoi lire Houellebecq ? Si on est sûr que c’est un grand roman, ce sera par conviction, sinon, la plupart le liront comme un bon produit aussi facile à lire qu’un roman de gare mais un peu plus culturel et soigné. Il faut suivre et lire un livre parce que tout le monde en parle. Le suivisme sera le ressort du succès de Houellebecq ; quant à la bio de Carla, disons que ses ventes dépendront d’un autre ressort aussi puissant que le suivisme, je veux parler du voyeurisme. Ne condamnons pas le système. Il vaut mieux que les éditeurs puissent faire des bons coups et des profits pour prendre le risque d’éditer des auteurs plus aventureux, moins consensuels et parfois peu accessibles.
Je ne peux pas parler des livres de la rentrée, je n’en ai reçu aucun et d’ailleurs, je n’ai pas le temps de les lire. Cette chronique légère n’a pas d’autre prétention que de livrer un portrait très sommaire de notre époque dévolue aux manipulateurs de tous bords et en tous genres. L’ère des héros est révolue. Les médias ont jeté le dévolu sur les manipulateurs de haut rang, ceux qui oeuvrent dans un microcosme offert à l’audimat, au voyeurisme, au suivisme. Ce monde est tout aussi faux que fade mais il est présenté dans un écrin de buzz tel un hamburger servi dans un plat en argent. La France se distrait, se divertit. La cour des célébrités a inventé le concept du divertissement durable. Elle a le don de manipuler pour entretenir son niveau matériel. The show must go on ! J’ai néanmoins fait l’acquisition d’un livre et me permets de le recommander, même si son auteur ne passera pas sur les plateaux. C’est le promeneur solitaire, signé Jünger, paru un peu avant l’été. Et puis, je suis désolé mais Carla ne m’inspire guère. Je ne sais pas ce qu’on lui trouve. Je préfère largement Lady Gaga. Aussi, j’en profite pour vous conseiller le dernier disque de Hawkwind, somptueux, avec Tim Blake aux claviers.
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