Irak : on prend les mêmes et ça recommence !
L’équipe de Georges W. Bush avait-elle une stratégie élaborée pour gérer le pays avant l’intervention américaine en Irak ? Rien n’est moins sûr, à voir ces atermoiements et ces hésitations depuis des mois. Les dernières nouvelles le confirment : tout est pifométrique depuis le début, les décisions contraires aux précédentes s’accumulent, laissant jour après jour les militaires sur place pantois. La dernière décision en date, celle de réintégrer les anciens baassistes dans l’armée ou la police régulière pose sérieusement question. Le pays a déjà été au bord du chaos, cette décision, présentée comme un geste de bonne volonté et de main tendue à l’ancien adversaire va en réalité plonger le pays dans l’instabilité. On n’efface pas quatre années de massacres d’un seul trait de crayon.

Dans les nouvelles troupes vont figurer des gens dont tout un quartier sait pertinemment que les mois précédents c’étaient les mêmes qui déchiquetaient femmes et enfants sur les marchés de Bagdad. Pire encore : en armant officiellement les anciens sbires de Saddam Hussein, l’armée américaine remet en place un contre-pouvoir à celui qu’elle a maladroitement installé. Un pouvoir qui le lui rend bien aujourd’hui, les seuls opposants à cette décision anachronique étant Nouri Maliki, qui y voit une ingérence supplémentaire, alors que tout le monde sait qu’il n’a effectivement que fort peu de latitude politique. Une ingérence et une crainte : celle de voir se reconstituer une armée véritable... d’opposition, avec les risques que cela implique de prise par la force de la direction du pays.
Les Etats-Unis, ces rois de l’improvisation, viennent de donner la possibilité à un autre Saddam Hussein de reprendre le pouvoir dans le pays. A voir les listes d’inscriptions baassistes qui s’allongent, on est en droit de se demander si ce n’est pas ce qui est souhaité au final, à savoir le chaos complet en Irak, qui retournerait dans l’horreur d’un gouvernement à poigne. On comprend mieux aujourd’hui pourquoi construire avec autant d’assiduité une ambassade aussi protégée et aussi coupée du reste du pays : quand on bâtit ce genre de bunker, ce n’est pas parce qu’on envisage des jours meilleurs et une paix sincère et effective. Connaissant les Américains, si c’était le cas, les rues de Bagdad ressembleraient déjà depuis longtemps déjà à Hollywood boulevard, et les bords du Tigre à Malibu. L’ambassade américaine démontre par l’exemple que ce n’est pas une paix durable qui est attendue dans les mois à venir. Mais un semblant de paix nécessaire à la préparation des bagages des Marines. W. Bush a beau dire le contraire à la télévision, plus personne ne le croit.
A l’origine de la situation est la création de milices à majorité sunnites privées (« Al-Sahwa »ou Réveil), soutenues par l’Etat (à très large majorité chiite), qui n’a pas assez de policiers, chargées d’éradiquer la violence des « insurgés » ou d’« Al-Quaida »... selon les appellations contrôlées. Une manne dans laquelle s’est engouffrée tout le monde, y compris les tueurs d’antan, pour une raison extrêmement simple : au bout, il y a les 300 dollars de salaire mensuel qui, là-bas, permettent de faire vivre cinq familles complètes au minimum. C’est le New York Times qui révèle le pot aux roses aujourd’hui : « David H. Petraeus, the overall commander in Iraq, estimated at the end of November that about 80 % then under U.S. contracts were Sunni. Each gets paid about $300 a month ». Un Petraeus qui avoue plus loin le scepticisme des Irakiens et de leur gouvernement face à cette surprenante décision, via son responsable le colonel Martin Stanton : « They’re deeply suspicious of any organized group of Sunnis, especially ones that were former insurgents ». Et ils ont de quoi : les « insurgés » commencent à viser la tête du pays, les marchés aux légumes ne leur suffisant plus.
La nouvelle tactique consistant à pactiser avec l’ancien ennemi Baassiste est le clone du mouvement en cours en Afghanistan. A se demander pourquoi, dans de cas, les deux pays ont été envahis par l’armée américaine, si ce n’est pour remettre en place quelques années plus tard ses anciens dirigeants ? Sur place, on est très dubitatif sur ce simple changement d’étiquettes, y compris dans les rangs de l’armée américaine elle-même : « One day, we remove the Al Qaeda patch and put on a CLC patch. Now they’re the good guys. » Le CLC étant le nom des milices locales. Comme en Afghanistan, on commence à prendre le thé ensemble... « Mid-level U.S. officers acknowledge that many of the men being drafted into the CLC groups are former insurgents ; one officer in east Baghdad marveled that he recently met over tea with CLC leaders who had been on his unit’s insurgent target list just weeks earlier ».
