Pour Alain Bentolila, si nos enfants passent à l’acte plus vite et plus fort, c’est parce que nous n’avons pas su leur transmettre la capacité de mettre pacifiquement en mot leur pensée pour l’Autre. Pas la peine d’instrumentaliser une contre-violence étatique (portiques, fouilles...), le problème n’est pas là, il est dans une "insécurité linguistique". Puis, Bentolila raconte un souvenir de 2006 au tribunal. Un jeune Français en insécurité linguistique n’arrive pas à se faire entendre du tribunal et passe à l’acte, après s’être entendu dire "Expliquez-vous donc au lieu de grogner comme un animal !", se faisant sanctionner fortement par le même ministère de la justice. Bentolila déclare : Il fallait que justice passe et elle est passée. Je ne comprends pas cette phrase. Non, la justice n’est pas passée. Elle a même été violemment bafouée par celles et ceux qui avaient en charge de l’exercer.
La remarque de Bentolila est paradoxale. Il passe tout son article à montrer que "nos enfants", c’est son mot, sont victimes de l’insécurité linguistique, puis quand l’adolescent accomplit ce qui lui paraît inévitable (empoigner le procureur au milieu de son laïus) Bentolila réintègre "l’institué" de l’institution et trouve que le délit grave est justement puni. Ce jeune Français de 16 ans a subi 13 ans d’école qui ne lui ont pas donné les mots pour laisser une trace de lui-même sur l’intelligence des autres, il est passé à l’acte, ce qui remplit une certaine logique, (montrer cette logique, cette fatalité même, me semble être le sens de l’article), et il va subir plusieurs mois de prison ferme. Cependant, nous dit Bentolila, la justice serait passée.
La parole est l’institution humaine fondamentale qui sert sans doute à créer un temps de sereine négociation linguistique. Il ne faudrait pas trop rêver. La parole injurieuse est aussi envoyée, en premier même, selon le récit d’Alain Bentolila, par le procureur. Le mensonge, la calomnie, la diffamation, la moquerie, l’omission, le travestissement des propos ou des faits rapportés font partie du langage, et les fonctionnaires du ministère en sont capables tout autant que les autres. Cela peut tuer, comme on le voit par exemple dans le film de Patrice Lecomte Ridicule. Il y a des exemples de cette mise en dérision de l’Autre par les fonctionnaires dans le récit de Bentolila : des formules ampoulées, apparemment hors de saison, mais dont le fonctionnement symbolique d’exclusion ne doit sûrement pas échapper aux prévenus qui, pour être en insécurité linguistique, ne sont pas des imbéciles. Le ministère, via son personnel, leur dit assez clairement : "Vous n’êtes pas de notre monde". Et c’est quoi la République, sinon le fait que chaque citoyen est, c’est-à-dire appartient à la République ? Ce n’est pas seulement l’insécurité linguistique de ces jeunes qui est en cause dans cette histoire, c’est aussi l’usage qu’en fait une institution centrale de notre pays : elle s’en sert contre eux. Parodie de justice dit Bentolila. En effet. Alors qu’une autre institution centrale, l’école, est arrivée à les mettre dans cette situation d’insécurité. Ou n’est pas arrivée à les en sortir ? Là aussi. Chaque rentrée, les livres d’enseignants font un succès sur le thème : "ma vie d’horreur dans la banlieue". Ce dénigrement d’une certaine catégorie de Français (la plupart sont français) relève de la discrimination mais a l’assentiment général. Oui, les enseignants y sont bien malheureux et les plaindre est juste et bon. Qui s’occupe de résoudre le problème ? Alain Bentolila dresse un constat et un diagnostic : insécurité linguistique. Comment règle-t-on cette insécurité ? Qui doit le faire ? Par quels moyens ? Dans quels délais (en gros) ? Une décennie ? Deux ?
Il me semble que l’histoire narrée, telle qu’elle est narrée, évoque autre chose qu’une insécurité linguistique qui pèserait sur une des parties prenantes de cette affaire, et seulement sur une partie. Les jeunes les plus défavorisés sont en faiblesse langagière par rapport au langage soutenu attendu dans les institutions républicaines, en faiblesse surtout, pas en insécurité (au sens de l’incertitude, qui fait qu’on ne sait pas sûr de se sur quoi on peut compter). Au contraire, Ils peuvent être sûrs d’être en culpabilité préalable et structurelle (à l’école et au tribunal). Au tribunal : Pas un seul de ces douze jeunes n’a tenté d’articuler la moindre explication, de construire la moindre argumentation nous dit Bentolila. Le seul qui l’ait tenté n’a pas pu s’exprimer, recevant, de la part du procureur : "de quoi voulez-vous donc nous entretenir qui ne puisse attendre l’ultime fin de ma péroraison ?" Ce n’est pas une insécurité linguistique qui l’a fait passer à l’acte, c’est un mépris (il n’a pas de prix, il ne vaut rien) institutionnel a priori. Il a souffert plus que ceux qui se sont soumis à cette dévalorisation politique/institutionnelle et ont préféré ne rien tenter. L’école nous dit sensiblement la même chose : elle ne peut pas remédier aux problèmes sociaux et si la société résolvait ses problèmes, tout le monde verrait comme les enseignants sont efficaces et savent donner le succès scolaire à tout le monde ! Certes, nombre de jeunes ne savent pas bien s’exprimer, mais il faut aussi se demander quelles traces sur l’autre a laissé la parole du procureur.
Il faut cesser de penser à celles et ceux de la banlieue, en terme de manque, de handicap... Ils méritent toute notre considération. Ce ne peut être qu’avec notre considération pleine et entière que nous pourrons faire société avec eux. Leur mal n’est pas un manque en eux, un manque linguistique qui les mettrait en insécurité. Ils ne sont pas moins que nous. Le mal est un plein et il est en nous aussi.