Todd et la variable économique dans Où en sommes-nous ?
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Nous proposons une petite critique du livre d’Emmanuel Todd, Où en sommes-nous ? Nous nous concentrons sur un problème en particulier, qui reflète à nos yeux, le problème majeur du livre : le traitement (ou l’absence de traitement) de ce que Todd appelle lui-même la variable économique. Notre démarche n’est pas à comprendre comme une opposition au livre, dont nous pensons qu’il est un des ouvrages les plus importants du vingt-et-unième siècle, voire des cinquante dernières années, mais plutôt comme une proposition critique en vue d’une optimisation de son travail, et de son utilisation. Todd, décrié par les élites politiques, économiques et intellectuelles de ce qu’il appelle l’establishment, est, en revanche, une source vive d’inspiration pour le reste du peuple. Son humour terrible, notamment, est motivant, et incite (certainement malgré lui) à la réponse. On a envie, à sa lecture, de participer à son travail, et donc de lui dire parfois qu’on n’est pas convaincu. Voilà l’idée générale.
Nous ne ferons pas le résumé du livre. Nous remarquerons seulement que son titre et son sous-titre, Une esquisse de l’histoire humaine, synthétisent la démarche du livre : Todd reprend toutes les périodes de l’Histoire et les ré-examine à la lumière des avancées générales dans ce domaine, et surtout des découvertes anthropologiques de sa vie de chercheur. Spécialisé dans l’étude des modèles familiaux, Todd a mis en lumière l’importance des structures familiales ancestrales dans la direction idéologique des peuples du monde, à partir de la période moderne. Malgré les attaques personnelles dont il fait l’objet en France, il n’a pas encore subi de critique sérieuse sur son travail de fond, et il est reconnu partout dans le monde pour cette découverte importante. Son esquisse, sa vision de l’histoire reprend donc les périodes et les événements selon ce qu’il appelle la variable de la structure familiale : dans quelles mesures les mutations de ces structures ont-elles influencé les périodes et les événements ? À cette variable, d’autres s’ajoutent, principalement celle de la religion. Au-delà du culte et de l’influence politique des clergés, la pensée religieuse occupe une part essentielle de la vie des personnes et des sociétés. Leurs mutations influent profondément les peuples, et même après leurs déclins, elles expliquent, mieux que toute autre variable, bien des comportements individuels et collectifs.
En résumé, Todd reprend le fil de l’Histoire à travers des lunettes dont le verre droit est fait de structure familiale et le verre gauche de pensée religieuse. L’originalité du livre est d’avoir réduit considérablement, en comparaison avec les traditions libérales et marxistes, la variable économique. C’est le thème de notre critique.
Pour conclure cette approche générale du livre, nous voulons confier une impression personnelle qui s’est avérée révélatrice. Todd m’avait donné l’impression, à sa lecture, d’être dans une sorte de démarche « marxiste dissidente », c’est-à-dire que je le voyais faire du matérialisme historique, mais en écartant l’économie, et en la remplaçant par des variables anthropologiques. On le sait, et nous allons en dire quelques mots, Todd a été au PC, et se considère comme stalinien repenti. Il paraît impossible qu’il n’ait pas pensé que son livre pouvait donner cette impression de matérialisme historique anthropologique, ne serait-ce qu’à des amateurs de Marx. Et il y fait finalement référence, à la page 231, mais pour s’en dédouaner : « Il serait absurde de substituer au réductionnisme marxo-libéral un nouveau réductionnisme, éducatif, cette fois. » D’origine situationniste, je me demande toujours si une personne qui se défend de faire quelque chose sans qu’on le lui ait demandé n’est pas finalement en train d’avouer qu’il fait cette chose (autant pour moi ?)… Sans aller jusqu’à une accusation aussi forte, nous pouvons noter qu’il n’est finalement pas anodin que son livre suivant s’intitule Les luttes de classes au XXIè siècle. Il y a très certainement chez lui une envie authentique et sincère de dépasser Marx sans trahir la base de ses valeurs.
Ce qui nous amène à la question de la variable économique. Notre critique porte donc sur ce point. Pour le dire très globalement, nous pensons que sa mise à l’écart de la variable économique lui a permis de constituer une vision neuve de l’Histoire, et d’une très grande pertinence, mais que c’est également là où pêche cette vision. Notre problématisation peut se résumer en trois grandes questions. Pourquoi Todd écarte-t-il autant la variable économique de sa vision de l’Histoire ? Cette mise à l’écart l’induit-il en erreur, et si oui, sur quels points ? Et puisque nous n’aurions pas fait cet article si cela n’avait pas été le cas : comment modéliser cette erreur pour optimiser le travail de Todd. Pour notre démonstration, nous ne nous concentrons que sur un point du livre, mais central : l’émergence du protestantisme au seizième siècle. Pour donner du poids à notre modèle, nous citerons deux autres exemples.
