Et la rupture ? Bordel !
Avec un journaliste posté à toutes les intersections de l’infini politique, qui peut encore échapper au formidable tam-tam médiatique de notre omni président ? Divorce avec Cécilia, matelots de l’Arche de Zoé en goguette au Tchad, menaces à l’Iran, dérapages en direct sur CNN, au Guilvinec, augmentation de salaire, fastes et splendeurs d’un conseil des ministres en Corse, standing ovation au Sénat américain, évacuation de pas-logés, facs et trains bloqués... Tant de formidables coups de gong scandent si fort le rythme de notre actualité hexagonale qu’on ne perçoit plus grand-chose de la véritable information. Des bribes... A peine... Peu à peu, la réalité s’estompe derrière un paravent d’images sensationnelles, de témoignages poignants, de rumeurs stridulantes, de déclarations sans importance et de faits non vérifiés.

Rien n’incite, dans cette dictature de l’instant et du zapping, à prendre du recul sur les six premiers mois du quinquennat de Nicolas Sarkozy, à revenir sur l’espoir qu’il avait suscité, sur les promesses simples et poignantes de l’homme qui psalmodiait : « Je dis ce que je ferai et je ferai ce que je dis. » Que sont-elles advenues ces réformes profondes de notre société pour plus de justice, d’équité, de bien-être ?
Qui se souvient de la réforme des universités, annoncée par François Fillon comme la loi « la plus importante de la mandature » ? La loi n° 2007-1199 du 10 août 2007 (JO n° 185 du 11 août 2007, page 13468) relative aux libertés et responsabilités des universités a été adoptée le 1er août 2007 par le Parlement.
La principale disposition du texte reposait sur la généralisation de l’autonomie à toutes les universités dans un délai de 5 ans. Seul hic, par crainte d’une mobilisation étudiante à la rentrée, Nicolas Sarkozy fit disparaître du texte de loi les mentions concernant l’introduction d’une sélection entre les cycles et l’autonomie des universités sur les frais d’inscription, principales revendications du camp libéral et pierres angulaires de cette réforme. On a voulu faire plaisir à l’UNEF ? C’est raté !
Qui se souvient de la promesse de ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ? Je cite Nicolas Sarkozy : « Je fais mien l’objectif de ne pas remplacer le départ à la retraite d’un fonctionnaire sur deux. La moitié de la productivité ainsi gagnée doit servir à réduire les déficits, l’autre à augmenter le pouvoir d’achat des fonctionnaires. » Et de François Fillon, penaud, annonçant que sur les 70 000 fonctionnaires partant à la retraite en 2008 seuls 22 700 ne seront pas remplacés, en bafouillant bien à propos que le tonitruant « un sur deux » présidentiel était finalement un « objectif de la fin du quinquennat ». Espérons qu’il s’agisse du quinquennat en cours !
Si nous sommes jugés assez matures pour comprendre aujourd’hui qu’une telle mesure exige un certain nombre de restructurations et prend du temps, pourquoi diable, monsieur Sarkozy, ne pas nous l’avoir dit clairement lors de votre campagne ? Il ne s’agissait donc que d’une simple question de « timing » ? « Dura lex sed Rolex » comme dit le législateur en chef... Acceptons-en l’augure !
Qui se souvient encore du non catégorique à l’ouverture de négociations avec la Turquie dans le cadre de son adhésion à l’Union européenne ? De ce « la Turquie n’a pas vocation à être dans l’Union européenne » claquant à la face des infidèles comme un foc en pleine tempête. Et du virement de bord lof pour lof de l’impayable président Sarkozy, s’adressant aux ambassadeurs de France dès le 27 août 2007, pour leur signifier qu’il était prêt à renoncer au blocage des négociations. A la plus grande stupeur, certes mâtinée de soulagement, de nos partenaires européens et (plus vite néo-européens) turcs. Et pire, puisqu’on apprenait le 14 septembre 2007 (par le Figaro) que le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet, avait suggéré, après avoir obtenu le feu vert de l’Élysée, la suppression de l’article 88-5 de la Constitution. Cet article oblige de soumettre à référendum tout futur élargissement de l’Union européenne. Au cas où !
