Déplacer des populations : critiquable, mais inévitable

Dans seulement vingt ans, la population indienne dépassera celle de la Chine. Avec en effet un taux de fécondité moyen de 3 contre 1,7 pour la Chine, l’Inde lui ravira le titre de pays le plus peuplé de la planète. Ce record, les autorités chinoises le laissent à son voisin sans aucun regret, étant déjà préoccupées par la situation actuelle. Le nombre de Chinois a en effet été multiplié par 2,5 entre 1949 et 2008, les 30 premières années de cette période ayant vu un doublement de la population alors que celle-ci n’a évolué que de 40 % lors des 30 dernières.
Pour ce pays, la démographie a toujours été un problème majeur, et est renforcée aujourd’hui par un phénomène de vieillissement lié au fait du doublement rapide de cette population et à un coup de frein brutal imposé par la politique de l’enfant unique. Avec 140 habitants par km² la Chine n’est pas, et de loin, le pays où la population est la plus dense, mais est par contre extrêmement mal répartie. Si environ un tiers du pays est surpeuplé et un autre situé dans la moyenne mondiale, le dernier tiers est par endroits totalement inhabité pour des raisons géographiques ou climatiques.
Ces régions traditionnellement pauvres sont de plus majoritairement habitées par des ethnies ou peuples minoritaires, ce qui rend la moindre modernisation sujette à conflit tant face à ces populations qui craignent de voir disparaître leurs cultures, que de lobbies politiques étrangers mettant en avant une « hanisation » forcée de ces régions. À moins que ces « bien-pensants » aient une solution de rechange, il n’existe pourtant d’autre possibilité que de déplacer des personnes de lieux où elles sont trop nombreuses et ne peuvent vivre décemment, vers des régions moins denses en population. À ces déplacements est lié le fait qu’il faille moderniser les infrastructures que celles-ci soient routières, ferroviaires ou aériennes, mais également construire des écoles, des hôpitaux et tout le tissu économique, ce qui en fin de compte profite au plus grand nombre.
Il est en effet difficile d’inciter des Chinois à quitter un environnement moderne fait du confort indissociable d’une vie décente, s’ils trouvent à des milliers de kilomètres de leurs lieux de naissance une région dont le niveau de structures est équivalent à celui d’il y a un siècle ou plus. L’emploi dans ces régions est également un problème, la majorité de la population traditionnelle survivant bien plus qu’elle ne vit et ne pouvant pour son équilibre accueillir une population supplémentaire. Il se doit donc également de déplacer un certain nombre d’industries, de commerces, ce qui a parfois des effets néfastes sur un environnement privilégié, mais fragile. Construire des usines les moins polluantes possibles a un coût élevé, même si les négligences à ce niveau ont un impact nettement plus néfaste à moyen ou long termes.
Il faut donc aux régions concernées veiller à ce que les fonds d’État attribués pour la modernisation soient intelligemment utilisés et surtout ne soient pas détournés par quelques cadres locaux appâtés par cette manne, ce qui est encore trop souvent le cas. Si le fait de désengorger des régions trop denses en population au profit d’autres biens moins peuplés reste relativement aisé en prenant un certain nombre de précautions, il en est tout autrement des populations autochtones. Ces régions traditionnellement pauvres sont en parallèle celles où les habitants n’ont majoritairement suivi qu’une scolarité courte ou inexistante, seules les jeunes générations bénéficiant de l’évolution commune dans ce domaine. Il est dès lors difficile de confier des responsabilités de haut niveau à des personnes n’ayant aucune formation, ce qui a pour effet de créer une main-d’œuvre d’origine locale qui dans la majorité des cas va occuper des emplois subalternes et donc sous-payés.
Si des études plus longues réalisées dans les nouveaux établissements scolaires sont la solution à cette mise à niveau, cela demande du temps et ne peut se faire en seulement une poignée d’années. Or, ce qui manque le plus à la Chine aujourd’hui c’est le temps, alors que paradoxalement une bonne partie de la culture chinoise est basée sur le principe d’un héritage se prolongeant et fructifiant au fil des siècles. Depuis les années 80, ce pays est allé vite, sans doute trop vite pour des mentalités n’ayant évolué que lentement durant les millénaires passés. Les jeunes veulent maintenant avoir le même niveau de vie quel que soit la région où ils résident, mettant ainsi la pression sur des responsables locaux ou nationaux pris au piège de cet emballement libéral qu’ils ont bien du mal à maîtriser.
Le risque d’un affrontement social en Chine ne vient non pas d’une éventuelle chute de l’économie, ni même d’une contestation du pouvoir en place, mais des aspirations de ces jeunes générations qui ne connaissant que peu le passé récent de leur pays. Pour eux, il est normal d’avoir le même niveau de vie dans le Sichuan qu’à Shanghai, et ils n’accepteront que peu de temps d’être les sacrifiés d’un système qui ne privilégie en apparence que les seuls « bien nés » des zones côtières.
Ce nivellement des écarts entre régions riches et pauvres ne peut se faire qu’au prix d’un profond bouleversement dans la structure même des zones les plus défavorisées. Un hôpital, une usine, une route ou un aéroport ayant un effet obligatoirement néfaste sur l’environnement visuel ou autre, même si ces éléments apportent un meilleur niveau de confort. Réussir cet équilibre délicat est le défi que doit relever la Chine d’aujourd’hui, demain se révélant déjà trop lointain pour des populations dont les plus jeunes n’ont majoritairement que faire de traditions qui ont pourtant fait de ce pays ce qu’il est.
Si certaines nations ont pu régler certains de leurs problèmes internes en copiant plus ou moins ce qui avait été fait ailleurs, la Chine est trop spécifique pour s’inspirer d’un modèle quelconque. Il lui faut donc inventer, innover, ce qui n’est pas sans risquer de commettre un certain nombre d’erreurs qui lui seront immédiatement reprochées. L’avenir de la Chine est sombre, non pas en raison du manque de possibilités de faire évoluer ce pays dans la bonne voie, mais parce que le temps s’avère être un des éléments les plus hostiles. Faire en trente ans ce que d’autres ont mis un siècle à réaliser est sans doute admirable, mais impose que ce rythme ne se ralentisse pas, ce qui se heurte à un élément de poids qui est l’être humain lui-même.
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