Spectacle électoral et marketing démocratique
La campagne présidentielle a su incarner par elle-même un changement plus fondamental encore que tous les programmes des uns et des autres. Quel qu’ait été le vainqueur, le système électoral qui est le notre aura perdu beaucoup de sa superbe, et de son sens. Avec le triomphe du spectacle électoral en plein air et la personnalisation maximale prévalant sur le sérieux et la crédibilité programmatiques, avec la logique croissante de la téléréalité réduisant la réflexion à des questions d’image, cette présidentielle marqua par son simplisme dans les enjeux autant que dans le fond. Chacun s’habitua à accompagner des candidats jusqu’au seuil de leur chambre, des micros étant tendus pour des déclarations relevant parfois de plaisanteries de cours d'école ou de banalités les plus insipides. Le statut de l’élu ne cesse d’être dévalué.
Les éléments de langage et mises en scène des « séquences » nourrissent un concours de scénarios. La vérité s’efface devant la performance des « concepts » et bien sûr, des « personnages ». Qu’un candidat l’emporte en singeant un de ses prédécesseurs n’aura étrangement étonné personne. Le peuple l’a accepté, aucun éditorialiste ne se sentira en devoir d’interroger cette étonnante stratégie. Cette démocratie de la « représentation » au sens du spectacle conduit au nivellement général par le bas, tant du discours que du niveau des postulants.
A peine formé, le nouveau gouvernement s’évertua à consacrer son ouvrage à la même conceptualisation de son action, pour peu qu’il s’agisse encore d’action. La parité et « les bons comptes font les bons amis » structurent d’entrée une démarche marketing gouvernementale. Le gadget suffit, quitte à voir le débat tomber bien bas. Bien sûr, on insistera peu sur le nombre croissant de ministres réduisant à néant l’effet de toute baisse salariale annoncée. L’effet d’annonce vaudra pour gage de volontarisme. Pour certains éditorialistes officiels l’élection et changement de locataire de l’Elysée ne seront pas difficiles à synthétiser. Le « changement » de cette Présidentielle marquerait premièrement une régression dans les exigences s’agissant de l’ambition politique. Il s’agit de communiquer.
Oui, le candidat de la Gauche ne fût pas celui sur lequel chacun s’accorda longtemps et qui ne pouvait que largement l’emporter au second tours. Non, celui qui fût élu ne serait pas à la hauteur si relative à laquelle nombre de ses camarades de parti l’évaluaient. Oui, le président sortant résista infiniment mieux que l’indiquaient toutes les enquêtes, et mieux que tous les présidents candidats ailleurs en Europe. Oui, il n’est pas exclu qu’il l’eut même emporté avec une semaine ou deux supplémentaires. On ne refait pas l’histoire. Oui, monsieur Hollande est pleinement légitime dans ses fonctions, sauf à remettre en cause la démocratie. Cette dernière le serait-elle déjà depuis longtemps ?
Donc, un résultat à l’arrachée sur la dernière ligne droite, précisément face à une Droite qui n’eut pas le temps de se refaire suffisamment. La victoire d’un camp située pas loin d’une balle au centre, précisément suite au désistement personnel du candidat d’une partie du Centre, sans insister sur un record de bulletins blancs et le renfort subliminal du FN. Les revirements et rebonds durant la pièce de théâtre furent variés, sans être toujours dignes en conscience. En tout cas, personne ne songea qu’il put y avoir un réel état de grâce. Seules les troupes socialistes étaient à la fête. L’ancien président fût expulsé de l’Elysée sur un coup de talon.
Un gouvernement parfaitement inscrit dans un plan de communication ne tarda pas à être médiatisé autour de quelques concepts nobles en soi. On lavera donc plus blanc. Les salaires de l’équipe gouvernementale baisseront proportionnellement à l’extension numérique des nominés pour la représentation. Oui, il s’agit surtout de gagner les Législatives. Oui, les sondages ne tarderont pas à annoncer la hausse substantielle de la cote de popularité de Monsieur Sarkozy. On insistera bientôt sur son courage et tant de réformes engagées, même maladroitement, même injustement, mais engagées après avoir été longtemps abandonnées par d’autres pour se maintenir au pouvoir.