Todd et l’hystérie économique de son temps
Il n’y a pas de mystère économique. Après l’amorce, l’incipit, comme on dit en roman, c’est le titre du premier paragraphe du livre. D’emblée, Todd attaque la discipline économique. « L’explication économique de ces phénomènes [économiques : montée des inégalités, baisse du niveau de vie] est aisée ». « Ceux qui s’intéressent à la mécanique de ces phénomènes disposent d’une abondante littérature »1. Bien sûr, « la plupart des économistes de l’establishment sont faibles, inexistants même parfois, dans la critique du libre-échange »2. Mais, de toutes façons, « il nous faut admettre que la régression du monde avancé n’est pas, en tant que phénomène purement économique, un sujet d’étude bien intéressant »3.
Lorsque j’étais étudiant, potache et semi-dandy, on appelait ça une attaque en règle. Posé, calme, Todd ne « balaie » pas le sujet, mais il donne, en deux pages, toute la bibliographie pour comprendre le problème économique du monde moderne, tout en disant que ce n’est pas ce qu’il y a de plus pertinent. Il faut le dire : c’est même jouissif à lire, quand on est d’accord avec Todd. On comprendra aussi, par effet miroir, pourquoi Todd agace tant les politiques et les économistes. Il n’engage pas le combat, il préfère dire que c’est une perte de temps, en arborant une douce ironie.
Comprenons néanmoins sérieusement le démarche générale du paragraphe. La vie politique reflétée par le media, mais aussi dans l’activité professionnelle, dans la vie sociale, dans la famille, et dans toutes les sphères de la vie, donne l’impression que tous nos malheurs viennent de la gestion de l’économie. Puisque « des sous, il en faut pour tout » (Henri D.), et que tout peut se régler avec l’argent, on tend à croire que le « nerf de la guerre », le « cœur des problèmes » est l’économie. Plus encore, les travaux de l’élite intellectuelle qui influent le plus les politiques sont des travaux d’économie, et les hommes d’État semblent négliger complètement tous les autres domaines de la vie.
Mais l’économie n’est pas un mystère. « Les solutions ? Elles existent » (Pierre D.). Elles ont été formulées dans les travaux d’économie critique. Si les problèmes économiques demeurent, ce n’est pas parce que ces solutions économiques étaient mauvaises, mais plutôt parce qu’elles ne sont plus, voire n’ont jamais été appliquées. Le problème est davantage de déterminer ce qui résiste à la mise en place de ces solutions. Ce qui, dans les sociétés humaines, d’une part empêche la mise en place et le bon fonctionnement de politiques économiques raisonnables, et d’autre part, finalement et surtout, influe les vies, individuellement et collectivement. Il n’y a pas de mystère, mais une hystérie économique (comportement obsessionnel, delire verbal, blocage...).
Rappelons maintenant quelques éléments de la vie de Todd.
Dans une conférence au Centre d’Échanges et de Réflexion pour l’Avenir4(CERA), prononcée en décembre 2013, Todd a confessé, avec son humour bien à lui, ses relations difficiles avec l’économie, allant même jusqu’à parler de « clef pour le détruire ». Remémorant un fiasco sur un devoir d’économie portant sur la monnaie lorsqu’il était à Sciences Po, il a expliqué avoir cru en son infériorité intellectuelle sur ce point, en comparaison avec ses camarades qui, dix ans tard, ont conçu l’euro. Dès lors, il voit le fait que l’euro ne fonctionne pas et qu’il l’avait prédit comme une revanche. On le comprend...
Mais cela n’est qu’une anecdote. Son parcours général, les conditions historiques de sa vie expliquent plus de choses. Nous l’avons dit, Todd a été de la « branche dure » du PC. Il s’est, plus tard, « senti coupable d’avoir participé à distance à l’écrasement du peuple chinois »5. Né en 1951 dans une famille de gauche6, il a grandi, a fait ses études, et a vécu une bonne partie de sa vie dans la Guerre Froide, en ayant ressenti en lui-même et la verve communiste, et le repentir. Et parallèlement, il est lié à l’anglosphère par ses origines familiales. Todd est un nom anglais, et son arrière-grand-mère, Dorothy a été directrice du Vogue britannique dans les années vingt. Il a fait une partie de ses études à la prestigieuse université de Cambridge. Il est lié au pays qui a construit le capitalisme moderne et la pensée libérale, phare idéologique du monde contemporain. Aussi, s’il a connu la Guerre Froide, il a vécu, depuis les années quatre-vingt, la montée du néo-libéralisme dans le monde anglo-saxon, puis il l’a vue se répercuter dans le reste du monde dans les décennies suivantes. Le fait que Todd rappelle systématiquement ces deux volets, communiste et anglais, de sa personne révèle à quel point il se sent pris au cœur du conflit libéralo-marxiste, et annonce la complexité de son rapport à la discipline économique en tant qu’historien et anthropologue.
Or, nous le savons, s’il est un rare point commun entre la pensée libérale et la pensée marxiste, c’est bien sûr l’idée que l’économie constitue le cœur de la société.
Le matérialisme historique marxiste, que nous évoquions en introduction, conçoit la lutte des classes pour la direction de l’économie comme moteur de l’Histoire. Bien que pionnier dans l’anthropologie sociale, et partisan d’une libération des individus par rapport aux contraintes économiques, Marx initie une analyse de l’Histoire qui pense les événements et les périodes selon des critères économiques.
La pensée libérale, pour sa part, repose, certes, sur des bases anthropologiques, mais celles-ci définissent la vie individuelle et collective selon une structure économique. Pour les libéraux, et tout particulièrement la tendance « néo-libérale », que nous appelons libertarienne7, la condition humaine se définit selon le cycle du travail – l’homme a des besoins, il fait des efforts pour les satisfaire – et la propriété – un rapport au monde réglé selon la possession : il possède primairement son corps, son sexe, ses talents, puis des objets matériels et immatériels, des relations sociales, une vie, et surtout, il peut échanger ces propriétés avec autrui. Aussi, les libéraux conçoivent l’Histoire comme les mouvements de libérations et d’oppressions du libre-échange, donc de l’économie.
Todd, peut-être saturé par l’économisme hystérique de son temps, renverse la table et propose de considérer les phénomènes économiques comme des symptômes de variations anthropologiques antérieures et plus profondes plutôt que comme un moteur de l’Histoire et donc de ces variations. Selon ce modèle, ce ne sont plus des raisons économiques qui font muter la société, mais des mutations sociétales qui font évoluer l’économie.
Todd n’est pas le premier. Il souligne, dans son introduction, que cette démarche est celle de ses maîtres de Paris et de Cambridge, de l’École des Annales et de l’École d’anthropologie historique8, et qu’il n’a peut-être d’original que le fait d’appliquer cette méthode à l’histoire contemporaine, tandis que ses prédécesseurs se concentraient sur le début de la période moderne. Nous pouvons ajouter qu’il est peut-être le premier chercheur ex-stalinien à l’avoir adoptée. Et l’Histoire lui a donné raison. Au-delà même de ses justes prédictions (effondrement du système soviétique, dépression de l’empire américain, échec de l’euro), Todd a prouvé la valeur d’une analyse statistique de la société qui réduit drastiquement l’importance causale des variables économiques et se concentre sur des éléments anthropologiques influents.
Nous voyons donc, globalement, la particularité de la position d’Emmanuel Todd. Enfant des Trente Glorieuses et de la Guerre Froide, étudiant anglo-marxiste, chercheur anthropologue engagé dans une société obsédée par l’économie, il a subi le paradoxe économique de la deuxième moitié du vingtième siècle de plein fouet, et c’est très certainement pour cela qu’il est parvenu à en sortir.
Voyons maintenant le point du livre qui nous intéresse.
Mais où est donc la famille-souche qui a favorisé le protestantisme en Allemagne ?
C’est à partir du chapitre cinq, L’Allemagne, le protestantisme, et jusqu’au chapitre 9, La matrice anglaise de la globalisation, que Todd étudie comment, à partir du seizième siècle, l’alphabétisation a permis le développement économique9. L’idée générale est simple, et on la trouve résumée au paragraphe Vers le décollage économique10 : « l’examen empirique des faits nous montre qu’une transformation anthropologique a précédé le décollage économique [...] ». Et Todd précise : « Au chapitre qui suit, j’élargirai la perspective et présenterai, pour l’ensemble du monde, le développement économique comme une conséquence de la hausse du niveau éducatif ». Il inclut, bien sûr, des nuances significatives dans le détail, notamment et toujours, l’influence des structures familiales (la famille souche, par exemple, explique que l’Allemagne ait pris du retard sur le développement industriel, malgré l’impulsion originelle de l’alphabétisation). Mais du point de vue global, il semble bien que la variable prépondérante soit celle de l’alphabétisation. La corrélation que Todd met en lumière est d’une évidence indéniable, et tout le chapitre six nous en montre les détails, enrichis de références scientifiques et historiennes.
Or, nous le savons, le décollage de l’alphabétisation en Europe est principalement une conséquence de la Réforme religieuse initiée par Luther, qui enjoignait la lecture de la Bible. Bien sûr, et Todd le précise sans tergiverser, l’invention de l’imprimerie en 1454 en est la cause matérielle la plus importante. Et même : « L’existence au XVIème siècle, de l’imprimerie est de toute évidence le facteur principal du succès de la Réforme dans son œuvre d’alphabétisation »11. Cette dernière phrase a le mérite, notons-le, de présenter les trois éléments (réforme, imprimerie, alphabétisation) selon des liens précis : l’imprimerie a donné à la Réforme les moyens d’alphabétiser le peuple.
