Sortez immédiatement de ces corps, Nicolas Sarkozy !
On le voit partout, s’agitant, discourant, admonestant, expliquant, louant, inquiétant. Il veut tout réformer, et quand on lui oppose la raison de la structure en bon état de fonctionnement, il brandit l’argument éthique qui tue. Aucune raison qu’on réforme les uns et pas les autres. Chacun sa peine, chacun sa réforme. A se demander s’il ne se prend pas pour un père fouettard, sévère, élevant ses enfants à la dure pour mieux les préparer à la vie. Récemment, il a même décidé qu’il n’y aurait plus de pub le soir sur les chaînes publiques dont il nommera le PDG. Eh oui, qu’on l’aime ou non, c’est notre Président de la République.

La politique conduite par le chef de l’Etat est assez controversée, à la fois sur la forme et le fond. François Bayrou, le premier opposant, n’aime pas du tout, selon ses mots, ce que Sarkozy est en train de faire de la France. Apparemment, ça à l’air grave. Mais savons-nous ce qui se passe exactement ? Essayons alors un travers sophistique décliné avec la tactique de l’avocat du diable. Avec l’exemple des chaînes de télévisions.
Mettons-nous à la place des journalistes de France télévision, ceux qui font l’info et surtout ceux qui vont devoir faire les programmes de la soirée. Avec quelques aménagements qui semblent-ils, devraient motiver les responsables de la programmation et les créateurs d’émissions. La première tranche sera avancée d’un bon quart d’heure. Et si le compte est bon, finie la double dose de pub pouvant durer près d’un quart d’heure, avec la météo et le kéno au milieu. D’où une seconde partie de soirée prévue pour 22 heures. Un moment parfait pour une émission culturelle. Seule condition, ne pas la confier à Hondelatte. Si on ajoute le fait qu’il n’y aura pas de pression de l’audimat et donc une indépendance dans les contenus, les styles, les sujets des programmes, on se demande pourquoi cette réforme n’est pas appréciée des professionnels.
Faisons-nous l’avocat du diable. Dans cette affaire, l’esprit de corps et de corporatisme aurait joué. Le monde de la télévision a peur de perdre quelques sous. Moins d’argent dans boite, c’est autant de primes et de petits avantages qui s’en vont. Par ailleurs, modifier les programmes, inventer, créer, quelle corvée quand on a pris le pli de la fonctionnarisation. Et qu’on ne sait plus évaluer l’originalité. Que de plus on a pris l’habitude de virer les personnalités atypiques, sauf celles qui ont acquis une notoriété faisant de celles-ci des indéboulonnables du PAF. Voilà ce qu’un procès à charge peut donner lorsqu’on veut défendre la position d’un Sarkozy audacieux face à l’obstruction de frileux fonctionnaires de la télévision publique. Et bien évidemment, le procès à charge contre la société frileuse vaudrait aussi pour d’autres corporations, les enseignants, les chercheurs, les praticiens hospitaliers et j’en passe.
Place à la défense des professionnels du service public. Supposons que nous ayons une société civile inventive, aimant le partage et le travail bien fait, dans un esprit des plus républicains. Imaginons ce que peut ressentir un individu lorsqu’il se sent chapeauté, diligenté, dirigé par un Président de la République dont il ne reconnaît pas la légitimité à intervenir comme un professionnel donnant des recommandations. Sarkozy a-t-il été médecin hospitalier, professeur de lycée, animateur d’émission, producteur de programmes, chercheur dans un labo ? Non ! Certes, Sarkozy ne réforme pas selon son bon plaisir. Il dispose d’une cohorte de conseillers. Mais qui peut être certain que ces conseillers de l’ombre sont bien intentionnés à l’égard des travailleurs du service public ? Qui peut affirmer que les décisions prises dans les bureaux par d’anciens pros auxquels on a promis quelque hochet sont sensées et nécessaires ? Au final, rien de plus démotivant que d’agir pour le compte présidentiel, même en cas de décision justifiée. Mettons-nous dans la peau d’un professionnel de la télévision. Même si la suppression de la pub offre des perspectives, le surmoi de la personne refuse de faire plaisir au Président.
