USA : quand le Parti se confond avec l’Etat
Quand les dirigeants américains du passé évoquaient l’ex-URSS ou la Chine d’avant l’ouverture aux capitaux mondiaux, ceci au nom de la démocratie, de la liberté et des droits de l’homme et du citoyen, ils mettaient à juste titre en avant la confusion ou la fusion, toujours et partout dangereuse, entre l’Etat et un parti politique. Il semble aujourd’hui que ces saines critiques puissent dorénavant s’appliquer au pays qui les a si souvent mises en avant...
Depuis, notamment 2001, et la fameuse déclaration de guerre au terrorisme des autorités de Washington, on a assisté aux Etats-Unis à une confusion-fusion croissante entre le Parti républicain et l’Etat. Cela se passe dans le pays qui a vu naître la première République de l’époque moderne, laquelle s’est fondée sur les valeurs démocratiques les plus avancées du moment, incluant les libertés publiques et individuelles les plus larges ainsi que la séparation stricte des religions d’avec l’Etat, le fameux "Mur de séparation" entre le pouvoir et les croyances, instauré par le président Jefferson.
Aujourd’hui, de toutes parts, dans la société et jusqu’aux hauts responsables de l’Etat fédéral, cette tendance est dénoncée publiquement avec force car elle n’est plus supportable.
L’Etat et le Parti républicain ne font qu’un !
L’historique de la conquête de l’appareil d’Etat fédéral américain par le Parti républicain, afin de le conformer à ses seuls objectifs partisans, et non plus au service de l’intérêt public national, est un long processus, parfois mouvementé. Il convient ici d’en rappeler les étapes et les marques extérieures essentielles.
De nombreux observateurs avaient constaté que la justice fédérale avait eu d’étranges lenteurs dans le délicat dossier des liens financiers « douteux » entre le Parti républicain et les patrons peu vertueux d’Enron, après le scandale qui frappa cette société texane, dans l’Etat cher au président.
Certaines décisions de justice, notamment lors de scrutins en Floride pour l’élection du frère du président, Jeb Bush, avaient suscité des interrogations diverses sur de possibles pressions sur l’appareil judiciaire, voire sur une possible soumission aux intérêts du Parti républicain.
Puis, en 2003, le monde entier avait pu voir un appareil d’Etat, uniforme et univoque, répéter et promouvoir publiquement les mensonges cyniques, acharnés et répétés de l’administration Bush, ceux-ci devant « justifier », face à l’opinion publique du pays, l’invasion, puis l’occupation, longue, sanglante et coûteuse, de l’ Irak.
On a, à ce moment, et plus encore depuis, assisté à un « nettoyage » en règle des organes de sécurité nationale (CIA, FBI, haute hiérarchie militaire, etc.) des « professionnels qualifiés » au profit de fidèles du président Bush, en clair, ses relais pour mettre au pas la sécurité du pays et la mettre à la disposition du parti au pouvoir et de ses plans politico-stratégiques.
Pendant ce temps, encouragés par les déclarations du président en leur faveur, propos teintés de ferveur religieuse alors que leur auteur est censé garantir la Constitution laïque de l’Union, les « fondamentalistes chrétiens » ont engagé une véritable guerre contre les sciences et le savoir (cf : attaques contre la théorie de l’évolution, soutien aux thèses infondées du créationisme), contre les droits des femmes, contre les minorités sexuelles et, de façon plus détournée, contre les citoyens noirs américains (comme en témoigne l’augmentation alarmante du nombre de violences policières les concernant, violences presque jamais sanctionnées, sauf en cas de preuve vidéo-enregistrée apportée par des témoins fortuits).
Sortant de son rôle de président qui ne doit pas interférer dans la sphère religieuse en tant qu’élu de l’Union, Bush, au nom de l’Etat fédéral, a apporté son appui ostensible aux groupes religieux de toutes sortes qui tentent de remettre en cause la séparation des religions et de l’Etat, et ce faisant, nombre de libertés publiques et privées que l’on croyait acquises définitivement. Dans ce processus, c’est la stabilité toute entière de la société américaine et ses valeurs démocratiques les plus nobles et les plus profondes qui ont été violées et attaquées.
Mais, hier, une première a eu lieu aux Etats-Unis : un ancien haut responsable administratif, équivalent américain du directeur de la Santé publique en France, nommé par le président Bush en 2002, a dénoncé publiquement la collusion néfaste à ses yeux entre le parti du président et l’Etat, ainsi que les dangers que cela génère pour le pays et le public américain.
« Le président Bush est un danger pour la Santé publique américaine » (Richard Carmona)
Non, cette phrase en titre n’est pas signée par Michaël Moore, Baron Cohen, Hillary Clinton, voire d’un Irakien opposé à l’occupation de son pays ou d’un militant islamiste.
C’est d’ailleurs, ironiquement, encore pire pour la crédibilité en déclin rapide du président Bush, eu égard à la qualité de l’auteur de ces paroles : Richard Carmona, ex-directeur de la Santé publique du pays, de 2002 à 2006.
Richard Carmona est un médecin respecté et honoré, reconnu unanimement pour ses qualités professionnelles, son sens du service public et son amour de la vérité et de la science. Ce qu’il a donc déclaré aux médias américains résonne donc très fort dans tout le pays et nourrit l’impopularité montante du président et de son parti.
Ecoutons ce que dit cet ex-haut responsable à ses compatriotes, via son témoignage devant le Comité de la chambre des représentants en charge de la Santé publique : « Tout ce qui ne correspond pas à un positionnement politiquement "officiel" sur le plan idéologique, théologique et politique est ignoré, marginalisé ou simplement enterré ».
Il importe de rappeler que celui qui affirme ceci avait en charge la protection sanitaire de 300 millions de personnes. L’opinion américaine a donc quelques raisons sérieuses d’être attentive aux dires de Richard Carmona.
Et pour que l’on comprenne bien le sens et l’importance de ce qu’il relate, il enfonce le clou avec une clarté et une concision de chirurgien (ce qu’il est de profession originelle) : « Le problème avec cette manière de faire est que, s’agissant de la Santé publique, et dans une démocratie, il ne peut rien avoir de pire que d’ignorer la science, ou d’écarter les voix venant de la science pour des raisons de positions politiques changeantes. La mission de directeur de la Santé publique est d’être le médecin de la nation, pas celui d’un parti politique ».
Le Dr Carmona a été très précis quant aux dossiers sur lesquelles il accuse le Parti républicain d’avoir gêné, bloqué ou affaibli le travail d’intérêt public du service qu’il a dirigé. Il a affirmé publiquement que certains de ses discours ont été censurés, des rapports officiels non pris en compte, que des pressions ont été faites sur lui pour qu’il se taise sur divers dossiers. Il s’agit notamment de celui relatif à la recherche à partir de cellules souches, la contraception et ce qu’il nomme l’éducation sexuelle, alors que la Maison-Blanche ne voulait évoquer dans ce sujet que, je cite les propos du Dr Carmona, « l’abstinence » !
La Maison-Blanche, justement, a répondu aux déclarations de Richard Carmona par la voix de Tony Fratto, son porte-parole. La réaction qu’on attendait ferme et résolue, apportant la contradiction aux accusations lancées par le Dr Carmona, a été plus que « mesurée » : « Richard Carmona a reçu l’autorité et a porté l’obligation d’être la voix publique pour la santé de tous les Américains. Il est décevant pour nous que le Dr Carmona ait échoué à utiliser sa position avec toutes ses possibilités offertes pour promouvoir la politique de santé qu’il croyait être du meilleur intérêt pour la nation. Nous croyons que le Dr Carmona a reçu de notre part tout le soutien nécessaire pour mener à bien sa misison ».
Ce qui a amené les précisions suivantes de l’intéressé : « J’ai été empêché de parler à des manifestations officielles publiques car cela aurait pu, m’a-t-on dit, bénéficier à un opposant politique. Par contre, j’ai souvent été autorisé et encouragé à discuter avec ou à parler devant les députés républicains ».
Evoquant plus particulièrement la recherche scientifique à partir des cellules souches, recherche dans laquelle les scientifiques compétents du monde entier fondent de grands espoirs en termes de bénéfices pour la santé publique future, Richard Carmona a expliqué : « Tout le débat sur ce sujet a été faussé par des considérations politiques, idéologiques ou religieuses. J’ai été stoppé à chaque étape. On m’a dit que la décision avait déjà été prise : n’insistez pas, ne parlez pas de cela ».
Si, officiellement, le Dr Carmona n’a pas commenté la nomination de James Holsinger à son ancien poste, d’autres l’ont fait à sa place.
De nombreux médias américains soulignent les positions républicaines dures du futur probable directeur de la Santé publique, nommé par le président. Notamment, ont été rappelées ses déclarations homophobes répétées et sa foi religieuse tout aussi assumée... Personne n’a évoqué à cette heure, sauf erreur ou omission, ces compétences reconnues en matière de Santé publique !
Un rejet populaire massif, profond et croissant
Tous les sondages d’opinion aux Etats-Unis attestent d’un rejet général croissant du président et de sa politique par les citoyens américains. La cote de défiance (62 %) est à son sommet alors que les personnes faisant confiance au président sont à peine plus qu’un quart de la population (29 %).
Si la guerre en Irak et en Afghanistan sont les deux principaux motifs de colère populaire contre Bush, sa politique intérieure, notamment sociale, est aussi vivement critiquée. Son bilan apparaît calamiteux aux citoyens et beaucoup jugent qu’il a desservi en fait les intérêts du pays et nui aux principes fondamentaux de celui-ci.
Il semble que le président aggrave cette situation par des nominations qui apparaissent plus en rapport avec des opinions communes partisanes que fondées sur les qualités reconnues pour les postes proposés.
De fait, les Etats-Unis semblent aujourd’hui se retrouver dans la situation tant critiquée naguère par ses dirigeants : celle où un parti à bout de souffle se confond avec l’Etat, ce qui est lourd de danger pour le pays.
Pour beaucoup de citoyens américains, il semble plus que temps de revenir aux principes rassembleurs et fédérateurs des pères fondateurs de l’Union, comme Washington ou Jefferson.
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Source des informations utilisées pour cet article
http://www.taipeitimes.com/News/front/archives/2007/07/12/2003369168
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