Ma grand-mère est charmante et plutôt de gauche. Elle m’a questionné sur l’actuelle crise financière parce que ce qu’on en dit à la radio et à la télévision ne lui semblait pas clair ! Alors, j’ai fait de mon mieux !
Dis-moi, mon petit, qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ? On voit bien qu’on va se faire encore avoir, mais comment on a pu passer à côté, sans rien voir ?
La première chose qu’on n’a pas vue, c’est que le capitalisme, insensiblement depuis trente ans, a estimé que la production industrielle, c’est sale, c’est dur et, en plus, ça rapporte pas tant que ça. Et puis, il y a tous ces ouvriers qui revendiquent, qui menacent, qui réclament et ce n’est pas bon ! Ils ont préféré se consacrer aux doux frissons de la finance « pure » et renvoyer la production industrielle dans le tiers-monde.
Par ce transfert, le capital met en concurrence la classe ouvrière au plan mondial, et fait une formidable pression sur les salaires. Il satellise des pays du tiers-monde qui triment pour lui. Les mains libres, la spéculation, relativement limitée jusque-là, devient son exercice favori.
Mais tu m’as dit que la Chine était un grand pays socialiste. Elle a donc été satellisée elle aussi ?
Non. En fait, elle a su assez habilement tirer parti de ce mouvement. Elle était capable de produire des surplus (dans le textile, par exemple), dont elle avait moins besoin que de produits technologiques qui lui manquaient. Elle adhère à l’OMC, et dit : « Pour un million de tee-shirts, je voudrais un avion à construire moi-même. Qui veut de mes tee-shirts ? » Après dix ans de négociation, les pays occidentaux ont dit OK. Alors la Chine fait du commerce avec les pays capitalistes, se procure ce dont elle a besoin, améliore le niveau de vie chez elle, fait des progrès technologiques et se met à fabriquer téléviseurs, ordinateurs et toutes ces choses que les autres ne veulent plus faire et qu’elle apprend à fabriquer. Pas encore des avions, mais ça va venir !
Tu sais, Cuba aimerait bien exporter plus de sucre et d’autres produits qu’ils pourraient produire au-delà de leurs besoins, pour acheter d’autres choses qui leur manquent. Mais les Etats-Unis les en empêchent par le blocus.
Tu n’as toujours pas dit un mot de la spéculation, mon grand !
J’y viens. Donc, le capital financier spécule, surtout aux Etats-Unis, en Angleterre, en Espagne et dans d’autres pays. C’est en fait un type d’escroquerie que la police appelle « faire cavalerie » : emprunter pour rembourser la dette précédente. On dit « créer une bulle ». Celle qui éclate en ce moment, c’est la bulle immobilière.
Des courtiers en prêts immobiliers proposaient à des familles, même avec de faibles revenus, de leur prêter de l’argent pour acheter une maison. Puis, le prêt signé, ils le revendaient à une banque.
Mais c’est idiot de prêter de l’argent à des gens qui ne pourront pas rembourser !
Au début pas vraiment. Parce que, s’ils ne remboursent pas, la maison est saisie et revendue par la banque. Et comme il y a beaucoup de demandes de maisons parce qu’il y a beaucoup de prêts, les prix montent et l’affaire est bonne !
Jusqu’au moment où il y a tellement de maisons à vendre que les prix s’effondrent et fin de la chanson.
Donc les courtiers et ces banques-là ont fait faillite ?
Pas seulement eux. Parce que les banques qui avaient accordé le prêt, et avaient donc une créance, savaient que cette créance était douteuse. Alors, ils ont rassemblé toutes leurs créances, les ont découpées en rondelles et les ont revendues à d’autres banques plus grosses. C’est la fabrication de titres, très rentable au début parce que les intérêts des prêts sont élevés.
Si bien que, quand la bulle éclate parce que l’immobilier s’effondre, tout le système financier est gavé de ces créances pourries. Les assureurs qui garantissaient ces titres (ce sont par exemple Fannie Mae et Freddie Mac) ne peuvent plus faire face et c’est le système qui s’effondre (on parle donc de crise systémique).
Et où ça va nous mener ?
Tu vas payer, grand-mère ! Et probablement très cher ! Parce que, quand le capital engrange de formidables profits, il continue à se plaindre de ces ouvriers qui veulent toujours plus et que la réglementation les étrangle, mais, quand il y a des pertes, ils nous expliquent qu’ils ont un urgent besoin de milliers de milliards de dollars, d’euros, de yens, etc. Les travailleurs français vont donc contribuer à hauteur de 360 milliards d’euros : les “caisses sont vides” quand il faut prendre sur les profits, mais bien pleines quand on prend sur les salaires ! Bien sûr, on pourrait dire que l’économie spéculative n’est pas une vraie économie et que tout ça ne concerne que les spéculateurs, et pas nous, et que c’est bien fait pour eux. Certes ! Mais l’économie réelle est tout de suite touchée : effondrement du secteur de la construction, du commerce de détails, de l’industrie légère, puis lourde, etc. C’est une contagion. Résultat : fermetures d’usines, licenciements, baisse des salaires, des traitements des fonctionnaires, hausse des prix, hausse des impôts (tes impôts, pas les leurs bien sûr !). Et faillite des retraites par capitalisation !
Tu ne me rassures pas ! Mais qu’est-ce qu’on peut faire, alors ?
T’organiser grand-mère ! Il n’y a donc pas de syndicat des grands-mères ?
René Déhère