Une vie de femme
8 mars 2024, journée internationale des droits des femmes
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En ce 8 mars 2024, journée internationale des droits des femmes, un regard dans le rétroviseur semble indispensable pour mesurer les évolutions de ce qu’on appelle pompeusement "la condition féminine". Regard sur les années passées avec nos yeux de 2024, en écoutant Jeanine, 86 ans.
Elle est née avant la seconde guerre mondiale dans une famille de meuniers, dans la Somme. Elle vit la guerre aux côtés de son frère et de sa mère, alors que son père est prisonnier en Allemagne. Sa mère fait tourner l’entreprise avec les employés tout en élevant ses enfants. Les Allemands occupent une partie du bâtiment d’habitation.
Son frère lui rappellera plus tard le jour où elle a reçu la fessée d’un soldat allemand parce qu’elle jouait trop fort de la trompette. Elle mord le soldat au poignet. Sa mère, sans peur, "sacrée bonne femme qui ne dramatise jamais" se rend à la Kommandantur allemande pour se plaindre : les soldats avaient pour obligation de rester dans l’espace qui leur était assigné. Ils sont déplacés, on ne les reverra plus. Sa mère par la suite cachera un soldat anglais, "au milieu des sacs de farine".
Pour Jeanine, un souvenir marquant de la guerre sera la mort du papa d’une copine d’école, tué par un obus. Et bien sûr, les bombardements et la descente dans la tranchée protectrice au fond du jardin, restent aussi gravés dans sa mémoire. Dans la région où elle vit, à quelques kilomètres du moulin, la rampe de lancement des bombes volantes allemandes, existe toujours, vestige du passé.
La libération l’a marquée avec ces chewing-gums donnés par les soldats américains aux enfants agitant leur petit drapeau bleu blanc rouge. Mais l’évènement essentiel de l’année 45 c’est, dans sa vie de petite fille, son père qui rentre à la maison après 5 ans de captivité, souffrant des séquelles de cette captivité.
Véritable étranger, quand elle le voit descendre d’une camionnette alors qu’elle l’attend de longues heures aux côtés de sa mère et de son frère. Elle se rappelle son attitude contrainte, sans bouger quand il la prend sur ses genoux, comme tout père le fait avec son enfant.
Un autre frère, une autre sœur, vont naître dans cet après-guerre. La vie suit son cours. Jeanine rentre au pensionnat. Eau froide de la toilette du matin, vitres du dortoir recouvertes de givre par le froid extérieur et intérieur. Ellle obtient son certificat d’études à 14 ans et quitte le pensionnat. Elle va travailler pour ses parents : le ménage, le repassage, l’attendent. "Une vie pas intéressante", dit-elle.
A 18 ans, elle passe et obtient son permis de conduire, fait très rare pour l’époque, pour une fille... Ce permis lui permettra de livrer la farine aux commerces du voisinage, proches du moulin.
Rencontre avec un fils d’agriculteur qui occupera ensuite une seule "place", comme on disait à l’époque, après avoir quitté ses parents pour lesquels il travaillait. C’est le début de 62 ans de vie commune. Ils se marient, auront sept enfants, six filles et un garçon qui seront son centre d’intérêt perpétuel.
Tout tourne autour d'eux. Des enfants "tenus", qu'elle "épaule" comme elle le dit. Lever à 5h du matin pour le repassage et les travaux ménagers, préparation des enfants pour la journée d’école, conduite des enfants à l’école, devoirs du soir, rendez-vous avec les maîtres, instituteurs, lorsque des problèmes scolaires se font jour. Les réunions le soir sont suivies par son mari car il lui faut assurer la garde et prendre soin des enfants.
"Les enfants font souvent faire du mauvais sang aux parents". La peur terrible de perdre un enfant admis en bas âge à l’hôpital : son visage s'assombrit quand elle évoque cet épisode de sa vie. Des enfants qui, tous, "marchent bien" et vont réussir leur vie. Et pour elle, une "belle vie", même si elle fut dure : sans enfants ou petits-enfants désormais adultes malades ou accidentés ou pire... "Je suis positive", dit-elle. "Les problèmes rencontrés ne sont rien et trouvent toujours une solution. Tout peut se réparer". Pour preuve la maison de la retraite du couple, ancienne scierie totalement transformée avec l’aide des enfants pour en faire un lieu de vie familiale, chaleureux, agréable, accueillant.
Les parents de Jeanine sont morts à plus de 90 ans, couple uni jusqu’au bout. Et elle insiste toujours sur le fait que son père, prisonnier pendant cinq Noël d’affilée, loin de sa femme et de ses deux jeunes enfants aurait pu... ne pas revenir.
Alors les problèmes inhérents à l’argent à une époque où les aides étaient absentes !!! "On ne pouvait gâter les enfants comme on le voulait, mais là n’était pas l’essentiel".
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