Sigmund Freud : le bonheur est dans le pré
Il y a tout d’abord une certaine part de mystère dans le cas que Sigmund Freud va maintenant nous rapporter – Katharina – et par la grâce duquel il introduit, de façon relativement soudaine et peut-être totalement inattendue, la redoutable question de la sexualité, alors que, jusqu’à présent, aussi bien chez Josef Breuer que chez lui, tout ce qui pouvait s’en rapprocher n’avait été effleuré qu’avec une discrétion liée évidemment à la position sociale de ses patientes et sans doute également au fait qu’il n’y avait guère d’étanchéité entre le monde qui était le leur et celui des médecins auxquels elles s’adressaient.

Ici, il en va tout autrement. Freud nous permet de le comprendre immédiatement, et il s’agit là sans doute d’une condition très importante dans son système de production des concepts qui lui sont nécessaires, et de leur mise en oeuvre à découvert…
La date elle-même est masquée : 189… Il s’agit tout simplement de vacances qui devaient lui permettre de faire « une excursion aux monts Tauern afin d’oublier un moment la médecine et surtout les névroses. » (Idem, page 982)
… et mettre en quelque sorte le moi professionnel à l’abri de toutes les turbulences… et de toutes les réticences qui doivent accompagner l’art médical ordinaire… Qu’on imagine, une seule seconde, Miss Lucy R… échappant, elle aussi, au contrôle du gentil moi par le biais duquel la « société » lui a permis de bien apprendre sa leçon…
Amusons-nous, d’abord, de quelques extraits qui pourront toujours nous laisser à penser que Sigmund Freud comprend parfaitement qu’en l’occurrence il est tout simplement harnaché à la façon d’un contrebandier…
« […] un jour, il m’arriva de quitter la route principale pour gravir une montagne des environs. » (Idem, page 982)
Qu’un certain moi ait fichu le camp, il le constate immédiatement… puisque, moi, Freud, me voici devenu…
« si oublieux de ma propre personne que lorsque j’entendis quelqu’un demander : « Est-ce que Monsieur n’est pas médecin ? », je ne rapportai tout d’abord pas ces paroles à moi-même. » (Idem, page 982)
Pas au même moi ?… Or… impossible de tergiverser plus longtemps dans cet air pur de la haute montagne :
« C’était pourtant à moi que cette question s’adressait et elle m’était posée par la jeune fille d’environ 18 ans qui m’avait servi à déjeuner d’un air assez maussade […]. » (Idem, page 982)
Là était donc le problème… Comment lui rendre le sourire qui manquait autant à sa lèvre qu’au service de l’auberge ?
L’anecdote valait bien que Freud la reçût avec un certain amusement et en n’y voyant d’abord rien qui l’éloignât beaucoup lui-même d’un certain farniente…
« Intéressé d’apprendre que des névroses pouvaient si bien prospérer à plus de 2.000 mètres d’altitude, je continuai à questionner la jeune fille. » (Idem, page 982)
Et puisque le médecin n’y était pas vraiment lui-même, ses outils, qui avaient bien sûr fait le voyage avec lui, pouvaient rester sagement dans leur besace :
« Je ne me hasardai pas à essayer de transplanter l’hypnose sur ces sommets, mais peut-être une simple conversation aurait-elle un bon résultat ; je devais deviner juste. » (Idem, page 984)
Autrement dit : en l’absence de certaines pesanteurs sociales et professionnelles qui auraient pu concerner, dans une tout autre occasion, la fille de l’aubergiste et le médecin de Vienne, il allait suffire du plus simple appareil : une conversation à la bonne franquette. Il est bien vrai que ce n’est pas nécessairement là que se fait le plus mauvais travail. La science peut même y gagner un supplément de véracité… puisque Sigmund Freud se paie le luxe de rendre compte de ce qui n’est vraisemblablement qu’une sorte de badinage sous le ciel et dans le vent, « sans modifier le dialecte local de mon interlocutrice ».
Venons-en maintenant au fait :
« De quoi souffrez-vous donc ? — J’ai du mal à respirer et, pas toujours mais quelquefois, ça me prend comme si j’allais étouffer. » (Idem, pages 982-983)
Relevons encore ce passage :
« […] voyez-vous quelque chose devant vous pendant votre accès ?
— Oui, chaque fois un visage horrible qui me regarde d’un air effrayant ; alors, j’en ai très peur. » (Idem, page 983)
N’ayant ni l’hypnose, ni la main qu’on dépose sur le front, Sigmund Freud n’est pas longtemps embarrassé. Il nous l’a d’ailleurs dit au moment où il annonçait son intention de n’user que d’une conversation badine : « je devais deviner juste. »
La traduction française nous met dans le bon embarras… Etait-ce un devoir ? Il allait falloir se débrouiller tout seul… Ou bien se félicitait-il (felix… heureux) déjà du résultat ? L’heureuse issue était la bonne. Il la donne d’ailleurs immédiatement sans même reprendre son souffle… Et nous sentons tout de suite que Vienne et ses contraintes sociétales sont effectivement très loin :
« Combien de fois n’avais-je pas vu l’angoisse, chez les jeunes filles, être la conséquence de la terreur que suscite dans un cœur virginal, la première révélation du monde de la sexualité. » (Idem, page 984)
Terreur de Freud de devoir « révéler au monde » le rôle de la « sexualité » dans les maladies nerveuses et dans tout le reste ?
NB. Que l'accueil réservé en France aux travaux de Sigmund Freud dès avant la guerre de 1914-1918 ait été plus que froid - sauf à être coupé de la question de la sexualité -, c'est ce que permet de comprendre l'ouvrage que je viens de publier, et qui est accessible ici.
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