Pourrons-nous sortir de ce Moyen Age technologique et faire advenir un 21ème siècle lumineux ?
Après avoir fait le bilan des années 2000 dans une chronique facétieuse, après l’émission de Taddeï (15 décembre) qui lui aussi, a eu l’idée d’établir un bilan, mais esthétique, de ces années là, il paraît intéressant d’aller vers de plus profondes perspectives et d’imaginer une éventuelle transformation de nos sociétés qui pour l’instant, ressemblent à une sorte de Moyen Age hyper technologique

Prélude métaphysique et philosophique.
Notre époque se prête à bien des analyses ou alors, des rêveries philosophiques, un tiers ésotériques, un tiers mystiques, un tiers raisonnées. A ce jeu là, Heidegger est passé maître dans l’art de la spéculation sur des choses cachées en devenir. Pourtant, notre monde paraît si lisible, même s’il est parsemé de crises et conflits. Les pouvoirs politiques s’opposent quand les Etats sont constitués, sinon, terrorisme, incivilités, mafias et guerres tribales se déroulent. Mais tout ce beau monde, « civilisé ou pas », se trouve inséré dans l’univers de la technique, la marchandises et les technologies. La technique, dans sa conception instrumentale, est un moyen utilisé pour des fins, elle est orientée vers des fins spirituelles, pensaient les bien pensants du premier 20ème siècle. Mais Heidegger, flairant l’évidence facile, fit une supposition. Et si la technique n’était pas qu’un simple moyen, quelles chances aurions-nous de nous en rendre maître ? (La question de la technique, p. 11, in : Essais et conférences, Gallimard)
Un peu plus loin dans le texte… Selon Heidegger, tant que considérons la technique comme un instrument, cherchant à nous en rendre maître par la volonté de la maîtriser, nous passons à côté de l’essence de la technique (p. 44) Par ailleurs, le danger de la technique ne vient pas tant des dégâts qu’elle peut occasionner que d’une menace de modifier l’homme dans son être ; une menace d’occulter à l’homme la promesse d’un dévoilement plus originel, l’entendement d’une vérité plus initiale (p. 37).
La Modernité eut lieu lorsque l’homme se mit en tête de vouloir, maîtriser et dominer la nature. Et maintenant, en 2008, doit-on prendre au sérieux l’oracle d’Heidegger et convenir que la technique nous place dans un monde infini, certes, mais un monde fermé par des œillères, privé d’un sens plus originel, ou du moins, un sens plus haut en contenu (esthétique, éthique, philosophique) ?
Centre du triptyque. Portrait de notre Moyen Age technologique en l’an 2000
Alors, quelles conclusions ou enseignements ou opinion tirer de ce constat d’un 21ème siècle qui n’apporte plus d’innovation ? La crise économique ne serait-elle pas le symptôme des sociétés qui ne savent plus s’inventer et qui du reste, n’ont jamais cherché à soutenir l’innovation. Qui sait, les élites pourraient se retrouver en concurrence avec le peuple imaginatif, avec la cohorte des créatifs culturels ou disons en complémentarité. Un créatif qui concurrence les élites risque d’aliéner son talent qu’il solde dans l’opportunisme des compromissions de carrière. Le réel se plante dans la face du système, tel un pieu aveuglant ce cyclope hémiplégique d’un monde où seule, la rationalité économique occupe le champ de vision de dirigeants qui ont le nez sur le guidon et s’agissant de l’industrie automobile, ont mal préparé la décroissance de la conduite. En fait, les politiques, les financiers, les industriels se renvoient la balle mais le système n’a pas été préparé pour se transformer. Et cette recension des non-œuvres dans une non-décennie 2000 laisse imaginer l’étendue du non-progrès effectué au super-galop par les sociétés avancées oeuvrant pour bâtir une non-civilisation !
