Sarko bourreau ?
A chaque société son troll : la France va beaucoup s’agiter autour de la question du rétablissement de la peine capitale. La faute à Karl Zéro, animateur privé de télé, qui signe son retour par une interview curieuse du père du petit Enis. De table ?
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Les bonnes âmes hurleront qu’on ne peut se permettre ne serait-ce qu’un demi bon mot sur des sujets aussi graves. Mais de quoi parle-t-on, au fait ? Du retour de la peine de mort dans le débat public ou du retour du journalisme approximatif de Karl Zéro ? Les deux, mes généraux. Dimanche, sur karlzéro.tv, le site de l’ancien animateur de Canal+, diffusion d’une interview du père du petit Enis, enfant martyrisé par un pédophile récidiviste. Dans l’interview le père avoue être pour le rétablissement de la peine capitale, dans des cas de violence sur enfants uniquement, pas pour les voleurs, ni les braqueurs, argumentaire maintes fois entendu dans les bistrots de Navarre et d’ailleurs. « Et Sarkozy, vous lui avez dit que vous étiez favorable à la peine de mort ? » demande Karl Zéro, sérieux comme un pape recevant Bernadette, « oui », répond le père d’Enis, « Et qu’a-t-il répondu ? », enchaîne l’animateur, « Franchement, étonnamment, il m’a répondu que lui aussi, c’est ce qu’il aurait voulu. » Voilà, Mustafa Kocakurt a fait son effet, Karl Zéro aussi, la bombinette est amorcée, elle ne tarde pas à exploser, en fragments.
On revient là aux grandes heures
du Vrai Journal, et à ses têtes nucléaires qui s’achètent comme des paquets de
cigarettes, et aux lettres d’Alègre, le tueur en série de Toulouse, pas celui
du PS, et aux confessions des prostituées qui accusent la haute société
toulousaine d’un tas de sévices sans aucune preuve, on revient au bon temps du
journalisme dit d’investigation et de ses limites. « Sarkozy favorable à
la peine capitale », retour en grande forme pour l’animateur à lunettes,
qui, quelques heures après le vacarme provoqué par sa vidéo avoue quand même au
journaliste du Monde venu s’enquérir, que le père d’Enis s’est depuis rétracté,
qu’il n’a pas dit ce qu’il a dit, en tout cas pas voulu dire ce qu’il a
effectivement dit. Rien de très clair, pas plus que ce décor d’entrepôt choisi
comme plateau de l’émission de Zéro. Rien de très clair, mais suffisamment de
pistes en tout cas, pour las antisarkozistes primaires pour ressortir leur
chapelet et égrener leur litanie « sarko-facho » mise en veilleuse
depuis quelques semaines.
« Je suis opposé à la peine de mort. C’est pour moi une question de principe. Je crois que le monde doit continuer à cheminer vers son abolition totale. » Ces mots sont pourtant bien du président actuel lui-même, de janvier 2007, au sortir de l’exécution clownesque de Saddam Hussein, sponsorisée par ses amis américains. Alors, Sarkozy, girouette ? L’Elysée dans un bel ensemble (pour une fois) dément, et assure que le père du petit Enis est très « perturbé » (on le serait à moins) par ce qui est arrivé à son fils. Ses mots ont dépassé sa pensée. Soit. Mais la pensée de Sarkozy aurait-elle, dans un de ces moments d’égarement ou de compassion débordante qu’il affectionne tant, « dépassé ses mots » ? Difficile à croire, mais pas impossible à imaginer. L’homme veut enfermer les pédophiles dans des hôpitaux spécialisés, souhaite tout mettre en œuvre pour qu’ils ne sortent jamais, et considère que ces criminels-là ne sont pas curables. Il souhaite aussi que, dans d’autres affaires, aucune personne ne soit estimée trop irresponsable pour être jugée, et condamnée. Mais surtout, par-dessus tout, Sarkozy, comme il le dit lui-même dans le bouquin de Reza, sait faire, quand il le faut, dans le « gros rouge ». Qui tache.
Pas un pilier de comptoir en
France qui ne vous dira que les violeurs d’enfants, il faudrait les zigouiller,
pour rester poli. Tous ces braves gens qui remplissent les journaux de Jean-Pierre Pernaut et les plateaux de Julien Courbet, qui discutent hausse des prix
du pain comme d’autres CAC 40, pas un de ces « bon sens »-là qui
jettera la pierre au bourreau. Pour beaucoup, oui, les assassins ou les violeurs
d’enfants méritent la mort. Ou en tout cas pas de vivre. Cette réalité-là du
terrain, Sarkozy sait la flatter quand il faut. Son boulot de président
c’est aussi de montrer, de temps en temps, d’une émotion l’autre, que cette
France-là, il la comprend, il l’entend, et qu’il est capable de l’écouter,
même, si on insiste un peu. Un vote est un vote.
Alors, oui, Sarkozy a peut-être dit au père d’Enis qu’il était lui aussi favorable à la peine de mort, « dans certains cas ». Ca ne jurerait pas avec le personnage, et ce qu’on en sait. Et oui, Sarkozy démentira avec force avoir prononcé de tels propos, et répondra par le dédain aux socialistes, entre autres, qui ne manqueront pas dans les heures qui viennent, de lui demander de « clarifier sa position ». Et oui, Karl Zéro est pour beaucoup dans ce petit scandale-là, dans cette nouvelle affaire Sarkozy. Il est comme le président, Karl Zéro, une seule chose compte à ses yeux : qu’on parle de lui. Le cas échéant, il pourra toujours se targuer d’avoir relancé le débat sur la peine de mort.
Un débat qui était devenu presque inévitable, ces dernières semaines, tant l’adresse aux victimes était devenue la norme élyséenne, pour tout et n’importe quoi. Mais « la justice n’est pas faite pour les victimes » rappelait un avocat, dans Libération, il y a quelques jours. Et la peine de mort n’a rien à voir avec la justice. Elle vient après, au moment de rendre des comptes, quand les « victimes », justement, crient vengeance. Quand la réflexion n’est plus là, que la peur, ou la haine. Elle ne résout rien et interdit le doute. Elle n’a donc, logiquement, raisonnablement, aucune utilité. Que Sarkozy, ou Bush, ou Hu Jintao (le président chinois) nous démontrent le contraire.
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