Les élections de 2022 noyées dans le brouillard des colères et des peurs
0) Configuration
A, i) La colère est une émotion passagère et intense consécutive à un désagrément dont la cause est diversifiée. On peut se mettre en colère tout seul, par exemple en montant un meuble Ikea. Mais en général, on est en colère contre autrui, ou contre une communauté, une société, une gouvernance.
A, ii) La colère, si elle se répète, trace des sillons dans l’âme et finit par s’inscrire comme un sentiment durable. Elle induit un malaise permanent pouvant se réactiver selon les circonstances. Elle finit par devenir un ressentiment et causer un désir de vengeance.
A, iii) Le ressentiment à l’égard d’une personne ou plus souvent d’une communauté ou de tout groupe humain (les mâles, les colonisateurs, les capitalistes, les gouvernants, les occupants…), est souvent entretenu par des agitateurs, des discours, relayés par les réseaux sociaux mais aussi dans les studios des médias de masse.
B, i) La peur est une émotion consécutive à la prise de conscience d’une menace, d’un danger. La peur dure tant que le danger est perçu ou analysé, qu’il soit réel, comme lors d’un orage violent, ou artificiel, comme la peur de l’avion qui disparaît une fois l’atterrissage réussi.
B, ii) Comme pour la colère, les peurs à répétitions finissent par miner l’âme et s’inscrire durablement, causant des troubles divers dont le plus courant est l’anxiété. On sait pourquoi on a peur car on a analysé le danger ou alors il arrive soudainement et l’on se rappelle que l’on a eu peur. L’anxiété est un sentiment diffus et persistant indépendant d’un danger perçu.
B, iii) Les médias, les réseaux sociaux, les agitateurs, parfois les experts, jouent sur les peurs en exagérant les risques, les dangers, en utilisant des faits de société ou alors des chiffres.
1) 2022. Une intranquille atmosphère plane sur la société française quelque 70 jours avant le premier tour de l’élection présidentielle. Cette atmosphère transparaît dans les médias, les faits de société, les témoignages. Deux notions caractérisent la tonalité de la France, la colère et la peur ; émotions se manifestant avec des formes et des circonstances diverses. La colère se convertit en ressentiment ; la peur se convertit en anxiété. Cette accumulation de sentiments constitue une banque psychosociale qui moyennant une habileté sémantique se convertit en un marché électoral conséquent. Nous les connaissons, ces agitateurs politiciens, fins limiers, capables de saisir les colères, les peurs, voire les amplifier pour les convertir en suffrages. C’est d’ailleurs le thème central de l’analyse livrée en 2006 par Peter Sloterdijk sur la colère comme l’un des ressorts de la civilisation occidentale et comme capital sentimental pouvant être transformé en banque de la vengeance et permettre l’arrivée au pouvoir de formations politiques pas nécessairement libérales ni démocratiques.
2) 2006. L’année de parution en version originale du livre de Sloterdijk est précédée d’événements marquants. L’année 2005 fut marquée par une suite d’incidents dans les cités. Une émeute se produisit à la Goutte-d’Or après la blessure d’un vendeur de crack par un policier. D’autres faits similaires se sont déroulés et c’est cette année que Nicolas Sarkozy offrit à la marque Karcher une publicité dont elle aurait bien aimé se passer. En octobre 2005, le décès de deux jeunes fuyant la police déclencha des émeutes de grande ampleur dans plusieurs villes. La propagation a surpris les autorités ; quelque 200 communes touchées à des degrés divers et l’état d’urgence fut appliqué dans une liste de territoires. L’intervention de l’armée fut examinée en très haut lieu.
Dans un tout autre contexte, la colère contre le capitalisme se manifesta à maintes occasions et tout particulièrement lors des sommets du G7 avec des mouvements d’une grande intensité. Le monde entier découvrait alors comment opéraient les black blocks, au tournant des années 2000. Les émeutes ont été nombreuses les années ayant suivi la chute de l’empire soviétique. Elles épousent le cours des épidémies, apparaissant furtivement puis s’estompant aussi vite qu’elles sont arrivée. L’Observatoire de téléologie en a donné un exposé éclairant en 1999 : « Si la portée des émeutes en France n'a pas grandi après l'apogée sans événement du mouvement des émeutes dans le monde, le nombre de ces brèves révoltes d'un à quatre soirs a atteint son expansion maximale en 1993-1994. Mais que ce soit dans les banlieues isolées, dans les centres-villes à l'occasion de manifestations lycéennes ou étudiantes, ou dans les violentes protestations d'autres corporations dépitées, le rétrécissement de perspectives n'a cessé d'empirer, selon les coupe-feu mis en place par l'idéologie dominante dans le monde : le spectacle du néonazisme a servi ici de diffamateur, le rappel des vieilles religions monothéistes a permis de diviser, des relents ethniques se sont affirmés, et partout le fossé entre gueux des banlieues et pauvres de la middle class s'est accru. Un embryon d'organisation en bandes s'est substitué aux affinités idéologiques ou spontanées des émeutes de 1989-1991 avec, pour résultat, une sorte de ségrégation à l'intérieur de l'émeute, dont les effectifs diminuent. L'émeute cesse d'être un lieu de rencontre. Aucun moyen d'expression nouveau n'y est apparu (à part peut-être les incendies délibérés et massifs de voitures), et même les prétextes fatiguent, à force de répétition. En peu de temps, l'émeute était devenue un acte largement ritualisé, ne surprenant plus et ne menaçant plus de déborder, de devenir insurrection. Comme pour l'Intifada, la répétition de l'identique a produit une sorte d'identité de l'émeute (ici française, avec un scénario de soirée de week-end, de colère contre une bavure policière et de décor de cité de banlieue), et ce particularisme local a peu à peu supplanté son universalité. Les principaux champs de bataille de cette époque ont été désertifiés par le quadrillage de l'Etat et par la résignation des plus âgés, et l'émeute y est plus souvent un souvenir glorifié qu'un possible proche ».
