Gustave Courbet, mais jamais ne rompait
Solide comme la colonne Vendôme qu'il fit déboulonner pendant la Commune, droit dans ses convictions, cet ami de Proudhon était la colonne vertébrale du réalisme en peinture. Contre les vents debouts de l'Ordre moral, il poursuivit son oeuvre. Surnommé parfois "Courbet sans courbettes" parce qu'il ne cherchait pas non plus la reconnaissance du Pouvoir ou de l'Académie, il ne rompit jamais avec ses idées. Il termina sa vie en exil.
Courbet n'a pas fait les Beaux-Arts,
Ce qu'il peignait était bizarre,
Disait-on alors et très laid.
On le dénigra sans délai.
"Vraiment ça n'est pas beau : de l'air !"
Heureusement, que Baudelaire
Critique d'art, mieux qu'un poème,
L'encouragea dans sa bohème.
Courbet est-il vulgaire ?
Pour sa "Baigneuse" en 1853, un critique dira "sa Baigneuse est si monstrueusement laide qu'elle ferait perdre l'appétit à un crocodile". Même Delacroix jugeait "vulgaire", c'est-à-dire à ses yeux "sans talent" l'oeuvre de Courbet. Le jeune critique d'art, Charles Baudelaire, fut, lui, bien plus avisé. Déjà, la toile "Un enterrement à Ornans" déchaîna la critique de Paris qui trouva que la scène manquait de grandeur, de transcendance, bref qu'elle est vulgaire. Pourtant, tout le village avait voulu poser, ses proches et jusqu'aux bedeaux (en rouge).Tout le monde avait confiance dans le succès du tableau. Ce fut un scandale retentissant.
Pourquoi tant de haine ? Sans doute à cause de ce réalisme cru que le peintre introduisit dans l'art. "Un enterrement à Ornans" rompt avec les conventions qui voulaient que les scènes d'obsèques soient embellies et que le chagrin s'y exprime au besoin avec théâtralité. Mais ici, rien de tout cela. Courbet peint les gens tels quels. Une bizarrerie : il n'y a ni ombre ni lumière dans le tableau.
Mais Courbet est-il vraiment neutre ? Pas vraiment. S'il place, dans un désir égalitaire, tous les personnages sur un même plan, quelle que soit leur importance, il manifeste un parti-pris évident en épargnant ses proches représentés et en donnant même au fossoyeur une certaine prestance. En revanche, il caricature violemment les traits des personnages représentant les institutions : le curé, les bedeaux en rouge...
Courbet, Guitar Heroe
Pardon, je voulais dire "Guitarrero", bien sûr. C'est sous cette apparence qu'il se représente jeune dans un autoportrait. Ce tableau est accepté au salon de 1845.
Courbet est encore naïf. Monté à Paris sous le prétexte de faire son Droit, il suit des cours libres de peinture.
C'est au milieu de ses amis bohèmes (dont Charles Baudelaire alors jeune critique d'art), qu'il s'acoquine à l'art populaire. Il voit dans cet art de peindre une réponse à une aspiration démocratique. Courbet rejette aussi "l'art faux et conventionnel" qui ennoblit ou idéalise la réalité. Il dénonce le manque de sincérité dans l'art.
1848, la France est en révolution, le peintre aussi. Il veut appliquer à une scène réaliste de la vie quotidienne les dimensions traditionnellement réservées aux genres élevés. L'oeuvre est présentée au salon de 1849 et fera scandale. Il s'agit d'Un enterrement à Ornans".
Plus tard, on voit dans l'Atelier, que le peintre a posé à terre pour toujours sa panoplie de guitarrero. Il veut marquer par là qu'il a tourné la page, qu'il a évolué.
Fils de paysans sans complexes
"La Rencontre" montre un Courbet fier de ses origines provinciales (voir son accoutrement). Il vient à la rencontre de Bruyas, un nouvel ami et mécène assez excentrique qui l'invite à séjourner chez lui à Montpellier. Le tableau est sous-titré "Bonjour Monsieur Courbet" et cette formule provoqua les sarcasmes des critiques parisiens.
Courbet est le fils d'une famille de propriétaires fonciers. Il n'a pas participé lui-même aux travaux agricoles, contrairement à Millet. Ses parents ont des idées progressistes. Ils vivent à Onans dans le Doubs.
Fier de ses origines framcontoises, il peint ses proches, amis et gens du village à plusieurs reprises. Dans "Une après-dînée à Ornans", "Les paysans de Flagey revenant de la foire", par exemple.
Dans "Les paysans de Flagey revenant de la foire", le peintre représente les scènes laborieuses paysannes crument sans effet d'enjolivement. Son propre père figure sur cette toile.
"Une après-dînée à Ornans" rompt avec la convention du petit format pour les sujets triviaux. Un intérieur banal est ici représenté au format géant qui sied aux genres majeurs. Mais, la taille grandeur nature des personnages n'est-elle pas justement adaptée à l'idée de réalisme ? Courbet renforce aussi de cette manière la proximité avec le spectateur, comme il le fit, par d'autres voies, avec ses portraits.
'L'Atelier", une allégorie de sept années de vie artistique
"L'Atelier" est sous-titré "allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique". Il a représenté à droite le groupe de penseurs et d'artistes amis, "les gens qui vivent de la vie" et à gauche "les gens qui vivent de la mort", les exploités et les exploiteurs. Dans ce groupe, il y a des personnages politiques d'alors dont Napoléon III. A droite, ce sont surtout des citations de tableaux antérieurs. Le groupe du centre se distingue le plus nettement. On voit un nu, au milieu, qui symbolise le bref apprentissage classique du peintre. Mais si cette formation fut courte, Courbet aura visité dans sa jeunnesse le Louvre, et copié des oeuvres. Courbet était admiratif du clair-obscur flamand ("Le Départ des pompiers" fait penser à la "Ronde de nuit" de Rembrandt), de la sensualité vénitienne et du réalisme espagnol.
Quand Courbet fait sa propre publicité !
Comme, en 1855, la grande Exposition universelle refuse certaines des toiles auxquelles Courbet était le plus attaché ("L'Atelier", et "Un enterrement à Ornans"), plutôt que de s'arracher les cheveux comme dans son autoportrait "Le Désespéré" (ci-dessus), il fait construire un édifice provisoire en face du bâtiment officiel et y installe sa propre exposition. C'est la première fois qu'un artiste s'appuie sur sa propre réputation et sur la presse pour contourner l'embargo officiel et désavouer les institutions. Il a su tirer habilement profit du scandale que ses oeuvres provoquèrent dans le cercle des académistes bien-pensants.
Courbet communard
("Proudhon et ses enfants")
Très tôt, l'artiste s'est pris d'intérêt pour les laborieux qui se cassent l'échine dans des travaux inhumains, comme les casseurs de pierre. De retour de Paris en 1849, il abandonne donc le style romantique et crée un style qu’il qualifie lui-même de réalisme, très inspiré par son terroir. Il veut montrer la réalité sans fard et sans enjolivement ni idéalisation. Pas de poésie sociale, en quelque sorte. On le moquera.
Ami de Proudhon et d'autres penseurs révolutionnaires, il s'échauffe sous la Commune.
Avec la guerre de 1870, Courbet entre dans la vie politique. il invite à "déboulonner la colonne Vendôme" (cette expression restera), monument du bonapartisme et symbole guerrier (pour en savoir plus). Il rêve d'une Allemagne et d'une France fédérées. Il est élu par la Commune. Mais on connaît la suite tragique : la majorité révolutionnaire de la Commune l'emporte sur la minorité pacifiste. Après la semaine sanglante, il fera de la prison pour avoir incité à déboulonner la colonne Vendôme. Il ne sort pas indemme de ces évènements (déçu par la Commune, saigné par le procès, tableaux pillés, maison d'Ornans mise à sac par les Prussiens...).
De la période bucolique à la période alcoolique
Il boit d'abord au poème de Dame Nature et fait une série de tableaux charmants très appréciés ou sur la chasse, activité qu'il pratique, comme "Le repas de chasse".
"Les Demoiselles des bords de la Seine", qui montre deux filles de la ville, vêtues selon la mode de l'Empire et qui viennent goûter aux loisirs de la banlieue, annonce "Un dimanche après-midi à la Grande-Jatte "de Seurat trente ans plus tard. C'est une sorte d'allégorie de la vie moderne.
"La remise de chevreuils au ruisseau de Plaisir-Fontaine" : "tout est sur le même plan, les fonds n'ont aucune perspective", dira un critique. "Le Combat de cerfs" s'appelait d'abord "le Rut du printemps".
Il retrouve ainsi un peu de joie de vivre en peignant des natures mortes et de paysages. Mais en mars 1873, Mac-Mahon veut reconstruire la colonne Vendôme. Courbet est condamné à payer les frais : une somme astronomique. Il essaie d'abord de rembourser en faisant travailler dur les artistes de son atelier. Mais en vain. Ruiné, il s'adonne à la boisson. Il s'exile en Suisse où il mourra quelques années plus tard.
C'est une bagatelle de Beethoven qui accompagne les oeuvres du peintre sur cette vidéo de 6 minutes.
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