La décennie 2000 n’existe pas. Elle se confond avec la précédente ; (bien que les gens qui en vivent la présentent comme une synthèse) Contrairement aux décennies du 20ème siècle qui ont toutes affiché une spécificité. Un fin observateur né en 1850 aurait pu en dire autant pour le 19ème siècle, notamment le tournant de la Belle Epoque, vertige du Temps. Un autre observateur plus ancien, appelons-le Baudelaire, avait décrit avec force poésie la réaction de l’esprit face au changement, notamment l’éclairage au gaz. Mais actuellement, nous vivons dans un monde installé, figé, mais extrêmement mobile. Les années 2000, c’est le monde clos du Moyen Age où barbotent et s’agitent une infinité de poissons et de signaux. Un grand aquarium. Plein de formes exotiques, mais aussi de bancs de poissons uniformisés, regardez à la sortie des collèges. Un aquarium qu’on voit sur les écrans. Mais dans la vie ordinaire, rien de bien extraordinaire. Des gens moroses, plus ou moins bien sapés, avec des projets et des goûts, des gens blasés, fuyant l’ennui avec les technologies. Le quotidien va bon train mais les gens attentifs captent des petits détails faisant la joie de l’ordinaire.
Qu’est-ce qui marche ? Les romans généralistes, de Werber à Picouly, la télé réalité, la star ac’, les séries généralistes, les magazines people, les livres des peoples, les livres sur les scandales, les livres des vedettes politiques, les dicos pour les nuls, les livres sur les affaires, le porno, les spectacles grand public, d’insipides pop opéras de chez Plamondon, la BD pour ados attardés, la science vulgaire des Bogdanov et des éditeurs, la daube musicale ; bref, les masses faciles se divertissent en lisant, voient, écoutent, et les élites contrôlent en pratiquant un hédonisme feutré. Rien de bien nouveau. Le système sociologique mis en place par les nazis a fini par s’imposer lentement et spontanément mais sans les défauts de fabrication des premiers essais. Nous sommes dans des Etats de droit, même si nous sommes dans la merde. Mais Alors démerdons-nous ! Quelle est la situation et quelles sont les clés ?
Libérer la matière, les volontés, les corps, sortie de l’ensorcellement religieux pour bâtir un monde moderne, c’était il y a sept siècles. Serions-nous dans un Moyen Age technologique et scientifique ? Certainement si l’on se réfère à quelques livres dont le méconnu Cité des morts de Jan Marejko, œuvre étrange où le mal sort de la machine et le salut s’en remet au Logos. Le technocosme s’allie avec la mort. Le technocosme sait aussi être l’instrument de cette fausse existence faite de signaux et d’agitations, de postures et de mises en scène des individus épris de salut dans le théâtre des ego et du paraître. La cité des singes rationnels parlant, se mirant dans les normes du spectacle mondial. Et se perdant dans la jouissance triste des consommations futiles et inutiles. Ainsi se décline notre Moyen Age, avec ses prélats se prélassant dans les médias, repus, gavés de fric et de notoriété, livrés à la dévotion des masses déculturées pour plus de pognon. Et ces politiciens armés d’une fausse conscience, prêts à céder sur quelques points d’honneur et se perdre en casuistiques pour ne pas perdre le pouvoir. Le gars qui se lève tôt, eh bien… et j’en passe et des pires… sarkonnades… Ainsi se joue la comédie humaine de notre Moyen Age à l’ère technologique.