2006 c’est aussi l’année des grandes manifestations contre le CPE voulu par le premier ministre Villepin. C’est sans doute la dernière fois qu’un mouvement transgénérationnel non sectoriel s’est produit en France, avec un succès indéniable puisque la loi votée par le Parlement ne fut pas promulguée par le président Chirac en fin de mandat. Deux ans plus tard, en septembre 2008, Lehman Brothers, banque créée en 1850, se déclara en faillite. Cet événement, interprété comme un 11 septembre du secteur financier, déclencha une crise systémique, suscitant un effroi dans le monde politique si bien que les Etats occidentaux ont déployé des mesures sans précédent pour colmater les brèches et rassurer les établissements bancaires. Une seconde secousse se produisit en Europe en avec la crise de la dette grecque, résorbée en 2010 avec des mécanismes aussi obscurs qu’un moteur d’automobile pour le profane. La Grèce fut le théâtre d’un événement quelque peu passé sous silence mais qui prend son sens cette année. En 2015, le Pasok, parti socialiste ayant occupé en alternance le pouvoir pendant des décennies, chuta à moins de 5% lors des législatives. Un résultat de ce « calibre » est attendu en 2022 pour le PS représenté par Anne Hidalgo.
3) L’histoire retiendra-t-elle une sorte de période charnière en 2010 ? Les colères ne se sont pas estompées, loin s’en faut. La faillite des organisations revanchardes prophétisée par Sloterdijk en 2006 ne s’est pas produite. Le printemps arabes et les troubles événements en Ukraine en donnent une illustration. En France, la colère s’est intensifiée, prenant différentes formes et façonnant les crises successives assorties de violences. On l’a constaté sous le mandat Hollande lors des manifestations contre la loi El Khomri en 2016. En 2018 une explosion sociale s’est produite avec les gilets jaunes. Puis lors de la pandémie de Covid les colères se sont affrontées, mettant face à face des Français insatisfaits et des autorités un peu dépassées. Les antivax, que l’on ne confondra pas avec les antipass, ont été au centre de violentes polémiques.
En 2022, la colère n’est plus le trait dominant de l’atmosphère émotionnelle et sentimentale. La peur est devenue majoritaire depuis les terribles attentats de 2015 puis les peurs climatiques façonnées par les discours et les rapports d’experts. Peurs économiques aussi avec la crainte du déclassement, de la chute dans la pauvreté. Craintes numériques, avec puces et autres algorithmes. Last but not least, la peur de la maladie qui a surgi avec une ampleur exceptionnelle et s’est intensifiée pendant l’épidémie de Covid, de 2020 à 2022. Dans un tout autre registre, la thèse du grand remplacement engendre des craintes et plus généralement, les Français attachés aux traditions ne regardent pas d’un œil serein toutes les évolutions culturelles et technologiques qui semblent propulser le monde dans un univers ambivalent, perçu comme menaçant la vision du monde d’avant.
4) Les ressentiments et les anxiétés se traduisent souvent par une perte de confiance. Les sujets sont inquiets, se sentent menacés, sont agacés et pour le dire autrement, ils n’ont plus le sentiment de vivre dans une zone de relatif confort. Les sujets perdent confiance en leur avenir, parfois ils doutent de leur entourage et quelque fois ils perdent leur assurance. Enfin, cette tendance se manifeste à l’égard de la chose publique, des institutions, des administrations et du politique et finit par devenir de la défiance. Mal de notre époque s’il en est. La confiance face à l’adversité et l’indocile sociabilité humaine fut encadrée, en Occident, par deux dispositifs idéologiques, l’un adossé au catholicisme, succédé par son avatar sécularisé, le socialisme progressiste. Ces deux dispositifs ne sont plus opérants, leur efficace s’est effacée. Il n’y a rien pour les remplacer à part les lubies transhumanistes.
