Serge Schweitzer : De la démocratie en Amérique et en France
Les primaires qui viennent de se terminer en France ont été le prétexte et l’occasion d’évoquer évidemment le système américain.
Á notre tour saisissons cette opportunité pour donner quelques éléments de comparaison entre les mérites comparés, les vices et les vertus, de la démocratie en Amérique et en France pour parodier le titre de l’ouvrage si célèbre de Tocqueville De la démocratie en Amérique. Par Amérique, on désignera ici et maintenant les Etats-Unis.
Ils ont la plus vieille Constitution écrite au monde encore en exercice. Si cette Constitution a si bien vieilli, c’est qu’elle est souple, courte, claire et donc accessible, c’est-à-dire compréhensible par tous.
La préoccupation majeure des pères fondateurs était de contenir les empiètements du pouvoir de l’Etat sur le pouvoir des Etats et ils ont réussi.
C’est que les Américains ont compris depuis toujours le sens profond de la démocratie dont la principale vertu est de protéger les droits des minorités et non pas de consacrer la possibilité pour une majorité de faire ce qu’elle veut puisqu’elle serait majoritaire.
La vie politique y est simple. Malgré une infinité de partis, deux d’entre eux occupent la totalité de l’espace et l’alternance se fait sans drame même si une incontestable droitisation du Parti républicain depuis les années 1960 donne plus de vivacité et d’aspérité au débat politique.
La Cour suprême jouit d’une indépendance absolue, le pouvoir judiciaire est réellement indépendant. En témoigne l’épisode si célèbre du Watergate.
D’autres points sont plus ambigus. On veut signifier par là que selon l’angle de réflexion privilégié, la chose peut être perçue comme vice ou vertu. Ainsi les élections de mid-term dégagent souvent au bout de deux ans seulement de mandat présidentiel un Congrès hostile au Président. Cela fait bien peu de temps pour gouverner, c’est le vice. Cela oblige à trouver des territoires communs, c’est la vertu. Le personnel politique y est traditionnellement peu compétent, c’est le vice. Mais cela signifie que l’élite du pays se concentre sur la création de richesses, c’est la vertu.
Quant aux primaires, elles sont d’une complexité décourageante pour un cartésien, c’est le vice. Elles sont l’occasion de voir surgir des personnalités inconnues jusque-là, c’est la vertu. Le taux d’abstention dépasse traditionnellement – même aux présidentielles – les 50%, c’est le vice. Que la moitié des citoyens n’accorde aucune crédibilité à l’action des hommes de l’Etat, c’est la vertu. Quant au rôle de l’argent qui fabriquerait à lui seul les gagnants, c’est une idée reçue dont des travaux incontestables ont fait litière (pour un résumé commode de cette littérature voir Freakonomics de Steven Levitt, Folio de Noël 2007 p.29 à 33).
Le grand vice de la démocratie française c’est son extraordinaire difficulté à trouver son type de régime depuis la Révolution. Qu’on en juge : un Consulat, deux Empires, une Restauration, pas moins de cinq Républiques, sans compter un régime personnel et fortement autoritaire, celui de Vichy.
L’autre mal français c’est la façon dont l’idéologie tient lieu trop souvent de rhétorique. Les Français aiment la controverse et rêvent le monde plutôt que la réalité. Il s’en déduit que parmi les grandes nations, la France est la seule aujourd’hui, et ce depuis au moins trente ans, à voir les partis ouvertement extrémistes séduire un tiers des votants. Nous avons aussi une passion pour la politique, c’est une vertu. La politique est chez nous pourrie par la passion, c’est un vice. Nous avons un personnel politique compétent, c’est une vertu. Les gens compétents se portent vers le pouvoir et le pouvoir en France est dans la politique, c’est un vice. Notre Constitution est souple et même la cohabitation y est possible. La Vème République vogue vers ses 60 ans et peut-être battra-t-elle le record de la IIIème République qui dura 65 ans.
On pourrait continuer à loisir la liste des vices et vertus de la démocratie en France et en Amérique. Mais ce serait évincer la question principale, à vrai dire la seule qui compte : elle consiste à dire que l’important n’est pas la forme que revêt l’exercice du pouvoir mais la façon dont l’Etat est contenu. L’enveloppe du pouvoir, le mode de désignation de ses titulaires est moins important que de savoir si son poids est tel qu’il menace ici nos droits, là nos libertés. Tel est pour certains son vice, pour d’autres sa vertu.
Retrouvez toutes les semaines la Tribune de Serge Schweitzer sur News Of Marseille
Serge SCHWEITZER - News Of Marseille
8 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON