4. Une guerre contre les peuples

Pardonnez-leur mon père, ils ne savent pas ce qu’ils font aurait dit le Christ du haut de sa croix. Et il avait raison. Ils ne savent plus ce qu’ils font et cela devient visible à l’œil nu. Même Jean–Claude Juncker, un des piliers de l’Eurogroup l’avoue sans vergogne : Partout dans le monde, en Amérique, en Asie, on nous demande : où voulez vous en venir ? Et il enchaîne : Après deux ans de crise, il serait temps de donner une réponse… Outre le fait que la crise dure depuis – depuis – depuis (comme on dit à Madagascar pour indiquer le temps long), et que celle-ci, comme le dit très justement Paul Kruger aux Times, est utilisée comme excuse pour introduire de la rigueur et non pas comme un problème en soit qu’il faut résoudre à tout prix, force est de constater que les vénérables dirigeants des institutions sensées ordonner notre monde (FMI, Banque Mondiale, U.E, OMC, mais aussi OMS et OCDE) pataugent comme un albatros pris dans la mélasse pétrolière du naufrage d’Erica. Et ils vont continuer à patauger (pour notre grand malheur) parce que, comme tout aliéné, ils n’ont pas conscience d’être des fous et le démontrent en donnant raison à Einstein qui disait est fou quelqu’un qui frappe inlassablement sa tête sur un mur en espérant que celui-ci va se briser et pas sa tête.
Imbus d’eux-mêmes les gouvernants, à l’image de Christine Lagarde, répètent inlassablement la même rengaine : hors austérité, point de salut. Mais cette austérité reste sélective et associée à des mesures qui sont loin, très loin de l’objectif annoncé. Sélective, elle l’est parce qu’elle ne vise que deux choses : d’une part, la baisse du prix du travail, pour le rendre attractif et comparable à celui des pays dits émergeants, c’est-à-dire des pays où la justice sociale et l’Etat de droit sont pour le moins anémiques ; d’autre part, la paupérisation de l’Etat lui-même et de ses services, un Etat qui seul pourrait éventuellement contrecarrer la main mise du marché sur le monde, marché dont Mme Lagarde est la représentante, et non des Etats qui l’ont pourtant nommée cheftaine.
Ces institutions parlent d’une seule voix pour dire que cette manière de faire est la seule solution, et pour cause. Toute autre solution met en cause le système lui-même, c’est-à-dire tous ceux qui, à l’instar de Jean Paul Junker, déclarent qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer.
Se radicalisant, gouvernants et institutions haussent le temps et changent de vocabulaire : il n’est plus question de « faire des efforts pour des lendemains qui chantent » mais « de fermer sa gueule et de payer », de rendre l’argent que les peuples n’ont jamais emprunté et de couvrir l’exposition des banques dont, avant la crise, ils ne connaissaient même pas le nom.
Faute d’arguments positifs, la rengaine millénariste devient chantage, voulant éclipser toute référence à l’entendement, brouillant les pistes par des calculs comptables abracadabrantesques, et refusant toute évaluation de leur action, tout inventaire de leurs résultats par la force d’un abus de pouvoir inique, permanent et autiste. Bien avant la crise de 2008, John Saul indiquait astucieusement, dans « Les bâtards de Voltaire » (1992) et « The collapse of Globalisation » (2005) que seuls les pays qui refusent les concepts même de la rigueur, du réajustement structurel et de la dérégulation globalisatrice s’en sortent. Il prenait comme exemple la Malaisie, mais aussi la Chine, l’Inde, le Brésil et…les Etats-Unis qui ont transformé en grand art manipulateur l’adage : faites ce que je dis mais pas ce que je fais.
Ces pays promouvant la rigueur, chez les autres, n’hésitent pas un instant, soit à faire fonctionner leur planche à billets (Etats Unis), soit, à sous-évaluer leur monnaie (Roupie, Yen), soit à mettre en place un double système de gestion économique qui exclut les trois quarts de leur population des bienfaits de la « croissance » (Chine, Inde, Malaisie), soit à faire tout à la fois, sans tenir compte - cerise sur le gâteau - des règles de l’OMC, de l’OMS et des interdits sur la contrefaçon et les brevets (Chine, Inde, Thaïlande, etc.). Tandis que les Etats-Unis sont prêts à se bagarrer (par tous les moyens, même les plus détestables) pour protéger les brevets semenciers de Monsanto en Amérique Latine, elles ne font presque rien, tout comme l’U.E., sur les faux chinois, italiens ou indiens qui saturent pratiquement tout produit manufacturier. Par contre, la tomate marocaine ou le coton égyptien doivent se soumettre à des standards draconiens.
Mais où se cache donc dans tout cela le concept quasi mythologique d’une « croissance » génératrice de progrès et de bien-être ? En quoi, les bénéfices de Monsanto changent le sort misérable du paysan bolivien si ce n’est que l’empirer ? En quoi on améliore le sort des malades de Bombay en leur proposant une trithérapie aux prix new yorkais (en attaquant devant les tribunaux américains les laboratoires pharmaceutiques qui font des génériques sanitairement et juridiquement impeccables) ? En quoi s’agit-il de progrès, de croissance, de bien-être ce que l’on propose aux peuples du monde entier concernant leur épargne, le prix de leur travail, la qualité de leurs services sociaux ?
Ceux qui les escroquent étant des intouchables, les peuples doivent assumer les créances de leurs escroqueurs.
Quand enfin les peuples s’indignent devant un tel cynisme, ceux qui ne savent plus quoi faire (en dehors de jeter dans le tonneau des Danaïdes des milliards que les citoyens seront un jour sommés de rembourser), les accusent d’irresponsabilité, de futilité, d’incompétence et les menacent du pire qui n’est pas tout à fait là, ou presque. Payez crient-ils, offusqués de voir leur savoir-faire contesté. Sinon c’est la guerre, la peste, le débarquement des martiens, fraîchement sortis d’un film hollywoodien. Incompétents et arrogants à la fois, ils ne veulent pas comprendre que pour les citoyens, la catastrophe est déjà là. Que les peuples ont bien compris qu’ils doivent, comme le souligne Slavoj Zizek, mener une guerre contre l’establishment financier.
Mais, hélas, pas seulement : ce qui est aujourd’hui en jeu c’est la fin du politique tel qu’on le connaît, la main mise sur la Cité et ses lois de technostructures irresponsables - comme les rois l’étaient jadis -.
Notre Cité, nos lois, nos élections, à leurs yeux ne servent plus à rien, et surtout pas leurs intérêts.
Hier, lors d’une réunion électorale de son parti à Kiel Mme Merkel a déclaré que les Grecs, Espagnols et tuti quanti, s’ils continuent comme ça, ils auront des procès à n’en plus finir. Quelle commence à en faire des procès, à Siemens, qui a trouvé « un chemin d’entente » avec l’Etat grec qui lui permet de d’effacer l’ardoise de tous les délits avérés de corruption. Qu’elle en fasse un autre aussi, tant qu’on y est, à aux chantiers navals de Kiel qui ont voulu vendre des sous-marins qui coulent tous seuls et dont le ministre grec ayant passé le contrat est sous les verrous. (On cherche toujours près de trois cent millions d’euros de « commissions » dans ses coffres). Et où sont donc passés les procès faits aux banques, aux hudge fonds, aux géants financiers qui, eux aussi, n’ont pas suivi les règles et les lois ? On les attend toujours…
Dans ce monde technocratique et irresponsable, le droit devient un dessert à la carte, que l’on choisit, si on a encore un petit creux.
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