Le constat de date pas d’hier. Une proportion non négligeable de citoyens n’ont plus confiance en l’avenir, ce qui se traduit par une désaffection du politique, fui par les uns, défié par les autres. Les politiciens habiles et peu scrupuleux tentent de convertir le capital accumulé de peur, anxiété, colère, ressentiment, en capital électoral. Le malaise est une part de marché considérable que se partagent les formations politiques improprement désignées comme populisme. La division gauche droite n’a plus cours, pas plus que la doxa marxienne et socialiste de l’opposition des classes et de l’émancipation collective. Une nouvelle division est apparue, séparant les citoyens se percevant comme à l’aise, avec un avenir lisible, sécurisé ou affronté avec force, et d’autre autre côté la société du malaise, des mécontents, du ressentiment, qui représente une bonne majorité si l’on ajoute les anxieux qui souvent, ne votent plus, ne croyant pas aux solutions politiques. Cette division se traduit par la nouvelle donne politique avec Macron le brillant illusionniste progressiste prisé par les « gagnants », les « parvenus », les « confiants », et le camp de la défiance habité par colères et peurs, tenté par le trio Le Pen, Zemmour, Mélenchon. Ces trois-là comptent engranger des parts de marché électoral en s’appuyant sur la banque de la vengeance mais ils ne sont pas les seuls puisque le désir punitif est présent plus ou moins crypté dans les programmes de nombreux candidats. Punir certes, mais juste une minorité devenue bouc-émissaire du malaise.
En ce début de XXIe siècle, l’aliénation ne se produit plus à l’usine et l’exploitation ne vise pas uniquement la force de travail. Une nouvelle exploitation a émergé, celle des peurs, anxiétés, fragilités, ressentiments, colères. Le politique joue sur ces passions tristes, de concert avec l’industrie et ses productions sécurisées et sécurisantes. La méfiance et la défiance gagnent les populations au détriment de la confiance.
5) La confiance est un sentiment ayant la signification de stabilité, d’équilibre. Elle se situe comme les vertus dont Pierre Damascène nous dit qu’elles sont au milieu de deux passions ; la prudence entre l’irrésolution et la présomption ; le courage entre la lâcheté et la témérité. La confiance se place entre la méfiance et la défiance ; elle n’est pas innée mais elle est le résultat d’une longue expérience accompagnée d’une appréciation, d’une interprétation. On dit que la confiance se gagne, autrement dit, elle est le résultat d’un jeu existentiel dont les participants sont gagnants. Inversement, lorsque les événements et les résultats ne sont pas conformes aux attentes, la confiance se perd. Il est important de noter que la confiance, comme du reste les valeurs, n’est pas un fait objectif mais une appréciation des choses vécues et que bien souvent, un biais s’insinue lorsque la confiance se perd parce que l’on attend trop d’une personne ou des autres. L’affaire semble entendue. Les Français n’ont plus confiance dans le politique, parce que les gouvernants et l’Etat ont failli dans certains secteurs mais aussi parce qu’un malentendu s’est produit entre des citoyens qui demandent parfois trop et des gouvernants élus sur des promesses qu’ils n’ont pas complètement tenues. A ces faits s’ajoutent le trouble jeu (machiavélique) des agitateurs médiatiques et politiques qui ne se privent pas de noircir le tableau au risque de miner encore plus la confiance. Enfin, la multiplication des règles, normes et autres évaluation constitue une réponse face à une demande de résultats conformes et de sécurité de la part des populations. Le sujet responsable disparaît peu à peu au profit des procédures, des commandes numériques, des algorithmes, des logiciels. La science décisionnelle se substitue à l’entendement humain et à la raison.
« Sapere aude ; Aie l’audace de savoir » fut la devise des Lumières, proposée par Kant, commentée par Foucault. La science décisionnelle dit au contraire : « méfies-toi de ton savoir, tu risques de t’égarer, de te tromper, de mal faire ; aie confiance en la Science, qui sait mieux que toi ce qui est bon pour toi et pour la société ».
Méfiances, défiances, peurs, colères, sont à l’origine d’un brouillard cognitif d’ordre moral, influençant à des degrés divers les comportements, les attitudes, le travail, les relations humaines et notamment, la chose politique. Tous les acteurs de la société contribuent à façonner ce brouillard, y compris la communication politique. Les autorités en charge de la gestion du Covid ont montré qu’en haut lieu, les élites dirigeantes ne sont pas immunisées contre la peur (du virus, de la saturation des lits d’hôpitaux) ni contre la colère (contre les non vaccinés) et pas plus contre la bêtise (les mesures de l’Absurdistan, interdiction de danser, de manger dans les trains) L’arrivée de ce brouillard, sa persistance, explique pourquoi des millions de Français boudent les urnes et se détournent de la chose politique. Lorsque le brouillard gagne la société, les éclairés ne peuvent rivaliser avec les spécialistes de l’enfumage.
Le lecteur attentif se demandera si l’on peut sortir du brouillard. La réponse est oui, encore faut-il le vouloir, être intelligent et bienveillant. Et peut-être jouer sur une grâce venue d’ailleurs. Les Evangiles ne sont pas forcément opposés à Voltaire.
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