Un étrange Moyen Age du reste, qui semble se refléter dans une espérance post-moderniste du passé, celle des années 1970 et un peu plus tardives. New Age, sans doute. Un New Age résonnant comme un âge d’or promis puis gâché par la frénésie frivole de l’essor technologique des années 1990, alors que les réactions conservatrices donnaient la tonalité à une politique rigoureuse. Technologie et politiques, deux instances entre les mains des castes dominatrices qui ont gagné la partie. Les masses ont bien quelques moyens mais aussi des leurres et des gadgets ; de plus en plus, les peuples se partagent les miettes et les élites les dividendes. Vision caricaturale mais avérée. Et ces moyens, ont s’en contrefout quand on pense les fins et qu’on se moque de panser les faims artificielles. La civilisation est plus une affaire d’esprit que de moyens matériels et financiers. Pourtant, le monde (des élites) a décrété que sans la compétition pour les moyens, il n’y a pas d’horizon ni de salut pour les sociétés avancées. L’économie de la connaissance n’est pourtant qu’un leurre lancé à Lisbonne un jour de réunion des eurocrates. Car l’économie de la connaissance n’est que le signe du Moyen Age contemporain dont il va falloir se libérer. Economie d’un monde infini mais clos car horizontal. Nouveau Moyen Age, faire le chemin à l’envers, bâtir une culture de l’Esprit pour sortir de ce technocosme qui ne finira que dans la dégradation entropique, noyé dans les désirs déçus et les espérances avortées. Nouveau Moyen Age, culture de l’efficace et du savoir-faire pour des leurres extincteurs du spirituel et promoteurs de l’émotionnel, mais des avantages pour les acteurs de ce système. Nouveau Moyen Age, Ensorcellement de la marchandise et des gadgets. Culte de l’efficacité et de la gestion. Rationalité des moyens comptables appliqués à l’humain.
Etrange idée que de faire le chemin à l’envers. Allégorie en forme de boutade. Il fut un temps des cathédrales et du monde clos ! Hiérarchie des essences, des êtres, des valeurs, des planètes, des anges, Dieu au-dessus. Et puis la science bouleversant cet ordre et maintenant, frénésie technologique, ivresse relativiste, tout se vaut, d’une activité à une autre, d’un objet à un gadget, d’un affect à une émotion, d’une image à une icône, d’un tableau à une photo. Mais pour les comptables, seul l’argent compte. Sortir de cet ensorcellement médiéval d’un monde clos mais infini, ce serait faire un chemin en arrière, vers la sobriété contemplative. Mais le temps étant irréversible, le Moyen Age scolastique n’est plus, remplacé par la technologie faisant de nous des aliénés enfermés dans l’infini des affects et marchandises. Alors, au lieu d’entrer dans la matérialité et la technique, essayons d’entrer dans une spiritualité nouvelle redonnant aux choses leurs valeurs. Délaissons les marchandises et les leurres tous plus vulgaire les uns que les autres. Vivre et contempler en hiérarchisant les choses, voilà un dessein alternatif. Une manière d’entrer dans le 21ème siècle.
Postlude métaphysique et philosophique. Les miroirs de la technique
Retrouvons Heidegger pour qui notre époque est celle de la fin de la technique, une fin qui n’est pas prête de finir. Ces propos furent formulés vers 1950, mais ils semblent encore plus valables pour 2010. Qu’entendre par fin ? Il ne s’agit pas de la technique qui prendrait fin mais de la technique qui devient fin, se finalise, s’auto-finalise, se développant en jouant d’une ruse, d’une complicité de l’homme. Mais n’il y a-t-il pas quelque chose d’une servitude, même pas volontaire, de l’humain face à la technique. En se servant de la technique, l’homme sert la technique. Et se faisant, il se modifie.
Par quel mécanisme de transformation la technique pourrait-elle modifier l’humain. Et si nous avions affaire aux neurones et mécanismes miroirs. Le faire devient un savoir-faire, une habitude, et un savoir consigné dans les circuits moteurs, notamment les neurones miroirs qui, hyper développés, à force de voir la technique dans le monde et se voir à travers la technique, semblent inhiber d’autres possibilité de développement cognitif. Ainsi, l’homme est entré dans la Modernité en créant des savoirs techniques, reposant sur les neurones miroirs, comblant un vide, un manque, quant aux fins terrestres. Et maintenant, pour sortir de cet excès, ce trop plein de savoir technique, cet insensé des solutions non finales, il lui faut ou bien détruire ses habitudes, ou bien développer une cognition qui le propulse plus loin que le miroir de la technique. Bref, il faut casser le miroir ou à défaut, le rendre inopérant, transparent, pour une autre manière de voir.
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