Oui, le président Hollande gardera la réforme des retraites, et la retraite maintenue à 60 ans ne concernera finalement que quelques milliers de citoyens. Oui, l’autonomie des Universités sera prolongée. Oui, le peuple a voté d’abord contre la crise. Oui, le conservatisme ne serait pas toujours ou on le pense. La classe politique rentre dans des eaux durablement agitées. L’essentiel de cette présidentielle est ailleurs. Le « changement » participerait surtout de l’image.
Le remplacement in extremis de candidat sur le versant socialiste semble avoir mis fin d’entrée au déroulement « habituel » d’une campagne. Cette fois-ci, chacun aura été contraint d’improviser. Un nouveau mode de communication aura émergé. On donna rendez vous aux militants dans des cadres assez inédits jusqu’alors. La situation de crise imposait un supplément de proximité avec le brave peuple. Face au présent si douloureux, les vieilles lunes auront eu le droit d’être réchauffées. Parfois on change de restaurant, mais pas de plat.
Ainsi, la tentation de revivre les heures glorieuses de luttes passées nourries des convictions indécrottables d’antan vint écrire le premier chapitre du scrutin. Faute d’être réellement motivés par les deux « principaux candidats » en début de campagne, le peuple ne tarda pas à s’imposer en premier rôle. Sur les deux extrêmes de l’échiquier politique on sut « faire peuple » sans attendre, jusqu’à voir cette aspiration se catalyser sur le « personnage » du Front de Gauche. Face à une réalité sociale trop cruelle inscrite dans une crise à rallonge et réservant encore ses pires coups pour la rentrée, le peuple se laissa glisser dans un rêve français, mais pas vraiment avec le candidat porteur de ce concept. Il n’est pas donné à tout le monde d’occuper le rôle le plus approprié.
Renonçant à une campagne virtuelle s’écrivant largement sur Internet, laquelle sembla pourtant plus indiquée pour rêver, ce peuple éprouva le besoin de se rassembler sur la terre ferme dans une sorte de grande fête nationale prolongée. Les drapeaux multicolores s’agitèrent bientôt comme durant une finale de football. La France du Front Populaire vînt se mêler à celle de la victoire footballistique de 1998. Puisqu’il n’y avait pas de victoire possible face à la crise, elle se ferait dans la lutte contre le temps et l’espace. Le passé avait une seconde chance. La France allait vivre une campagne hors du temps, seule au monde, enfin libre de faire son rêve préféré, une dernière fois. Le concept de « président normal » tomba bien à propos pour assurer quelque rationalité de terrain. Oui, revivre 1936 devenait normal, qu’un des deux candidats endosse le « personnage » d’un de ses prédécesseurs jusque dans la moindre geste et quitte à forcer sur ses cordes vocales, tout pouvait enfin paraître normal. Le changement, c’était comme hier.
Afin de garder le rythme dans la course folle, on ne manqua de mettre en place quelques soirées à grand spectacle, électoral. Depuis les Primaires socialistes, que la téléréalité participe d’une élection ne surprend plus personne. Le temps de la « normalitude » est là. Le gagnant sera le plus apte à faire oublier la gravité de la crise. Le second chapitre sera assuré pour les Législatives. Il n’est pas dit que le peuple goutte au même plat.
A mi-chemin de la campagne présidentielle le candidat sortant commença à remonter dans le peloton. Son discours ne fût pas sans incarner un retour brutal au réel, certes, parfois brutal, comme la réalité l’est si souvent. Le grand meeting Toulousain du candidat du Front de Gauche devait marquer le point culminant du rêve collectif décoré de photos jaunies. Après un certain passage à vide, la candidate du FN aura aussi su incarner une réalité crédible pour une frange de l’électorat. Le second souffle général de la campagne allait reposer sur une communication plus encore « proche du peuple » afin de remplir la salle de spectacle le jour du vote. Pour rassurer la population dans son lent retour au réel chaque candidat se devait d’être accessible, de parler le langage le plus quotidien possible. Passé le temps d’une communication inscrite dans la mémoire collective et l’imaginaire onirique, la fin de campagne devait marquer par un regain de violence dans les propos, cette violence dans l’état brut de décoffrage du réel. Un candidat ouvrier en exercice allait incarner cette dure réalité du travail, de « ceux qui comptent », du peuple majoritairement mal ou peu rémunéré. Pour eux, rien ne changeait.
Oui, la nouveauté de cette campagne est dans sa « ligne éditoriale de communication », dans l’immersion inégalée de l’électorat dans une succession de récits. Afin de compenser la rupture profonde entre le peuple et ses représentants, l’incompréhension croissant à l’échelle d’une révolte sous jacente appelée à s’exprimer sous peu, il y eut une sorte d’accord tacite ou une rémission entre les candidats et l’électorat, s’autorisant le plus « normalement » possible à participer encore au grand rituel ou jeu de la démocratie. Cette communication assez « irréelle » fît craindre un fort taux d’abstention. La jonction entre rêve et réalité interrogeait.
Au moment de voter (parfois blanc, à un niveau record) les français semblent avoir quasiment fait le choix d’un non choix, situant le vainqueur à un bien faible écart, pour peu que l’on pense à la présidentielle de 1988 ou 2007. Comme 2 ans après le joli mois de Mai 1981, il n’est pas exclu que les français expriment de façon plus précoce encore un second vote de non choix aux Législatives, venant annuler celui de la présidentielle. Le vote semble être largement devenu stratégique. Il s’agit quasiment d’un vote de communication non verbale. Le peuple va-t-il sanctionner celui qu’il vient à peine de feindre de faire gagner sans exaltation ?
Oui, l’essentiel de cette campagne est dans l’usage que le peuple en a fait. Puisqu’il devait y avoir du spectacle, la population aura « joué le jeu » se montrant bonne cliente avec les meilleurs artistes du moment.
Durant le scrutin de 2002 un vrai dialogue s’est établi face à un péril supposé et grandement scénarisé. Le peuple y a cru. En 2007, chacun a pu ressentir un vrai élan populaire. Le candidat d’alors semblait en cohérence avec son époque. Il n’est pas exclu que le vainqueur de 2007 ait su atteindre un certain summum de qualité dans le dialogue possible entre un candidat et l’électorat (comme François Mitterand en 1981). D’ailleurs, bien des gens de Gauche ne tardèrent pas à rejoindre le président Sarkozy. Chacun se souvient d’artistes et intellectuels « de Gauche » ne tarissant pas d’éloges sur le nouveau locataire élyséen de 2007. Le changement, c’était déjà maintenant.
En 1981, 2002 et 2007, il ne s’agissait plus seulement de communication mais d’une vraie rencontre entre un candidat et une majorité du peuple, sans insister sur les scrutins plus anciens durant lesquels le Général de Gaulle sut avoir une relation au peuple sans équivalent.
Cette présidentielle 2012 aura vu le peuple se situer d'abord en spectateur, en réalité bien distant (outre les troupes partisanes encartées) et marquant par une motivation bien relative. Le troisième tours, dans la rue, pourrait être massif et radical. Les Législatives vont-elles annoncer dans leur éparpillement du vote cette rupture entre le peuple et ses représentants ? Le dialogue interrompu au-delà du rituel démocratique respecté pourra t’il se renouer au travers d’un réel « parler vrai » des gouvernants ?
Cette présidentielle 2012 pourrait bien remettre durablement en cause le scrutin lui-même, tel qu’il se déroule depuis tant d’années. Le spectacle électoral et le marketing politique n’y pourraient plus rien changer, maintenant.
Guillaume Boucard
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