Article passionnant et salutaire en ce qu’il nous oblige à décrypter la propagande qui nous est servie en faveur du Tibet.
Mais je connais mal le Tibet et la Chine. Je regrette que nos sinologues émérites soient si peu sinophiles. Lorsqu’ils se piquent de l’être, c’est souvent pour définir comme seule « vraie »culture chinoise, celle d’avant la révolution culturelle.
Je connais mieux l’occident, et l’Europe en particulier. J’étais globalement favorable au traité « constitutionnel », et je conserve l’impression qu’il aurait fallu l’adopter. Mais l’un des points qui me faisait le plus frissonner, c’était l’obligation faite aux gouvernants des Etats membres d’entendre les responsables religieux. Ô, la sinistre obligation, mais il fallait bien ces contreparties (ou compromissions ?) pour forcer les bigots polonais à se rallier au traité malgré la fin de la PAC.
Athée résolu et militant, j’avais cet os en travers de la gorge. Je place aussi le Pape et le Dalaï Lama sur le même plan : ce sont des chefs religieux, c’est à dire des tenants d’ordres anciens, moraux, reposant sur des interprétations plus ou moins « magiques » du monde. Je ne les dirais pas « irrationnels » mais ils fondent quand même leur approche dogmatique du monde sur des présupposés « sacrés ». Et surtout, comme toute religion, ils s’allient objectivement, dans les faits, à des intérêts de classe, pour conserver des structures sociales très inégalitaires.
En tant que citoyen attaché à la démocratie, et toujours à la recherche de modèles d’organisation sociale qui émanciperaient le mieux un maximum de citoyens, je crois qu’il est plus intéressant d’observer l’évolution de la Chine que les velléités réactionnaires d’une monarchie cléricale tibétaine, si folklorique soit-elle...
Le bon Négus, en son temps, joua aussi de la sympathie que les opinions publique des anciennes nations coloniales entretiennent pour le folklore. C’est ce sentiment qu’il inspirait lorsqu’il se présentait en costume traditionnel à la tribune de la SDN. La cause qu’il défendait était certainement juste. Le moyen, pour légitime qu’il soit, était suspect en ce qu’il flagornait avec nos nostalgies d’un monde bigarré et riches de milles cultures qui, toutes, reconnaîtraient l’Occident « civilisé » pour centre et pour modèle.
C’est marrant, cher Aum de Tokyo, que tu cites Rousseau, à cet égard, puisque le charme du Dalaï Lama opère de même : il attire notre sympathie en se présentant comme le « bon sauvage », détenteur de vérités et de sagesses ancestrales et luttant contre une modernité urbaine, corruptrice, polluante et oppressante, qui oblige - quelle horreur - à changer les modes de vie, de consommation, de production et d’exercice du pouvoir. Il perpétue le mythe d’un retour à la nature, d’une restauration de valeurs « simples » et « de bon sens »...
Sauf que l’on n’assure pas la survie (étape préalable - on l’oublie - à toute possibilité de recherche du bonheur) de plusieurs milliards de Chinois en bonne intelligence avec ces valeurs passéistes. S’il reste aux Français, aux Européens, aux occidentaux, un peu de cette curiosité ouverte et sans préjugés qui permit « les lumières », ils s’intéresseront à la mentalité chinoise en ce qu’elle peut avoir de meilleur et aux modes d’organisation qu’elle génère et dont nous pourrions nous inspirer, plutôt que de prendre parti, contre elle et par préjugé imbécile, pour un régime théocratique réactionnaire. Certes, la société chinoise n’est pas parfaite, mais elle, au moins, elle bouge, elle vit, elle avance, elle progresse, elle construit, elle invente, elle innove, elle va de l’avant. Où qu’elle aille, nous ne la freinerons pas, et il n’est pas forcément souhaitable qu’elle y aille sans nous... sauf à nous condamner, dans quelques temps, à défendre nos « identités nationales » dans nos propres costumes folkloriques...
Il me semble qu’une bonne compréhension des aspects les plus positifs d’un universalisme rationnel, que je persiste à vouloir défendre, devrait s’accommoder de l’idée que la civilisation chinoise doit être observée, comprise si possible, et qu’elle doit utilement nous inspirer nos propres évolutions historiques futures. Pas nous les dicter, mais nous les inspirer, dans l’optique d’un « vivre ensemble » en grande partie négociable.
Bien vous, L’Ankou (qu’on appela en son temps Karma Tsering Samdroup, ou KTS)
Désolé, je débute... Mon message ci-dessus (ma première participation), était supposée s’inscrire sous le poste de Krokodilo posté par lui, ce jour, à 11h 28. Ça s’enchaine mieux quand on le sait... et j’essayerai de faire mieux la prochaine fois.
S’il ne s’est pas imposé aux citoyens, il s’est imposé aux gouvernants. Dans la pratique, ça revient au même, et les jérémiades des réfractaires aux langues étrangères n’y changeront pas grand chose.
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que s’érige une langue de communication aux côté des langues d’usage local. Il existe des termes précis pour ça : langue vernaculaire, pour l’usage local, et langue véhiculaire pour l’usage inter-communautaire.
Le français lui-même, que nous prenons pour une langue unique et immémoriale, fut la langue véhiculaire imposée contre une flopée de dialectes et de patois. On peut toujours apprendre l’occitan, le basque ou le breton, qui ne sont pas des langues « mortes ». Le français s’est imposé. Ou plutôt il a été imposé autoritairement par les élites. Et effectivement, dans la durée, cela revient au même et nous voyons le Picard et le Savoyard défendre avec passion la langue qui fut imposée à leurs ancêtres.
C’est faire preuve d’aveuglement que de croire que le français peut tenir lieu, à nouveau, de langue véhiculaire. A tout prendre, il vaudrait mieux se féliciter que la langue véhiculaire soit l’anglais, avec ses très nombreuses racines latines, que nous partageons ainsi que l’alphabet, plutôt que la langue d’autres pays promis à certaines formes de domination mondiale... Le jour où ce sera le mandarin ou le pékinois, nous aurons bien d’autres problèmes d’adaptation.
C’est aussi faire preuve d’une consternante hémiplégie de se raisonner comme dépossédé de sa langue quand on est obligé d’en acquérir une autre, comme si le cerveau n’en pouvait contenir qu’une. Il ne faut pas craindre de perdre la faculté de lire nos auteurs classiques (et encore, pour Rabelais ou Montaigne dans leur langue originale, je vous souhaite bien du plaisir), quand on acquiert la faculté de découvrir une littérature étrangère en plus de la sienne. Faire passer cet enrichissement pour un appauvrissement est un crime contre la culture, en plus d’un combat d’arrière-garde. Rions, plutôt, de ceux qui, n’ayant que l’anglais pour langue maternelle, ne verront pas l’intérêt d’acquérir d’autres langages : ils n’auront qu’une littérature pour les édifier, là où le bilingue en a deux. Vive les polyglottes.
Alors, certes, il y a injustice, peut-être, dans le choix de l’anglais comme langue véhiculaire. Pourquoi pas d’autres langues ? Simplement parce qu’aucune autre ne fait consensus. Encore que... on peut effectivement se demander s’il ne serait pas plus consensuel de prendre pour langue véhiculaire un langage qui forcerait tout le monde à faire le même effort d’acquisition... Il existe bien de telles langues, et, en y réfléchissant, je vois bien que tel est maintenant mon lumineux destin que de brandir face à vous l’étendard glorieux d’un juste combat : défendre cette nouvelle langue véhiculaire qui fera l’unanimité : le latin.