Emozioni italiane (*)
Pour les italiens, les français sont des cousins un peu étranges mais qu’on aime bien quand même quand ils viennent en vacances- sans trop s’attarder bien sûr, car ça lasse- . Ils appellent « nouilles » ou cannelloni la pasta, ce qui normalement devrait faire que toute conversation censée s’arrête là. Mais l’Italien écoute quand même, d’une oreille distraite, en remuant le ristretto en terrasse, pour les entendre nous expliquer qu’une Ferrari, c’est nécessairement rouge (alors qu’initialement elles étaient toutes jaunes, en compétition), et tels des aveugles ou borgnes sûrs de leur vision, que la haute couture c’est français, et que les plus belles femmes du monde sont du même métal.
Le seul sujet sur lequel les français acceptent une domination transalpine, c’est pour l’opéra et le bel canto. Alors que précisément, les émotions musicales italiennes sont ( pour moi du moins) essentiellement contemporaines, voire récentes. Vous êtes sommés le temps de ce billet d’oublier les clichés (d’ailleurs, l’argentique, c’est aussi fini que Capri, donc pas de clichés, grazzie mille) sur l’Opéra de Naples et les queues de pie obligatoires sous les 38° plombant habituellement la salle du teatro di San Carlo, sur Adriano Celentano, Eros Ramazzoti et tutti quanti, définitivement associés aux slows poisseux des étés des 80’s à Sienna, juste bons à nous aider à tenter de mettre dans nos lits une Paola ou une Antonella.
Je vous emmène plutôt dans l’autre Italie, celle des moiteurs de l’Adriatique où les dimanches défilent comme des majorettes, où les jours passent mais les nuits non, ou encore la Baie de Naples que Caruso a contemplé une dernière fois sur le balcon de sa suite du Grande Albergo Vesuvio avant de s’effondrer, le Golfe de Pozzuoli où la vie s’en va, java lente, nonchalante, les lampions de la fête sur nos défaites. Et surtout les voix d’un autre monde d’une Rita Bellanza, la fille de 20 ans de l’Assistance publique qui a tant fait chialer hommes et femmes, Lucio Dalla, le pape de l’émotion vocale, le génie rouquin-vilain aux dents jaunes qui fut le plus grand excavateur de mémoire du chant italien universel, celui de la loose des migrants des 20’s, le fulgurant interprète de ceux qui croyaient voir, la nuit depuis la baie de Naples, les lumières de l’Amérique alors que ce n’étaient que les lampions des pécheurs et le sillage blanc d’une hélice.
Je ne sais pas s’il faut aller du général au particulier, de l’ancien au récent. Nous ne sommes plus à la scuola.
Je commencerai par les chanteurs dits « engagés », longtemps apanage de l’Italie dans les années 70/80, y compris pendant « les années de plomb ». Non pas des textes sur le communisme – pourtant très présent à cette époque- ou la lutte des classes. Non, la peinture bien avant l’heure de l’émancipation des femmes, de la libéralisation des mœurs, la mort annoncée du couple, etc
Ici ( je vous l’ai mise, dans ma grande bonté, en version sous-titrée, même si ça casse un peu l’ambiance) un petit bijou de Giorgio Gaber (le Léo Ferré italien, malheureusement mort jeune) « c’è solo la strada. »
Ou encore Fabrizio De André, le porte-voix des exclus, des rebelles et des prostituées.
Mais bon, ça ne sert à rien de faire couler le rimmel des filles, comme dirait ce bon Francesco De Gregori, crooner country discret de l’Italie en ruine.
Oui, de toutes façons, nous sommes seuls (« siamo soli »). Seuls, mais vivants (siamo vivi). Ou bien vivants, mais seuls. Vasco Rossi vous explique la philosophie générale du truc.
Nous sommes seuls, donc ça ne sert donc à rien de roucouler « viens, viens avec moi » à la première regazza qui passe, surtout quand on a plaqué sa brillante carrière de prof de philo pour faire mouiller les filles dans des caves enfumées.
T’façons, y ferai bien d’arrêter les cigarillos celui-là, tiens.
Mais bon, « c’est une autre histoire » comme le chante si bien le grand Fornaciari, alias Zucchero, à la santé duquel je remets un sucre dans mon caffè (oui, je sais, c’est mal de sucrer le café, il parait que c’est l’étape précédant le sucrage des fraises).
Zucchero l’inclassable, cascadeur linguistique des langues Italienne et anglaise, qui a débuté rock, puis Bel Canto, puis a eu l’intelligence, avec les années, de dériver vers la finesse éclectique de la mémoire italienne et de ceux qui entendent ses « voix du dedans » (ici le superbe « Voici », qui aurait dû gagner un prix pour ce clip sur la lagune vénitienne).
Et puis, il y a les jeunes. L’Italie est sans conteste le seul pays d’Europe disposant d’une telle pépinière vocale de talents, le sens inné du beau chant (les chanteuses qui suivent ont tout juste la vingtaine), les filles qui par mystère naissent presque toutes avec cette voix puissante et éraillée juste ce qu’il faut, des voix de femmes de 40 ans.
Alessandra Martinelli, d’abord (alias Tha supreme), si expressive et originale, qui malheureusement, après quelques succès, n’a pas percé.
Et puis le bijou absolu, Rita Bellanza, qui a « mis les poils » à tant de personnes, en 2017, avec cette fulgurante reprise de « Sally », un titre de Vasco Rossi, d’une belle noirceur calme, et qui aurait dû servir (si les LGBT comprenaient l’italien) à bien des mouvements prétendus féministes. Une chanson qui va au-delà de la chanson, d’une musique. Une prestation qui se passe de mots, l’exorcisme d’une fille habitée par le talent, à défaut de Satan.
Le spectacle est autant dans la salle et le jury de « X Factor » que sur scène.
Et puis il y a « le » monument.
Lucio Dalla.
Il divo, le vrai. Celui qui, à son écoute, fait que les frimeurs italiens en Ferrari se garent sur le bas-côté et coupent le contact pour écouter (j’ai été témoin), les filles lâchent la main de leur compagnon pour pleurer seules sur un banc. Une voix d’un autre monde.
Qui, dans « Caruso », charrie tout, l’histoire, les humiliations du peuple italien des années 20-30 contraint d’immigrer largement aux Etats-Unis, lui qui à présent peste contre « questi fottuti turisti » qui envahissent le pays.
Dalla le prince des pas beau, le rouquin barbu communiste et homosexuel, (selon le beau papier à sa mort de Paola Genone, la correspondante en Italie de l’Express*), mais le type qui met tout le monde d’accord dès qu’il envoie la purée. Hommes, femmes, enfants.
Un clown triste sous le bonnet.
Caruso est évidemment une chanson en hommage à Caruso, le grand ténor italien connu début 20 eme dans le monde entier, atteint d’un cancer de la gorge (quel pied de nez du destin pour un ténor), mort en 1921 sur la terrasse du Palace Grand Albergo Vesuvio en contemplant une dernière fois la baie de Naples.
Lucio Dalla aura le même destin en 2012, mais en regardant le lac Léman depuis sa chambre d’un palace de Montreux, où il venait pour le festival de Jazz.
Je mets ici sa dernière prestation pour la RAI Due, trois semaines avant sa mort, où il interprète une version de Caruso poignante. A regarder sa prestation et son regard muet pendant la « standing ovation » qui suit, on a la réponse à la question :
Est-ce que les grands chanteurs sentent quand ils vont mourir lorsqu’ils chantent ? Je crois que oui.
* « Emotions italiennes ».
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