En revanche, Todd ne dit que très peu de choses sur les autres facteurs causaux de la Réforme. Il s’en tient simplement à dire que « l’antériorité de la mutation familiale [c’est-à-dire l’adoption de la primogéniture] nous permet de dire que c’est bien la famille-souche qui, avant même son plein développement, a favorisé l’adoption de la religion protestante »12, sans pour autant préciser quoi que ce soit, ni s’appuyer sur des documents précis. Or, si la proximité de valeurs qu’il établit entre la doctrine luthérienne et la famille-souche est assez convaincante (la primogéniture et la prédestination ont comme valeur commune l’inégalité), nous pouvons, au regard des données empiriques, douter pourtant que la famille-souche ait été suffisamment implantée pour « favoriser » quelque valeur que ce soit.
Avec un peu d’audace, nous attaquons Todd sur son terrain de spécialiste : l’histoire des structures familiales. Regardons son texte. Selon lui, et en toute vraisemblance, la primogéniture est apparue en Europe dans la noblesse carolingienne. « On peut observer sa diffusion dans l’aristocratie européenne à partir du onzième siècle, puis dans certaines paysanneries, allemandes ou occitanes, à partir du treizième siècle. »13 Il précise également que la noblesse germanique y a longtemps résisté, car, développée dans la paysannerie, la primogéniture était associée, dans l’esprit de l’aristocratie, à une condition servile. Dans l’encadré qui conclut le chapitre six, page 222, il estime que, aux alentours de 1500, le taux de famille-souche est environ de 40 % en Allemagne, tout en précisant qu’il ne peut confirmer ce chiffre avec rigueur.
Pour la noblesse germanique, disons-le non sans malice : Todd a raison. Les premiers nobles qui soutiennent Luther et qui forment la Ligue de Smalkalde sont tous de famille à héritage partagé, si ce n’est égalitaire14. Même le duché de Saxe qui a fait de l’unité sa devise est divisé territorialement par un héritage au moment où Luther publie ses 95 Thèses. Ainsi ceux qui ont permis à la Réforme de ne pas être détruite dans le sang n’étaient pas de famille-souche.
Voyons ensuite la bourgeoisie de l’époque. Nous le savons, l’expansion urbaine a été décisive pour la Réforme. Les villes de la ligue hanséatique, par exemple, que le prédicateur Johannes Bugenhagen a pris soin de toutes convertir très vite, disposaient d’une large population, de pouvoirs économique et militaire développés, et plus encore, d’une capacité de diffusion importante grâce à leurs ports. On peut donc s’interroger sur la présence de la famille-souche dans ces Cités qui ont, plus que tout autre chose, favorisé le développement de la Réforme.
Notons d’abord que Todd dit lui-même, au chapitre dix-huit, qu’« il semble qu’au XIVème siècle encore, la Hanse ignorait la primogéniture »15. Nous ne disposons pas des monographies sur lesquelles Todd s’est appuyé, mais d’autres supports nous renseignent. Les « villes libres » et les « villes d’Empire » disposaient de droits particuliers, octroyés par l’autorité impériale, sous la forme d’un parchemin officiel et frappé du sceau. Ces chartes concernaient surtout les droits de douanes, de gestion politique et de défense militaire, et ne traitaient pas, bien sûr, des droits de succession des populations, mais elles ont insufflé, au cours du Moyen-Âge, un goût du droit à ces villes. Au moment de la Réforme, des codes complets régissent les grandes villes. Beaucoup ont adopté le « Code de Lübeck » (capitale de la Hanse), ou le « Miroir des Saxons »16. Ces codes, eux, contiennent des règles précises d’héritage.
Ne disposant pas de grands moyens pour mener cette recherche, je n’ai pas pu vérifier tous les codes de toutes les villes converties. Je peux néanmoins dire que les principaux ne contiennent pas de règle de primogéniture17. Je n’ai trouvé qu’une ville ayant adopté la primogéniture : Ratisbonne, en Bavière, dont le duc combat, au début, les protestants. La ville s’est convertie plus tard (comme presque toutes les villes d’Empire), mais non point sous le coup de la prédication des agents de Luther, Philippe Mélanchton et Martin Bucer rentrés bredouilles, mais à la suite d’un conflit avec Rome, et, gardant le siège de l’évêché, elle n’en a pas fait un grand projet. Le seul endroit où nous trouvons la primogéniture ne s’est en fait pas enthousiasmé pour les idées luthériennes, et ne s’est convertie que pour des raisons politico-économiques.
Dès maintenant, nous pouvons dire que, les valeurs de la famille-souche n’étant pas diffusées dans les foyers stratégiques de la Réforme, il devient irrecevable de dire que son modèle ait pu la favoriser. Bien sûr, nous le savons, les travaux de Todd portent surtout sur les familles paysannes, qui constituent l’écrasante majorité de la population. Mais on ne peut pas dire que ce sont les paysans qui ont fait le succès de la Réforme. Ce ne sont pas eux qui ont diffusé les idées de Luther, mais les villes. La Guerre des Paysans, contemporaine de la Réforme et portant des revendications luthériennes, a été réprimée dans le sang, et Luther lui-même a prêché leur massacre. Si le modèle de la famille-souche dominait la paysannerie, on a finalement plutôt l’impression (fausse bien sûr) que la Réforme voulait empêcher la primogéniture de se convertir.
Mais il n’est même pas certain qu’on puisse parler de domination de ce modèle dans la paysannerie. Un article de David Sabean, Famille et tenure paysanne : aux origines de la guerre des Paysans en Allemagne publié par les Annales et disponible sur le site Persee18, construit sur les monographies disponibles en 1972, nuance beaucoup, voire contredit le propos toddien. Il est possible que Todd ait eu accès à des documents produits après 1972, mais ceux auxquels Sabean se réfèrent et que Todd est sensé avoir consulté, donnent déjà beaucoup d’éléments qui montrent que la primogéniture ne pouvait pas être hégémonique, qu’elle était adoptée par contrainte économique, et que les 12 Articles que les paysans portaient au moment de la Réforme démontrent plutôt un désir d’en sortir. Nous renvoyons lectrices et lecteurs au détail de cet article très intéressant, à la méthodologie et aux sources détaillées (et très troublant pour un amateur de Todd), et nous résumons seulement là quelques éléments cruciaux pour notre question.
Sabean étudie la Guerre des Paysans et s’intéresse tout particulièrement aux conditions qui l’ont amenée. Il s’appuie principalement sur des archives de la ville de Ravensburg, et des monastères (qui règlent une bonne partie de l’administration paysanne) de Ochsenhausen et Wurtemberg, en Souabe, foyer majeur du conflit, dont certaines sont relatives à la propriété foncière et aux tenures paysannes, et donc éclairent sur les règles de transmission et d’héritage. Voilà ce qu’il en tire.
À la fin du quatorzième siècle, le partage est égalitaire entre les enfants, et ceux qui n’habitent pas à la ferme au moment du partage revendent leurs parts aux habitants. Il ne semble pas y avoir de droit d’aînesse. Au quinzième siècle, Ravensburg a loué un grand nombre de fermes sous forme de tenures héréditaires ayant pour clause la primogéniture. Néanmoins, un procès de 1492 révèle que cette clause de primogéniture a été remplacée par un héritage en cascade (le cadet hérite à la mort de l’aîné, et ainsi de suite) et le droit inaliénable, pour les frères résidents, de rester sur place en attendant la mort des aînés, de telle sorte que le partage finit presque toujours par se faire sous une forme ou une autre. Après avoir été adoptée à Ravensburg, la primogéniture a finalement été rejetée. Aussi, Sabean note que le modèle de Wurtemberg s’est fondé sur l’ultimogéniture – le dernier enfant hérite de tout et les aînés partent se développer ailleurs – au milieu du quinzième siècle.
À la fin du quinzième siècle, l’augmentation de la population pose problème, notamment et en toute logique, en ce qui concerne l’héritage. Aussi les nobles, en grande tension avec les villes, réquisitionnent des terres communales, refusent de renouveler des baux cédés aux paysans, ou se débrouillent pour annuler les tenures héréditaires. Comme on dit aujourd’hui, le pouvoir d’achat des paysans est en baisse.
Sabean note qu’en 1502, une révolte à Ochsenhausen se solde, entre autres choses, par une règle de primogéniture sur les tenures, à la volonté des paysans, hantés par la division des parcelles. L’accord enjoigne également une redistribution pour les paysans sans terre. Mais le traité est répudié en 1525 et condamné comme « intolérable et destructeur » au cours de la rédaction des Douze Articles, manifeste de la Guerre des Paysans qui s’ouvre alors.
Le texte en lui-même de ces articles se trouve dans la lignée de la Réforme proposée par Luther : supériorité des Écritures sur tout pouvoir terrestre, pasteur révocable par la communauté, baisse de la dîme. Aussi, il revendique le droit écrit contre l’arbitraire féodal, et, sans proposer pour autant d’abolition des privilèges, il veut limiter les pouvoirs des nobles. Enfin, puisqu’il révèle un fort désir de justice et qu’il parle de fraternité, nous pouvons même dire qu’il contient des tendances égalitaires. Sur l’héritage, par ailleurs, il propose d’abolir tout impôt pour ne pas laisser les veuves et les orphelins se faire dépouiller indignement, ce qui laisse supposer que les paysans ne pensent pas en terme de primogéniture.
En résumé, le modèle de la famille-souche, sa primogéniture, et sa valeur inégalitaire compatible avec la prédestination ne peut pas avoir favorisé l’émergence du protestantisme chez les paysans de la Souabe, puisque loin d’être hégémonique, il est même rejeté, notamment à Ochsenhausen au moment de la guerre. Nous n’avons certes pas les données pour les paysans des autres régions en révolte, mais nous savons qu’ils ont fait leurs du Manifeste rédigé en Souabe.
Nous pouvons dire sans problème que la guerre des paysans, malgré la haine de Luther, a favorisé l’émergence du protestantisme dans les campagnes, par l’intermédiaire de l’imprimerie, capable de diffuser en masse ce texte court et efficace. Mais si nous interrogeons la présence de la famille-souche dans ce contexte, nous voyons que les paysans la considèrent comme une solution peu fiable à leurs problèmes économiques.
Todd se trompe. Lorsqu’il parle de valeurs inhérentes à un système familial, il signifie que le modèle a structuré, au fil des générations, l’idéologie familiale dans le subconscient des individus. Ainsi, selon cette logique, la primogéniture, qui ne consacre que l’aîné, le plus grand, comme héritier, incite à une pensée inégalitaire. Mais l’adoption de la famille souche qui se fait au seizième siècle est opérée sous une pression économique terrible et les paysans ne vont l’accepter qu’à reculons, comme nous abandonnons aujourd’hui nos grèves lorsque le pouvoir nous a mis à genoux, amputés, éborgnés. Au moment de la Réforme, aucun subconscient inégalitaire n’a pu encore se former dans la paysannerie par l’intermédiaire d’un modèle familial. Ce n’est qu’après avoir été imposé par les conditions politiques et économiques, après avoir forgé une résignation sur plusieurs générations, et alors que le protestantisme était déjà bien implanté, que le modèle de primogéniture a pu favoriser une idéologie inégalitaire.
Au contraire, en haut de l’échelle sociale, la noblesse germanique, qui tient à conserver un héritage égalitaire entre frères, est pleine d’une libre pensée inégalitaire dont l’adhésion au modèle familial nucléaire par opposition aux paysans est un reflet. Todd dit que l’aristocratie a conservé longtemps le partage héréditaire puisqu’elle associait la primogéniture à la condition servile. Nous ajoutons qu’elle faisait cette association d’elle-même et non sous la contrainte économique. Au contraire, elle se créait des contraintes économiques, le partage compliqué des fiefs, pour montrer sa supériorité. Et ce n’est qu’après avoir adhéré au protestantisme qu’elle a adopté la primogéniture, et simplifié par cela son système économique. C’est dans leur conversion que s’opère la libération des contraintes économiques de l’héritage partagé, et que l’aristocratie commence à instituer une inégalité au sein même de ses familles.
Il semble donc que ce soit plutôt le protestantisme qui ait favorisé la famille-souche et l’augmentation de la pensée inégalitaire que le contraire. L’apparition antérieure de la primogéniture ne suffit pas pour la placer dans la lignée causale de la Réforme, puisque, au moment de cette Réforme, les paysans s’en méfiaient, et que les soutiens militaires et économiques de Luther n’y adhéraient pas. Ce n’est pas l’inégalitarisme inhérent à la primogéniture qui a favorisé l’inégalitarisme de la prédestination, mais l’inverse. Todd dit que les deux se seraient influencés mutuellement, mais là où il perçoit une réciprocité, nous ne voyons un lien causal qu’à sens unique.
Todd choisit le choléra philosophique plutôt que la peste économique
Une dernière remarque s’impose sur cette erreur. Todd dit souvent qu’il accepte tous les titres qu’on lui donne à l’exception de celui de philosophe. Proche des anglais sur ce point, il se méfie des raisonnements métaphysiques et se contente de lire de la philosophie analytique. Anthropologue de formation, il préfère les données empiriques aux hypothèses abstraites. On peut aussi associer ce rejet de la philosophie à sa méfiance envers les marxistes de son temps, obsédés, il est vrai, par des raisonnements dialectiques peu pertinents.
Assez étrangement, c’est pourtant dans un excès de théorisation que Todd perd ici sa rigueur, et ceci pour éviter la variable économique. Au moment où il doit montrer que l’économie a influencé l’émergence du protestantisme et de la famille-souche19, il préfère produire un raisonnement philosophique sur le lien théorique, structurel et abstrait, entre primogéniture et prédestination et y va carrément à la truelle pour ce qui est de l’analyse du lien causal. Mais Todd a raison, il n’est pas philosophe. Et son utilisation soudaine et maladroite d’une pensée structuraliste est révélatrice de sa relation conflictuelle avec l’économie.
D’autant que le cas n’est pas isolé. Un peu avant, au chapitre cinq, Todd souligne la contemporanéité de la naissance de l’écriture et de la primogéniture, en Mésopotamie, trois mille avant notre ère, et précise le lien théorique entre les deux, c’est-à-dire le désir de transmettre (un savoir, un patrimoine), sans jamais reconnaître explicitement que, en amont de ce lien, ce sont des conditions économiques qui ont forgé ce désir. Il n’est pourtant pas difficile de comprendre cela. Il n’y a pas de désir de transmettre si l’on n’a rien à transmettre, si l’on n’a pas accumulé, économisé auparavant. Écriture et primogéniture sont des solutions à un problème économique antérieur. Elles viennent à la suite, et en réponse à un souci de conserver, à travers les générations, ce que la famille parvient à accumuler, à économiser, à capitaliser. Peut-être même répondent-elles à un refus de partager plus encore qu’à un désir de conserver. Elles ont été forgées par l’esprit du capitalisme antique. Ici encore, Todd se met à théoriser sur l’herméneutique au moment où la rigueur exige d’examiner les phénomènes économiques concrets et le sens chrono-logique de l’Histoire.
Et puis encore, au chapitre douze, lorsque Todd décrit la stagnation éducative20 survenue dans la dernière partie du vingtième siècle, il n’a comme explications que « l’atteinte d’un plafond d’ordre intellectuel, dont on ne peut d’ailleurs aucunement affirmer », nous rassure-t-il au moins, « qu’il sera éternel », et l’apparition de la télévision dans les foyers qui, détournant les jeunes de la lecture, aurait affaibli les capacités cognitives des générations suivantes21. Entre les deux explications, une référence philosophique, superficielle et très inattendue, mais révélatrice si l’on croit notre hypothèse du dérapage toddien, au grand Hegel, pour dire que les américains étaient à la pointe de l’humanité dans le développement de l’esprit22, semble cacher la vraie origine des explications vaseuses avancées plus haut : un café du commerce fréquenté par des réacs. Mais qu’est-ce donc que ce « plafond d’ordre intellectuel » sans origine causale, et surgi de nulle part ? Pourquoi la télévision est-elle « arrivée » dans les foyers ? Pourquoi les gens l’ont-ils regardée plutôt que de continuer à lire ? N’y avait-il donc vraiment personne à l’époque pour dire que la télé rendait con ? Quels étaient d’ailleurs les programmes diffusés à l’époque ? Si sa remarque sur la télévision est sérieuse, voilà les questions auxquelles il devrait répondre pour construire son argument. Mais il n'en est rien.
Si, comme le dit Todd, la stagnation éducative a commencé en 1965 aux États-Unis, alors elle se situe au début de la rationalisation de l’investissement (à la fin des années 50, après la « folie » de l’après-guerre), elle suit deux récessions économiques sur moins de dix ans (57-58 et 60-61), et coïncide avec l’augmentation des dépenses de guerre pour le Viet-Nam23. Elle se situe aussi au moment où le patronat américain et la jeunesse étudiante commencent à être sensibilisés aux idées des néolibéraux (venant de Hayek et de sa Société du Mont-Pélerin fondée en 1947). Les Trente Glorieuses sont aussi les années de la Guerre Froide, et les années soixante ont été les pires pour les États-Unis (Cuba, Corée, Viet-Nam). En résumé, la stagnation éducative est contemporaine de la gueule de bois post-keynésienne des capitalistes américains.
Nous faisons cette liste au lance-pierre pour créer un effet d’accumulation, mais il existe beaucoup d’éléments sérieux qui peuvent expliquer, bien mieux qu’une méditation hégélienne douteuse et une intuition situationniste grégaire, pourquoi le niveau éducatif supérieur a cessé d’augmenter. Certes, il n’y avait aucun problème de places dans les universités, mais la propagande, notamment télévisée, sur la menace rouge, les crises de lucidité au moment des récessions, les appels aux travailleurs de guerre ont pu, dans un pays où les études supérieures coûtent cher, tout à fait calmer les rêves de diplômes. Que les autres pays aient suivi les États-Unis sur la stagnation dans un monde qu’ils contrôlaient, et contrôle encore, semblent une évidence qui n’a rien d’un absolu humain, mais s’explique par les structures classiques de la domination, et les limites du modèle keynésien.
Une devise militaire dit qu’une fois n’est pas coutume, que deux fois sont une coïncidence, mais que trois fois font une règle. Dans le livre de Todd, nous trouvons au moins trois fois la même procédure de confusion. Chaque fois qu’il doit reconnaître l’influence de la variable économique sur les variables anthropologiques, il dérape et enfile la casquette du philosophe qu’il n’aime pourtant pas, comme pour détourner l’attention, et théorise à la petite semaine. Voyant la peste économique se pointer, il panique et se résigne au choléra philosophique.
Et nous venons ainsi de trouver la serrure qui va avec la « clef pour le détruire » de l’économie, dont il parlait dans sa conférence de 2013 au CERA. Lorsque Todd se met à philosopher sans trop de raison, et que quelque chose semble manquer dans les relations causales qu’il expose, il y a fort à parier qu’une variable économique est en train d’influer sur les variables anthropologiques.
Si nous avons beaucoup insisté sur la personne même d’Emmanuel Todd au début de ce texte, c’est pour atténuer la charge que nous lui portons, et pour insister sur le caractère involontaire de ses moments de confusions. Que l’on comprenne que s’il dérape jusqu’à faire de la philosophie de comptoir, c’est qu’il s’est senti pris entre deux maladies, et qu’il ne se rend plus du tout compte de ce qu’il fait. Il faut lui pardonner, ce n’est pas un excès d’orgueil, ni une volonté de tromper le lectorat, mais la résultante d’un parcours intellectuel et médiatique compliqué dans lequel il a fait preuve de beaucoup de courage.
1Pour tout l’article, nous nous référons à la pagination du format poche publié au Seuil, 2017, Emmanuel Todd, Où en sommes-nous ?. Pour les deux premières citations, p.10
2p.11
3p.12
4https://www.youtube.com/watch?v=P5kIuG9ksL4 (vers 4mn40)
5Apostropohes, émission du 4 mais 1990, Une idée de la démocratie, présenté par Bernard Pivot, et avec aussi Georges Marchais.
6J’ai entendu, de mes propres oreilles, Olivier Todd dire, avec un humour de vieux sage, qu’il avait toujours voté communiste tout en crachant (sic) publiquement sur le PC…
7Une des lignes centrales de notre travail inachevé sur le site Agoravox était de montrer que les distinctions entre les libéralismes étaient trompeuses, et que sa version la plus cohérente, et la plus capable d’englober les autres, était ce que nous appelons la tendance libertarienne, comprise dans son sens large.
8Nous pouvons aussi, dans une mesure plus relative, rapprocher sa démarche de celle de l’archéologue Jacques Cauvin, qui a tenté, dans les années 90, de démontrer que l’invention de l’agriculture résultait d’une invention religieuse plutôt que de conditions économiques particulières. Todd a avoué, au cours de la conférence donnée à l’Agora des savoirs en décembre 2017, s’être senti en difficulté face aux travaux d’Alain Testard, autre archéologue, dont la cible principale est, justement, Jacques Cauvin. On trouve cette conférence à cette adresse https://www.youtube.com/watch?v=Z0TLjvmLay8 (vers 1h45). Todd y livre avec sincérité les réserves critiques à propos de son propre travail, réserves qui ont finalement inspiré le présent texte.
9Si on élargit la notion à l’éducation au sens global, nous pouvons dire que Todd examine l’importance du niveau éducatif dans la société pendant tout le livre.
10p.219-220, Chapitre 5 : La Grande Transformation mentale européenne
11p.192
12p.186
13p.186
14Les généalogies de Philippe Ier de Hesse, de l’électeur de Saxe, et de leurs associés, sont aisément trouvables sur Internet, et notamment Wikipedia. Aucun de leurs cantons n’applique encore la primogéniture.
15p.561
16À eux deux, ces codes régissent la plupart des villes du nord de l’Allemagne
17D’autres chercheurs, comme Birgit Noodt (Religion und Familie) le confirment : Lübeck et la plupart des villes hanséatiques ne connaissaient pas la primogéniture
18https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1972_num_27_4_422572
19Il note au premier chapitre que la famille-souche a probablement émergé pour des raisons économiques : la conservation du patrimoine. L’émergence contemporaine de l’écriture, activité de conservation de l’esprit, donne des gages à cette hypothèse.
20L’arrêt de l’augmentation du nombre de gens diplômés du supérieur
21p.360-364
22Ce point est très critiquable aussi. Ils avaient certes plus de gens qui faisaient des études supérieures, mais leur examen d’entrée en Université, un QCM, a toujours été bien plus faible que notre baccalauréat, et les connaissances accumulées les deux premières années de fac américaines sont aux programmes de nos lycées généraux. Avoir besoin de plus de temps pour apprendre quelque chose signale qu’on est plus à la traîne qu’à la pointe.
23Ces informations sont trouvables dans n’importe quel ouvrage qui traite l’économie américaine au vingtième siècle, mais lectrices et lecteurs trouveront une synthèse rapide sur le cours de Xavier Martin, professeur d’économie en prépa : http://www.xaviermartin.fr/index.php?post/2009/01/14/199-etats-unis-dans-les-trente-glorieuses
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