Comment j’ai échappé au bizutage

Ces temps-ci, dans le centre de Bordeaux, on peut voir régulièrement des jeunes déambuler deux par deux. On les reconnait aisément car ils sont attachés par une jambe avec un morceau de scotch pour déménageur, ils sont vêtus de sacs poubelles gris, tachés de diverses substances qu’on devine être de la crème, de la farine, des œufs. De plus, on ne peut pas passer à côté sans les entendre car ils ont attachés aux pieds des canettes métalliques vides. A moins d’ignorer complètement la société et les mœurs étudiants, on devine aisément que ces fantaisies de la jeunesse constituent une tradition se déroulant tous les mois de septembre, à la rentrée. C’est le bizutage, pratique encadrée et controversée où les secondes années d’une promotion s’amusent à infliger aux nouveaux arrivants dans l’établissement une série de gages et autres brimades plus ou moins contraignantes et même parfois violentes. On rapporte l’histoire d’étudiants vétérinaires cousus dans des carcasses de vache. Je passe sur les autres cas assez litigieux, pour ne pas choquer les moins de 12 ans qui viendraient à parcourir ce billet.
Au vu des dérapages fréquents, cette pratique a été encadrée par la loi. Ce qui me rappelle à mes bons souvenirs. C’était en rentrant dans les classes préparatoires scientifiques, alias la taupe, que la direction du lycée Masséna me fit signer en 1975 l’engagement de ne pas me livrer à des pratiques de bizutage. L’engagement valait bien évidemment pour la rentrée suivante puisque c’est en seconde année qu’on bizute les bizuts, terme qui fait rire quand on l’emploie, alors qu’on est soi-même bizuté en entrant la première année. A cette époque pourtant si libérée, il me semble que le bizutage était en perdition, sauf dans quelques établissements où cette pratique peut durer un mois et figure dans la tradition de cette corporation d’ingénieurs des arts et métiers qui désignent cette pratique comme une période d’intégration. Pour faire partir de cette phratrie professionnelle, il faut en passer par là et malheur aux rares réfractaires. Ils sont mis à l’écart du groupe, complètement déconsidérés, y compris par les enseignants car, chose curieuse, le corps professoral n’est pas toujours opposé au bizutage et s’en amuse même, alors que la direction couvre souvent ce type d’opération en feignant de fermer les yeux.
Parmi les événements tragiques, je me souviens d’une année à Saint-Etienne où un étudiant en IUT décéda, ayant dû monter sur le toit pour récupérer son lit. En 1977, j’arrivais non sans quelque inquiétude dans cette ville minière pour y démarrer des études d’ingé et bien évidemment, je me doutais que nous les nouveaux, allions être bizutés mais à l’arrivée dans la maison des élèves, rien de spécial pour nous accueillir, hormis la visite de quelques membres de la seconde promotion qui voulant nous titiller, affirmèrent haut et fort que le jean n’était pas toléré dans les salles de classes et qu’il fallait une tenue irréprochable. Je tombais dans le panneau, me rendant à la réunion de rentrée organisée par la direction après avoir enfilé un pantalon en flanelle grise me conférant un look carrément déconnecté vu ma longueur de cheveux. Je compris en fait que c’était une bonne blague. L’ambiance était plus que détendue à cette époque. Il y avait même des cendriers dans les classes de cours pour que les fumeurs puissent fumer. Incroyable c’était une autre époque et moi qui n’ai pas eu l’occasion d’apprendre à fumer à l’armée, c’est en m’ennuyant pendant les cours que j’acquis ce vice dont il me fallut quinze ans pour me débarrasser, assez facilement du reste, après une séance de magnétisme.
Il y eut bel et bien une soirée d’intégration mais aussi étrange que cela puisse paraître, les jeunes bizuts que nous étions furent accueillis par des gens normaux et civilisés. Pas besoin de déambuler vêtus comme des clodos, de bouffer du cirage ou du dentifrice, de se recevoir des seaux d’eau sur la tronche, de se foutre à poil un soir à minuit sans avoir sa copine de cheval et sans s’être éclaté au Sénégal. Non, rien de tout ça. Le week end d’intégration commença par un apéro au cours duquel chaque arrivant montait sur une table pour se présenter succinctement, dire d’où il venait et ce qui le passionnait. Un pote avec qui j’avais sympathisé suscita les applaudissements lorsqu’il confia, avec un humour pince sans rire, qu’il était venu à Saint-Etienne pour étudier et travailler. Pour ma part, maladroitement, je confiai apprécier la pop music ce qui engendra un fou rire généralisé. Pop music, on n’employait plus ce terme depuis des lustres. Putain, si j’avais eu un souffleur, il m’aurait susurré, le rock, c’est le rock qu’il faut dire ! Bref, après cette présentation, le lendemain eu lieu la séance de vente aux enchères où ce furent les secondes années qui, groupés par trois ou quatre, se vendaient au plus offrant. Les enchères étaient limitées à 15 francs de l’époque. Au début, les prix montaient timidement mais au vu de la modeste somme, même pas la moitié du prix d’un 33 tours, chacun avait compris que pour acheter un ancien qu’on trouvait sympathique, il fallait dégainer rapidement et proposer les 15 francs pour clore l’affaire. Mais au fait, pourquoi acheter les anciens. Eh bien tout simplement parce que le groupe « acheté » invitait les nouveaux pour une soirée au restaurant afin de faire connaissance. Et voilà pourquoi j’ai échappé au bizutage en atterrissant dans un établissement où étudient des gens normaux, doués d’un sens ordinaire de l’accueil.
Ayant perdu tout contact avec l’Ecole, je ne sais pas si le bizutage à l’ancienne à été réintroduit, à moins qu’il n’y ait jamais eu de bizutage dans cet établissement. Quant à la finalité de cette pratique, elle continue à faire débat. Les uns y voient la marque d’une camaraderie, le signe d’une fraternisation, un moyen pour acquérir le sens du collectif mais d’autres ne peuvent s’empêcher de voir dans le bizutage une pratique barbare, archaïque, vieil héritage des initiations anciennes si bien analysée par Mircéa Eliade.
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