Brésil : les aliénés veautent pour leurs bourreaux
C'est fait : en ce lundi 29 octobre la propagande virulente d'une presse détenue par les milliardaires, renforcée par un usage pernicieux des "nouvelles technologies", a permis l'élection au Brésil de Bolsonaro, marionnette d'extrême-droite de la bourgeoisie dont le programme est connu : tout pour les riches, rien pour les pauvres, des balles pour les militants et les opposants.
La démocratie à l'occidental, qu'on devrait en vérité appeler gouvernement représentatif (le peuple ne gouverne pas, il est contraint de voter pour des soi-disant représentants qui d'ailleurs ne le représentent pas : aucun ouvrier à l'Assemblée Nationale française en 2017), s'appuie essentiellement sur le mythe de l'élection libre : l'électeur est supposé avoir le choix et faire montre de son libre-arbitre au moment de voter. Le panel de partis pour lequel il a le choix est supposé couvrir le spectre des opinions politiques et c'est à l'électeur conscient et libre de déterminer lequel de ces partis le représentera le mieux. Dans l'absolu, cela peut sembler assez raisonnable : un pays de plusieurs dizaines de millions d'habitants ne saurait être gouverné par tous et doit se doter de représentants élus ponctuellement pour prendre les décisions sociales et politiques. Dans les faits, c'est une vaste fumisterie.
La fumisterie commence avec le choix des représentants, premier temps de ce vote supposé "libre", qui vise à sélectionner les candidats aux élections : dans le meilleur des cas, ce premier temps implique un vote des militants au sein des partis concernés. Les exemples sont innombrables (à gauche comme à droite) ayant démontré combien ces primo-élections, qui sont supposées être le premier étage de la "démocratie" occidentale, sont généralement l'occasion des plus vastes magouilles et ne constituent en vérité qu'une caricature d'élection (que l'on regarde par exemple la manière dont, au cours des primaires de 2016, le Parti Démocrate aux Etats-Unis a écarté par la fraude généralisée la candidature de Bernie Sanders, au profit de celle d'Hillary Clinton). D'ailleurs, ce premier vote n'implique pas stricto sensu que ce soit les militants qui choisissent les candidats qui représenteront leur parti, dans la mesure où eux-mêmes ne peuvent voter que pour un petit nombre de candidats pré-sélectionnés dans les conditions généralement les plus opaques. On a vu comment, en prévision des élections présidentielles de 2012 en France, la presse détenue par les milliardaires et le système capitaliste avait pré-sélectionné le candidat Strauss-Kahn, l'imposant aux militants "socialistes" (qui n'avaient de "socialistes" que le nom) en le vendant comme la meilleure chance pour le PS de battre Sarkozy. Strauss-Kahn disqualifié, la baudruche Hollande, qui traînait jusque-là à moins de 10% des intentions de vote, se retrouva propulsé du jour au lendemain par les sondeurs à la place de Strauss-Kahn. Restait soi-disant aux militants socialistes à faire leur choix : ils veautèrent pour Hollande (mais les élections au sein du Parti Socialiste sont, il est vrai, un grand jeu de magouilles entre fédérations) et actèrent, sans le savoir, la fin de leur parti.
La seconde face de cette vaste fumisterie qu'est la soi-disant "élection libre" en "démocratie" occidentale, c'est évidemment l'électeur lui-même. Non seulement il ne choisit pas les candidats pour qui il pourra voter, mais pour parler d'élection "libre", il faudrait pouvoir parler d'électeur "libre". Comment définir un électeur "libre" ? Il semble raisonnable de s'accorder sur l'idée que celui-ci, grâce à sa culture politique et historique, grâce à sa conscience de classe, grâce à la connaissance de ses intérêts, doit être en mesure de choisir (c'est-à-dire de choisir parmi le panel restreint qui lui est proposé) le candidat le mieux à même de défendre ses intérêts. De sorte qu'il est assez juste qu'un Pinault, une Bettancourt ou un Arnault, rentiers pingres et gavés à milliards, votent pour un Sarkozy ou un Fillon, puisque ceux-ci sont objectivement amenés à défendre leurs intérêts (ils ne le revendiquent pas toujours publiquement, c'est vrai, et plutôt dans des petits cercles de lobbying comme le fit par exemple Fillon lorsqu'il promit une "Blitzkrieg" sociale à la Fondation Concorde, un lobby patronal de la pire eau). Mais un Pinault, une Bettancourt ou un Arnault et, pour aller vite, les quartiers aisés de l'ouest parisien et au-delà les ghettos de milliardaires comme Marne-la-Coquette, ne feront jamais 50% aux élections, et pas même 5% histoire d'au moins pouvoir rembourser ses frais de campagne. C'est ici que le concept d'électeur "libre" devient fumeux car il est strictement impossible de qualifier un électeur de "libre" lorsqu'il vote contre ses intérêts objectifs : un ouvrier ou un employé (soit 50% des travailleurs en France) qui vote pour Sarkozy ou Fillon (mais aussi Hollande ou Macron, sans parler de Lepen) est objectivement un électeur aliéné, et non pas libre : il vote pour celui qui va aller contre ses intérêts, qui va démanteler les structures sociales lui assurant une certaine protection et conquises autrefois par ses pairs, généralement au prix du sang : on ne peut pas être qualifié de "libre" lorsqu'on vote pour son bourreau (ou alors libre dans sa démence). Et cette folie, ou cette aliénation, n'est rendue possible que parce qu'une propagande efficace au service des nantis (qui eux ne perdent jamais de vue leurs intérêts de classe, cf. les Pinçon-Charlot) aura permis d'effacer chez l'ouvrier ou l'employé la conscience de ses intérêts, au profit de sujets tout à fait annexes et présentés de façon mensongère (taper sur les "feignants", les chômeurs ou les immigrés).