Bref, le ressort de la politique présidentielle, c’est l’Etat c’est moi, les fonctionnaires c’est moi et je veux qu’on réforme comme je le décide. Alors en bout de chaîne, le professionnel commence à se demander s’il œuvre pour la France, la Nation, le service de la République, ou bien selon le bon vouloir présidentiel. A force d’entendre les je veux du Président, le professionnel ne sait plus qui il est. Par un effet miroir, eh oui, le fameux mécanisme miroir, les gens finissent par confondre leur volonté avec celle du Président, par une sorte d’empathie, de mimétisme. Les uns sont ravis, flattés, rassurés par la présence du corps présidentiel dans leur propre substance, alors que d’autres réagissent en mettant en branle leur système immunitaire qui prend la défense de leur moi face à l’intrusion du surmoi présidentiel. D’étranges phénomènes de rejet, fronde, désobéissance, se produisent. Beaucoup de Français deviennent réfractaires. Alors on se demande si ce petit jeu va durer jusqu’en 2012. Il n’y a rien de plus démotivant, agaçant, pour un citoyen, que de se savoir jaugé dans ses actions par un Président censé représenter la morale, la légalité, allant jusqu’à séparer le bien et le mal. En plus, ce mécanisme du pouvoir, effectif autant dans l’exécutif que le normatif, voire le spirituel, est de nature à déposséder l’acteur public de sa responsabilité, de son jugement. Quand le président dicte la norme, les acteurs de l’Etat n’ont qu’à suivre la norme, ne pas s’en écarter. Et Dieu merci, certains se révoltent, dans la société, les lycées, à l’Assemblée, dans les médias.
Les journalistes facétieux de Canal ne se sont pas privés de rigoler sur les mouvements saccadés du coup, exécutés par Xavier Bertrand lors des questions au gouvernement. Sors immédiatement de ce corps, Nicolas ! Par contre, JFC reste droit dans sa colonne, presque rigide, normal, c’est le patron des députés UMP, et les parlementaires, c’est un corps dissocié du corps présidentiel ! Cette digression facétieuse nous amène à la thèse de Kantorowitz, historien ayant décelé les deux corps du roi à l’époque médiévale, non sans transposer son concept à l’ère moderne. Alors que la métaphore (je dirais l’allégorie) du roi à deux corps a fait sa réapparition à l’occasion de la réélection de Clinton en 1996. Et bien évidemment, ce constat vaut pour la France en 2007.
Un fulgurant mais mal structuré billet évoque la question du corps politique incarné par le souverain présidentiel aux Etats-Unis. Je retiens ces quelques lignes, pour aller au but et par paresse intellectuelle aussi. Car il y aurait de bien intéressants développements à bâtir sur ce thème.
« La présidentielle spectacle donne une vision spectrale de la souveraineté populaire, une représentation politique à laquelle manque une figure représentative. L’échec de Clinton et de Dole à se fondre dans une entité appelée « le Peuple » est une conséquence de la déconnexion du politique du pouvoir venant de cette entité. Dans un tel système, ce ne sont pas les représentants qui doivent partir mais ceux qui sont représentés. »
En France, au contraire de ce qu’énonce cette phrase, Sarkozy a cherché à se fondre dans le peuple mais l’échec est évident et maintenant, la métaphysique reprend ses droits et les représentés du peuple français, une petite majorité, commencent à penser que Sarkozy doit partir, bien qu’une importante minorité lui accorde encore quelque crédit. Jour après jour, le corps social augmente sa propension à expulser le corps du roi Sarkozy, mais le corps social ne peut se passer de la légitimité de la souveraineté. Nous sommes piégés par le système. Je ne vois pas l’issue. Une révolution comme en 1789 n’amènera rien de bon. Le corps immortel et hyper actif s’est réincarné dans le spectacle du Président. Les masses ne se décomposent pas, elles ne peuvent composer, n’étant pas compossibles, Leibniz l’aurait signalé à Sarkozy, ensemble, rien ne sera plus possible.
« L’échec des présidents américains à incarner la Constitution n’est pas simplement de nature institutionnelle. C’est la marque d’une crise de représentation qu’a précipitée ce que des théoriciens critiques aussi différents qu’Habermas et Lefort ont appelé « la pathologie de l’espace public », c’est à dire une subjectivité de masse qui, de plus en plus, dépend d’une identification uniforme par des sujets politiques dans un espace public homogène. L’échec des présidents américains pour trouver la bonne manière de représenter la souveraineté du peuple conduit à un phénomène de « starisation » des présidents, à travers des politiques d’identification-projection. En résumé, la tendance des présidentielles aujourd’hui est de réincarner le Corps Immortel à travers les moyens donnés par la société du spectacle. » (T.L. Dumm)
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