Émeutes : cinq clés pour (essayer de) comprendre
La séquence des émeutes urbaines qui s’est ouverte le 27 octobre dernier a connu plusieurs temps ; essayer de voir comment ils se sont enchaînés permettra peut-être d’identifier les erreurs commises, et les solutions possibles.

Emotion
Au départ il y a l’émotion liée à la mort de deux jeunes (Zyed Benna et Bouna Traoré ) à Clichy-sous-Bois le 27 octobre ; un fait divers tragique mais pas exceptionnel. Les circonstances du drame sont floues, les policiers sont impliqués plus ou moins directement, les victimes sont des adolescents. L’émotion sur place est donc immédiate et se transforme, comme souvent dans ces circonstances, en colère et en violence. Jusque-là, la séquence est connue : d’autres quartiers ont vécu des « émeutes » à la suite de la mort de leurs habitants, dans un contexte où les relations entre les « jeunes » et la police sont exécrables.
On peut alors penser qu’après une ou deux nuits chaudes, les esprits vont s’apaiser sous l’effet des interventions des médiateurs et autres « grands frères », l’ouverture d’une enquête sur les circonstances du drame, et comme souvent, la modération des familles. Mais il n’en sera rien, car du côté des autorités, on commet plusieurs erreurs critiques de gestion du problème.
Stigmatisation
Devant un tel drame, qui après douze jours reste extrêmement flou quant à son déroulement - les déclarations contradictoires semblant même se succéder sur ce sujet - le plus sage est d’attendre les résultats des enquêtes administratives et judiciaires avant de tirer des conclusions et, d’abord, de simplement exprimer sa compassion pour les victimes et leurs familles. Or, que font Nicolas Sarkozy - et Dominique de Villepin qui lui emboîte le pas dans une surenchère malsaine : ils stigmatisent les victimes, en contestant tout d’abord tout rôle de la police dans ce drame, et en parlant de cambriolages (voir par exemple dans Libération article 1 et article 2). En somme, ces jeunes sont morts parce qu’ils étaient des délinquants. CQFD. Le problème, c’est qu’ils n’étaient pas connus des services de police, et qu’à ce jour personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Ces déclarations à l’emporte-pièce, couplées avec l’utilisation du mot « racaille » quelques jours auparavant par N. Sarkozy à Argenteuil, ont donc, une fois de plus, renvoyé aux habitants de ces quartiers une image terrible : ils ne peuvent être que des voyous, des délinquants, des moins que rien dont la vie ne vaut pas grand chose. Alors cette fois ces habitants, en tout cas les plus jeunes d’entre eux, ne vont pas se calmer, ils vont se déchaîner, dans un déferlement de violence aveugle.
Automutilation
Une des choses qui frappe le plus depuis douze jours, c’est le fait que les premières victimes de ces émeutes sont les émeutiers ; en brûlant, en cassant, en dégradant, ils détruisent leur environnement quotidien, celui de leurs parents, de leurs familles. Les violences visent avant tout leur quartier, leurs voitures, leurs équipements publics. En renforçant tous les préjugés négatifs à leur encontre (« des bons à rien qui cassent ») ils connotent encore un peu plus leurs quartiers et leurs vies de noir. Quelle entreprise ira s’installer à Clichy-sous-Bois désormais ? Qui embauchera des jeunes vivant dans ces cités qui font la une des journaux télévisés, parce que les maternelles y brûlent ? On reste un peu abasourdis devant cette violence aveugle, retournée contre soi-même. On est dans logique d’automutilation. On pourrait d’ailleurs dresser un saisissant parallèle avec les phénomènes d’automutilation individuelle : mêmes populations adolescentes, même mal être, et quête d’une impossible identité, même violence retournée contre soi et ses proches. Ici, nous sommes en présence d’automutilation sociale.
Ces jeunes qui ne savent pas qui ils sont (français ou étrangers ?), dont la société ne veut pas - en tout cas elle leur donne cette impression, qui n’ont pas de place, au sens propre et au sens figuré, à occuper, n’ont plus alors que la violence, comme cri, comme rage, comme seul moyen d’exister, pour affirmer leur présence, pour nous obliger à les voir... Ces violences, gratuites, implacables et inexcusables, veulent dire, de la pire des façons, « regardez-nous, on existe, et cette fois, vous ne pourrez pas détourner les yeux ».
Compétition
Les choses alors s’emballent, les émeutes prennent de l’ampleur, et la médiatisation enfle. Tous les supports s’emparent de ce sujet dans un mouvement schizophrène : comment en parler sans l’alimenter ? Mais, les médias chauds, et notamment la télévision, ne savent pas traiter de problèmes aussi complexes avec du recul. Ce qu’ils nous livrent, c’est de l’information brute, de l’image, de l’émotion. Ce qu’ils nous livrent, ce sont des décomptes surréalistes, avec le détail du nombre de voitures brûlées, ou le chiffre des arrestations par département. Dans ce contexte de surmédiatisation, la contagion est inévitable. Par mimétisme, il faut en être ; il faut que la cité à laquelle on appartient devienne un point rouge sur la carte du 20h de TF1. Affaire de fierté stupide, d’orgueil malsain, de vantardise inepte. Alors la compétition démarre, et l’épidémie se propage. A tel point que, au bout de quelques jours, la province a pris le relais de l’Île-de-France et se distingue - si l’on peut dire -dans cette compétition des émeutes. La médiatisation a attisé la compétition, la compétition a provoqué la contagion.
Manipulation
La situation est désormais très difficile à maîtriser : les émeutes durent et s’installent. Il est temps pour certains de s’en emparer afin de les manipuler et donc de les entretenir, rendant plus difficile tout apaisement. On pense aux criminels plus endurcis - réseaux, mafias -, pour lesquels il doit être facile d’instrumentaliser certains jeunes afin de cacher leurs propres trafics et leurs délits, qui profitent sans doute de cette situation pour régler leurs comptes, et faire prospérer le « business ». On peut aussi penser à certains extrêmistes religieux qui récupéreront demain les colères dans le réceptacle de leurs idées dangereuses. Ainsi, les émeutes vont se perpétuer sur le terrain, et demain dans les têtes.
Aujourd’hui, il faut bien sûr et avant tout rétablir l’ordre, c’est un impératif, mais une fois la fièvre momentanément retombée, il faudra sérieusement se poser la question de l’attitude des uns et des autres dans le terrible enchaînement des évènements.
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