Notons que nous ne prenons l'exemple ici des ouvriers que parce que nous pensons que ce sont les seuls à être le plus en mesure de comprendre leurs intérêts de classe ; la classe moyenne, ou la petite-bourgeoisie, est si sensible aux sirènes de la bourgeoisie, à ses promesses de récompense (généralement misérable), qu'elle peut avoir, à certains égards, intérêt à voter pour les candidats de la bourgeoisie. Par sa nature, la petite-bourgeoisie est, contre-intuitivement pourrait-on croire mais c'est en vérité très logique, la classe la plus facilement manipulable. La petite-bourgeoisie est en effet très sensible aux discours d'autorité en provenance de ses maîtres de la bourgeoisie. On a pu le constater lors du référendum de 2005 pour le TCE (Traité Constitutionnel Européen) : alors que les ouvriers ont rejeté en masse ce texte instituant la prison des peuples de toute l'Europe, la petite bourgeoisie a au contraire voté "oui" avec un enthousiasme qui aujourd'hui a de quoi faire sourire : et, de fait, le discours d'autorité médiatique était de manière écrasante en faveur du TCE.
Le vote de ce dimanche au Brésil est l'emblème particulièrement cru de cette "démocratie" à l'occidental, qui n'est en vérité qu'une médiacratie (épiphénomène) et, plus fondamentalement puisque les médias sont détenus partout en Occident (et ailleurs) par les riches, une ploutocratie (ploutos, en grec, la richesse, et kratos, le pouvoir : le pouvoir des riches). Les quatre prochaines années au Brésil promettent d'être un épouvantable calvaire, non seulement pour les paysans pauvres, les syndicalistes ouvriers et les militants politiques de gauche, mais aussi pour toute la classe moyenne issue de la (relative) prospérité que les mesures redistributives, très insuffisantes pourtant, du PT de Lula puis de Dilma Rousseff, ont permise. Les seuls qui peuvent se frotter les mains ce lundi sont les grands prédateurs de la bourgeoisie rentière, les latifundistes c'est-à-dire les propriétaires d'immenses surfaces agricoles, dont les milices privées vont pouvoir poursuivre leurs assassinats de militants paysans avec davantage encore d'impunité et de violence, ainsi que les plus grosses fortunes du Brésil, à la tête d'immenses conglomérats industriels et que les politiques économiques de Bolsonaro promettent d'enrichir encore à milliards. Dans ce contexte, il est à peu près certain que, d'ici à peine un an, Bolsonaro sera détesté par une écrasante majorité des brésiliens, retournés à la pauvreté et confrontés à la violence la plus endémique (car la droite ou l'extrême-droite amènent toujours davantage de délinquance ou de violence, quoi qu'elles prétendent et parce que c'est leur intérêt et la conséquence directe de leurs politiques). Mais il n'est par contre pas du tout sûr qu'au bout du mandat de Bolsonaro, qui va nécessairement produire un gouvernement toujours plus brutal et répressif, car toujours moins légitime, les brésiliens auront encore la possibilité de voter. Ou veauter car, nous l'avons vu, l'élection de 2018, comme la plupart des autres, n'est affaire que de fumisteries. Quant à nos médias, on peut s'attendre à ce que, passés les cris d'orfraies de la "démocratie en danger" et des "heures les plus sombres de l'histoire", ils remettent rapidement en branle leur boîte à meuh favorite.
47 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON