A la mémoire de Lumumba
Le 17 janvier est un jour particulier en République Démocratique du Congo. Il y a 52 ans, l’Afrique fondait en larmes. Le Continent Noir venait de perdre un de ses dignes fils en la personne de Patrice Emery Lumumba, le héros de la lutte pour l’indépendance du Congo. Le leader du peuple congolais, resté depuis irremplaçable, venait de périr sous les balles des agents belges dans la province du Katanga où il avait été déporté avec deux de ses compagnons de lutte, Maurice Mpolo et Joseph Okito. Leurs corps furent dissous dans de l'acide, un acharnement qui ajouta l'effroi à une disparition physique déjà suffisamment dévastatrice.
L’âme d’une nation
Le Congo ne s’est jamais remis de cet évènement tragique, et chaque fois que le pays part à la dérive, comme cela est le cas aujourd’hui, les Congolais fondent en larmes… « si Lumumba n’avait pas été tué… ». On ne refait pas l’histoire, mais, en tout cas, l’histoire de ce que le peuple congolais pouvait revendiquer en termes de dignité s’est arrêté ce mardi 17 janvier 1961. Depuis, il manque désespérément à la nation congolaise un « homme-rempart » au pied de qui un peuple puisse trouver refuge.
Les puissances occidentales impliquées dans cet assassinat, n’étaient pas obligées d’aller aussi loin. Lumumba était un militant pacifique. Elles ne pouvaient pas ignorer la détresse dans laquelle elles plongeaient tout un peuple. Et il ne pouvait en être autrement. En effet, Lumumba n’était pas seulement un leader politique. C’était l’âme du Congo ; le genre de personnage-clé dont dépend, à un tournant de l’histoire, le sort de toute une nation.
Penser seulement à ce qui serait advenu à la France si un malheur était arrivé à la personne du Général de Gaulle durant la difficile période de la résistance et même plus tard jusqu’à la consolidation des fondements de la Vème République. Il en est de même avec Gandhi et le sous-continent indien, de l’Afrique du Sud avec Mandela, de l’Amérique avec les Pères Fondateurs,… Parce qu’il y a dans l’histoire des personnages dont la disparition, à un moment crucial, condamne la nation à l’errance. C’est le triste sort du Congo qui, décapité dès l’assassinat de Lumumba, continue de lutter pour survivre en tant que nation parmi les autres nations. Mais pas seulement. Un vide a été créé un jour et il n’a jamais été comblé.
Les acteurs occidentaux, ayant orchestré l’élimination physique de Patrice Lumumba, ne se préoccupèrent, par la suite, évidemment, que de leurs intérêts capitalistes (pillage des richesses minières du Congo) et stratégiques (lutte contre l’avancée du communisme en Afrique). Ils avaient imposé Mobutu à la tête du Congo, mais le mal était fait. Seuls Lumumba et ses compagnons de lutte pour l’indépendance savaient sur quels rails poser le Congo et mener son peuple à la prospérité que les richesses de son pays lui destinait. Et, justement, c’est en revenant sur l’exercice du pouvoir par Mobutu qu’on retient mieux les leçons de la lutte de Patrice Lumumba.
Les leçons héritées de Lumumba
Le parcours et la lutte de Patrice Lumumba donnent à méditer sur plusieurs leçons dont trois en particulier : le sacrifice suprême, le sens de la nation et la force de la lutte pacifique.
La première, et c’est sûrement la plus importante est donc celle du sacrifice. Peu d’hommes politiques sont disposés à braver les risques auxquels Lumumba fit face pour obtenir l’indépendance du Congo. Il y a pourtant des causes si nobles qu’elles méritent tous les sacrifices, y compris le sacrifice suprême. L’indépendance d’un pays et la souveraineté de son peuple.
Lumumba n’était pourtant pas obligé puisque, comme fonctionnaire, il faisait partie des privilégiés du système colonial. Il aurait pu mener sa carrière jusqu’à la retraite en s’accommodant des avantages qu’une certaine élite « indigène » tirait des bons rapports avec l’administration coloniale. Il s’est au contraire persuadé qu’il devait mener son peuple à l’indépendance et a tenu bon jusqu’au sacrifice suprême. Il aurait pu renoncer à ses convictions en échange de privilèges matériels ou d’un « pouvoir de simple apparence » comme cela est le cas dans de trop nombreux pays africains. C’est d’ailleurs ce qu’a obtenu Mobutu en acceptant de livrer le Congo aux intérêts des capitalistes occidentaux. La chute et la mort dans le déshonneur du dictateur zaïrois permettent de comprendre à quel point la souveraineté d’un peuple compte. Car Mobutu, ayant été mis au pouvoir par les Occidentaux, il était évident que, le moment venu, ces derniers entreprendraient de le destituer.
Une leçon que devraient méditer les autres dictateurs africains, en particulier ceux du Rwanda et de l’Ouganda engagés dans des violences inouïes contre le peuple congolais dans le seul but de satisfaire les intérêts de leurs « maitres » occidentaux. Un jour viendra la déchéance et, à leur tour, ils seront « jetés » comme des malpropres. La dépouille de Mobutu qui a tant donné aux Occidentaux, traîne toujours dans un cimetière quelque part au Maroc où il est décédé abandonné de tous. Il en aurait été autrement s’il avait obtenu son pouvoir des mains de son peuple. Ça s’appelle la souveraineté, une cause pour laquelle Lumumba consentit au sacrifice suprême.
La deuxième leçon à retenir de Lumumba est que l’engagement politique n’a de sens que si le dirigeant sert effectivement les intérêts de la nation dans son ensemble. Il voyait le Congo comme un ensemble alors que certains dirigeants congolais ne pensaient qu’à leurs régions ou leurs groupes ethniques. Il a été assassiné au Katanga, une région dont certains leaders, instrumentalisés par les anciennes puissances coloniales, tentaient de faire sécession.
Le sens de la nation qui habitait Patrice Lumumba l’était aussi en matière économique et sociale. La haine que les puissances coloniales lui vouaient s’expliquait par la ferme détermination du leader congolais à faire bénéficier les richesses du Congo aux Congolais. Une démarche qui, évidemment, se serait traduite par une diminution des marges réalisées sur l’exploitation « prédatrice » des richesses du Congo. Lumumba n’avait pas le choix. La prospérité qu’il avait promise au peuple congolais, et qui résonne dans l’hymne national (nous bâtirons un pays plus beau qu’avant), ne pouvait se réaliser qu’à condition que le peuple congolais assure lui-même l’exploitation de ses richesses et décide souverainement de ses orientations en matière de développement. Se contenter des miettes et « gouverner » sous la dictée des puissances étrangères, comme cela arrange de nombreux dirigeants africains, revenaient à priver le peuple congolais des moyens dont il avait besoin pour s’assumer en tant que nation. L’histoire ne lui a pas donné tort. Les dirigeants-qui-attendent-tout-des-pays-occidentaux sont devenus le talon d’Achille du Continent Noir.
La troisième leçon à retenir de Lumumba est la noblesse de la lutte pacifique. Il a démontré, comme quelques rares figures de l’histoire, qu’il est possible de libérer un peuple sans recourir à la violence et aux armes. Patrice Lumumba a libéré le peuple congolais sans tuer un seul colon belge. Bien entendu, des troubles éclataient çà et là avant et après l’accession du Congo à l’indépendance. Mais Lumumba n’a jamais été à la tête d’une organisation de type militaire. Il a mené une lutte intellectuelle et politique jusqu’à l’accession de son peuple à la dignité, même si celle-ci fut de courte durée.
Boniface MUSAVULI
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