Les « mid-levels officers », à savoir les responsables militaires sur place ne faisant pas partie du staff décisionnaire sont donc extrêmement circonspects. Derrière leur interrogation du moment se cache un doute fondamental : si les anciens d’Al-Quaida sont devenus des interlocuteurs, que devient la lutte contre Al-Quaida ? Ou plus prosaïquement encore : ceux qu’on nous a présentés comme des terroristes en sont-ils vraiment, puisque aujourd’hui notre direction nous intime l’ordre de prendre le thé avec eux ? Comme en Afghanistan, la nouvelle stratégie américaine consistant à approcher les « insurgés » pour les incorporer au gouvernement local pose des questions métaphysiques aux hommes de terrain, qui s’aperçoivent que la nébuleuse Al-Quaida n’est pas tout à fait comme on a pu la leur présenter, et qu’ils doivent aujourd’hui pactiser avec ceux qui ont déchiqueté hier leurs collègues ou amis. Difficile à avaler. D’autant plus que les risques d’infiltration sont grands, comme le reconnaît un militaire sur place :« Are there people trying to infiltrate them ? Yes, » dit le militaire. « But we can sort through that. The majority of them just want to be part of the government of Iraq. Before, there was no avenue for them to become part of the government of Iraq. »
Pour les membres-mêmes du gouvernement, ce n’est qu’un cessez le feu provisoire, cette décision : « We do not yet have peace in this country, » Barham Saleh, affirme le Premier ministre, dans une récente interview. « This could well be just a ceasefire, » he said, and he called for renewed efforts to bring Iraq’s factions together« . Bref, à peine les Américains partis, ça recommencera, c’est sûr. Et un autre dictateur prendra le pouvoir par la force.
Il reste de tout cela comme une vague impression non pas de réconciliation nationale, mais de tentative d’organiser le chaos ou, plutôt, de le préparer scientifiquement. Le pifométrique fait place à une vision machiavélique à long terme. On en avait déjà eu l’impression avec la terrible gestion des armes, quasiment distribuées aux insurgés par l’armée américaine elle-même, on en est aujourd’hui encore davantage convaincu : ce qu’entretiennent les Américains, c’est un gigantesque chaos de toute la zone du Proche-Orient, qui ne peut avoir de gouvernement stable dans ces conditions. Une instabilité obtenue par toutes les méthodes imaginables, y compris le comportement dégradant des soldats américains vis-à-vis de leurs prisonniers. Sans qu’il y ait pour autant de suite : ce jour, le commandant d’Abu Graib, le Lt-Col Steven Jordan a été... relaxé de toute charge pesant sur lui ! La raison donnée laisse pantois : »il n’apparaissait pas sur aucune des photos« ! Ahurissant ! Comment à partir de là ne pas provoquer chez la soldatesque américaine un profond sentiment de dégoût et d’injustice ?
Un autre point avait mis la puce à l’oreille aux militaires de base américains : le 11 décembre dernier, un haut dignitaire du régime de Saddam Hussein, Izzat Ibrahim al-Douri, a échappé on ne sait comment aux soldats qui le pistaient. Il avait été repéré dans le village d’Al-Sada Al-Nuaim, près de Tikrit, à 180 km au nord de Bagdad. Washington avait offert en novembre 2003 une récompense de 10 millions de dollars pour sa mort ou sa capture. Le journal LeTemps précise que »l’opération a été menée avec le soutien de membres d’une milice locale en lutte contre Al-Qaïda, mais sans la participation de l’armée américaine, a précisé le vice-gouverneur« . On l’imagine mal en effet arrêté par des troupes en train de signer un accord avec son groupe... La précision de l’absence évidente des troupes américaines étant bien équivoque ! Le butin de son arrestation manquée est éloquent »Les policiers ont également trouvé le plan original de l’attaque de la prison de Badoush (Nord, près de Mossoul), en mars 2007, au cours de laquelle 140 détenus avaient pu prendre la fuite, dont le neveu de Saddam Hussein. Les forces de sécurité irakiennes ont également mis la main sur un véhicule contenant un ordinateur, des armes légères, des lunettes de vision nocturne et 250 millions de dinars (environ 200 000 dollars), selon un responsable local de la sécurité« . Il est déjà loin le temps ou sa tête figurait sur un jeu de cartes...
Aujourd’hui, à l’heure de la »réconciliation« , certains évoquent déjà ce jour-là un coup de fil au bon moment... un échappé de haut rang qui se fait s’interroger tout le monde sur la rapidité à vouloir supprimer physiquement les hauts dirigeants du régime, mais pas tous. Un Saddam Hussein, dont le parti n’est donc plus considéré comme hors la loi, ou du moins ces anciens fidèles. Pour Paul Wolfowitz, c’était pourtant bien al-Douri le chef de la résistance baassiste, le roi de trèfle du jeu de cartes, et le 6e dirigeant le plus recherché. Régulièrement vu entre-temps en Syrie et au Yemen, l’homme à la moustache rousse y aurait rencontré en novembre 2007, des dirigeants américains pour parler non pas reddition, mais... reconversion et insertion professionnelle ! L’intermédiaire s’appelant... Tony Blair ( »Blair made Britain a satellite for the US« ). L’homme présenté comme le »successeur de Saddam« a en fait tout compris au double jeu américain : »American cannot add new troops to achieve a military solution in Iraq, it is now looking for a political solution.« En résumé, la guerre est définitivement perdue, c’est un nouveau Vietnam non encore reconnu, il est temps de préparer les toits pour que les hélicoptères se posent à Bagdad pour embarquer les derniers soutiens au régime en place, qui sait déjà ses jours comptés. C’est bien d’ailleurs pour ça qu’il s’oppose aujourd’hui à la réinsertion des anciens baassistes dans l’armée ou la police nouvelle. Dans les communiqués officiels, c’est à peine si l’on dit que c’est le parlement qui a édicté la loi. Après avoir installé un gouvernement ostensiblement chiite, voilà que Washington fait volte-face et enrôle les sunnites.
Tout est improvisé : dans un article de 2006, on apprenait en écho que Paul Bremer avait demandé l’envoi de 500 000 soldats (sur les 168 000 aujourd’hui) pour pouvoir pacifier le pays ! Selon lui, aujourd’hui remonté contre les faucons de l’équipe Bush qu’il fut lui-même, l’improvisation avait été totale : »What emerges clearly from the diary is that there was no detailed postwar reconstruction plan, that the US lacked decent intelligence to deal with an insurgency it failed to predict, and the naivety of Americans who were shocked at the dismal state of Iraq’s economy and infrastructure after years of sanctions« . Notez »la naïveté« ... d’envahir un pays, s’entend... sans savoir qu’il est déjà exsangue, et le constat terrible comme quoi rien n’avait été préparé au préalable. De plus en plus, on s’aperçoit des ravages du cow-boy Bush, toujours prompt à seller son cheval..., mais en oubliant sur la route l’avoine pour le nourrir. Toujours prêt, même encore aujourd’hui de partir en croisade en Iran... à grands coups d’éperons médiatiques.
Si on y ajoute les mercenaires de Blackwater, qui en sont au stade des gaz balancés d’hélicoptères sur les Irakiens comme sur les soldats américains, on obtient un sentiment complet d’abandon de la base militaire vis-à-vis de sa hiérarchie, et l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire pour une police qui voudrait se mettre en place. Tout, en Irak, concourt à provoquer ce sentiment d’instabilité permanente. Et qui dit instabilité dit... augmentation des cours du pétrole, invariablement, qui ne profite pas vraiment aux Irakiens... et plutôt aux Américains (enfin, les sociétés de pétrole américaines). Dans la population irakienne, tout le monde ne partage pas non plus, loin de là, le nouveau volte-face américain. Un ancien colonel de Saddam, interviewé, semble bien résumer la situation actuelle : »Les Américains nous prennent pour des pions. Ils nous jettent et
ensuite veulent nous reprendre lorsque cela les arrange. Finalement,
ils sont comme Saddam : imprévisibles et dangereux« . A la tête de la diplomatie américaine, on aimerait bien se gargariser du contraire. C’est ce que dit, bien entendu Condolezza Rice, qui y décèle des »progrès politiques« . Avec à la clé le retour de 30 000 militaires américains, chose qui pourrait aider le candidat républicain... préféré, à savoir plutôt Mitt Romney, MacCain étant fermement opposé au retrait ( »même si c’est dans cent ans !")...
La position de Bush est vue d’ici comme très surprenante. En fait, il n’en est rien : les Etats-Unis ont pris l’habitude de négocier avec les anciens pouvoirs en place, après les avoir renversés, choisissant alors leurs hommes-liges. Von Braun, le lanceur de V2, en sait quelque chose : sans la politique de dénazification en 1945, un bon nombre de supporters d’Hitler n’auraient pas été accueillis à bras ouverts aux Etats-Unis où, semble-t-il, ils ont laissé des traces tangibles de leur passage. La différence aujourd’hui, c’est qu’on a mis quatre années à s’apercevoir de l’erreur en Irak. Juste le temps de démanteler complètement l’organisation administrative du pays et de plonger ce dernier dans le chaos. Izzat Ibrahim al-Douri est aujourd’hui le nouveau Von Braun. S’ils ne l’avaient pas récupéré et absous, ce fameux Von Braun, les Américains ne seraient peut être jamais allés sur la Lune !
En Irak, après avoir promis la Lune à tout le monde, ils laisseront derrière eux les mêmes paysages désolés que ceux de l’astre mort.
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