La proscription de la burqa est-elle constitutionnelle ?
Le mardi 06 juillet 2010 à 21H30, l’Assemblée Nationale française débutera sauf imprévu l’examen du projet de loi n°2520 « interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public ». Il paraît utile d’informer les citoyens sur les éléments juridiques pouvant aboutir à une censure du texte (ce qui présuppose qu’il soit adopté par le Parlement) par le Conseil constitutionnel.
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Une constitution est la loi fondamentale d’un État rassemblant les règles relatives à sa forme, à la formation et au fonctionnement des pouvoirs publics et à la participation des citoyens à ceux-ci et les droits fondamentaux et civiques reconnus aux personnes humaines. La Constitution du 4 octobre 1958 a institué un État de droit, c’est à dire un État où tous les individus et toutes les collectivités y compris publiques sont soumis au juste règne du droit déterminant et sanctionnant les activités de chacun. Il vise à empêcher l’arbitraire et à protéger toutes personnes.
Les constitutions sont placées au sommet de la hiérarchie des normes, ce qui signifie que toute norme de droit doit être conforme à la constitution de l’État. Cela est imposé par deux raisons. Premièrement, une raison d’efficacité qui est d’éviter les incohérences au sein du droit. Deuxièmement et surtout, les constitutions consacrent les droits reconnus aux personnes humaines et doivent garantir leur protection. Ne pas assurer cette protection serait trahir la raison d’être de l’État qui est de protéger les personnes humaines se plaçant sous sa puissance : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme » selon la formule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, texte d’une importance primordiale car il est la reconnaissance juridique de ces droits et le rappel permanent des devoirs des législateurs.
C’est pourquoi il est impératif que la République française ne trahisse pas ce pourquoi elle a été fondée et assure à toute personne vivant sous son empire l’égale protection des lois. Le projet de loi n°2520 répond-il à ces exigences ?
En supposant qu’il soit adopté en l’état, le projet de loi (rappelons qu’un texte de loi « suggéré » par le gouvernement au Parlement est un projet de loi tandis que les suggestions des parlementaires sont appelés propositions) poserait dans son article premier le principe que « nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ». L’espace public est défini dans le premier alinéa de l’article 2 comme les « voies publiques ainsi que [les] lieux publics ou affectés à un service public ». Il est à noter que l’exposé des motifs est exclusivement consacré à la question du voile intégral. Il est loisible d’en conclure que le gouvernement souhaite surtout proscrire cette pratique.
Le gouvernement justifie son projet de loi en affirmant qu’il s’agit d’une « manifestation communautariste d’un rejet des valeurs de la République », qu’elle « est porteuse d’une violence symbolique et déshumanisante qui heurte le corps social », et qu’elle « ne satisfait tout simplement pas à l’exigence minimale de civilité nécessaire à la relation sociale ». Toutefois, le gouvernement est contraint d’admettre que le Conseil d’État consulté sur le projet de loi conformément à l’article 39 de la Constitution « l’a estimée juridiquement trop novatrice », euphémisme signifiant que le Conseil d’État a estimé que la nouvelle loi manquerait de bases dans la Constitution. D’où la question « la proscription de la burqa est-elle constitutionnelle ? ».
Quelles dispositions constitutionnelles peuvent être invoquées ? Le gouvernement invoque le principe de dignité de la personne humaine et celui d’égalité des hommes et des femmes tous deux consacrés par le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946. C’est au nom du premier qu’il veut dans l’article 4 du projet qualifier d’atteinte à la dignité de la personne le fait « d’imposer à une personne, en raison de son sexe, de dissimuler son visage ». Cette action serait ainsi placée à égalité avec les discriminations, la traite d’êtres humains, le proxénétisme, la prostitution de mineurs, l’exploitation de la mendicité, le travail forcé, le bizutage et les atteintes au respect dû aux morts. A priori, il paraît indispensable d’interdire à une personne de porter atteinte aux droits d’une autre personne (« L’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits » selon la formule de l’article IV de la Déclaration des droits de l’Homme). Selon une jurisprudence constante, le Conseil constitutionnel laisse au législateur le soin de déterminer les bornes en question sauf « erreur manifeste », expression désignant un éventuel excès de la part du législateur. Le hic est que le principe énoncé dans l’article 1 du projet pourrait peut-être faire partie de cette catégorie.
Selon l’article 1er de la Constitution, « Elle [la France] assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances ». Ce qui signifie que la République ne préjuge pas de la valeur des opinions et qu’elle assure que chacune puisse être exprimée et qu’il n’y a pas de discrimination entre les citoyens ni entre les opinions exprimées légitimement. Certes cette liberté doit être comprise comme le droit des citoyens ayant pour contrepartie le devoir de ne pas chercher à utiliser les moyens de l’État pour imposer leurs propres opinions : c’est le principe de laïcité mentionné dans la première phrase de l’article 1er de la Constitution. Ce droit n’est qu’une déduction logique de l’article X de la Déclaration des droits de l’Homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ». Or, le port du voile intégral est justifié par des motivations religieuses par celles qui le pratiquent : si elles portent celui-ci par choix personnel sans y être contraintes, interdire ce choix limite leur liberté d’opinion et leur liberté de religion. La liberté d’opinion et la liberté d’expression sont à prendre en compte en ce débat en ce que le voile intégral est présenté comme étant le signe visible et l’expression des croyances et des convictions de ces femmes. Seules des considérations d’ordre public peuvent justifier une limitation de leurs droits.
Le gouvernement se contente d’affirmer « La pratique du voile intégral qui peut au surplus être dans certaines circonstances un danger pour la sécurité publique ». C’est très insuffisant. Il est souhaitable que plus de précisions soient apportées au cours des débats ; faute de quoi, le texte de loi serait privé de bases et sans justification au regard de la Constitution.
Le gouvernement déclare que la pratique du voile intégral « heurte le corps social ». Il est essentiel de pouvoir justifier que cela constitue une violation de l’ordre public nécessitant une règle de droit, faute de quoi la règle de droit serait discriminatoire. L’argument de la violation des règles du contrat social républicain est insuffisant s’il n’y est pas démontré : par exemple, le gouvernement n’a pas le pouvoir de faire arrêter des personnes ayant des convictions monarchistes ou anarchistes sous le seul prétexte qu’elles porteraient des vêtements où seraient visibles les fleurs de lys ou le A anarchiste ; ces personnes se contentent d’utiliser leur liberté d’expression. Elles ne sortiraient de la juste utilisation de leurs droits fondamentaux que si elles faisaient usage de violence ou par tout autre moyen porteraient atteinte à l’ordre public ou aux droits fondamentaux d’une autre personne ; qu’elles contestent la légitimité du contrat social républicain n’est pas une raison suffisante. Rappelons que selon l’article V de la Déclaration des droits de l’Homme « La Loi n’a le droit que de défendre les actions nuisibles à la Société ».
Enfin, notons que selon l’article 55 de la Constitution « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois ». Les personnes souhaitant porter un voile intégral sont donc fondées à se réclamer de la Convention de Sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales validement ratifié par la France en 1974 en invoquant son article 9 sur les libertés d’opinion, de conscience et de religion et/ou son article 14 sur l’interdiction des discriminations.
Par cet article, l’auteur a voulu avertir que l’on ne doit toucher aux droits fondamentaux qu’avec prudence et en s’assurant de pas de donner de mauvais exemples qui pourraient un jour devenir funestes. Il exprime le souhait qu’ainsi éclairés les citoyens français se fassent les meilleurs défenseurs de leurs propres droits.
Constitution du 4 octobre 1958
Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789
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