« Est-ce qu’il y a des opinions, aujourd’hui, il n’y a plus que des intérêts » (Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac, 1847).
Qui se souvient des promesses sur le service minimum ? Le 24 avril 2007, Nicolas Sarkozy s’engageait à nous « garantir trois heures de transport en continu pour se rendre à son travail en cas de grève et trois heures pour en revenir », promesse soutenue par 74 % des Français, dont 70 % de salariés du secteur public et 51 % d’électeurs communistes. Bigre ! La loi n°2007-1224 du 21 août 2007 « sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs » (JO, 22 août 2007, p. 13956) a été adoptée le 2 août 2007 par le Parlement et entrera en vigueur (le mot est probablement un peu fort) au 1er janvier 2008. Elle instaure principalement l’obligation pour les salariés d’indiquer quarante-huit heures à l’avance qu’ils ont l’intention de faire grève. La mise en oeuvre de l’obligation de service minimum aux heures de pointe est laissée aux accords entre syndicats et autorités organisatrices des transports.
Si j’en crois les grèves qui foisonnent à la régie des autobus, les impeccables accords sont loin d’être signés et on n’est pas près de voir la couleur du service minimum de six heures par jour. Oui, le Vélib’ a encore de beaux jours devant lui !
Mais peut être verra-t-on François Fillon revenir nous expliquer qu’instaurer un service minimum de six heures par jour dans les transports, comme le souhaite Nicolas Sarkozy, n’est pas techniquement réaliste car cela conduirait les personnels réquisitionnés à bosser plus en temps de grève qu’en temps normal. L’idée me paraît si suave que j’en esquisserais presque un sourire !
Certes, restent des entreprises courageuses tels le Grenelle de l’environnement, la fin des régimes spéciaux ou la vente de Rafale aux Marocains. Mais le Grenelle de l’environnement n’a ouvert, pour l’instant, que sur des discussions entre personnes qui ne se parlaient pas jusqu’à lors. On a créé des commissions et on en créera d’autres. On a fait beaucoup d’annonces et on en fera d’autres.
Mais quid des mesures concrètes (je ne parle même pas de la taxe carbone, résurgence à peine déguisée de la TVA sociale renvoyée aux calendes grecques) ? Le budget 2008 de la mission Ecologie (un peu plus de 10 milliards d’euros) a certes été adopté par les députés vendredi 9 novembre. Mais il n’y a rien sur les moyens de sa mise en oeuvre, à tel point que la commission des finances du Sénat se dit « préoccupée par l’absence de traduction financière et budgétaire du Grenelle de l’environnement ».
Alors ? Un peu plus de contraintes sur les grosses cylindrées, moins de dragsters et de boules de gomme sur nos routes... Rien sur le diesel, lucrative et archi-polluante niche française ? On peut se poser la question du « bilan carbone » (14 ?) de ces quatre mois de tables rondes...
Quant à la fin des régimes spéciaux, la mobilisation sociale et les récentes déclarations du mentor présidentiel Henri Guaino sur l’existence de « marges de négociations » font redouter (loin de moi le procès d’intention, on en reparlera) un parfait filage de quenouille syndicale, l’aurore quasi boréale d’une vaste pantalonnade. Et je ne parle même pas du Rafale, ça me gâcherait le couscous...
Mais tout cela n’est pas très grave, car au fond les hommes politiques sont toujours sans reproches. C’est un privilège qu’ils ont en commun avec les femmes et le chevalier Bayard.
Ah me disais-je ! Il n’y a décidément rien de plus beau à admirer que la régularité métronomique avec laquelle Nicolas Sarkozy enfile les perles de son histoire, si ce n’est l’unanimité de ses cancres étalons de supposés opposants à ne jamais rien proposer, et leur application sans faille à ne jamais s’opposer.
C’est à se demander quels châtiments ont été promis à ces bougres en cas d’insoumission. Sans parler de ceux, nombreux, qui après l’avoir compissé d’outrages pendant des années, ont fini par accepter bassement son aumône. Ah ! Que la franche inimitié, même teintée de perfidie, paraît noble et rafraîchissante en comparaison de tels ralliements. Et que la trahison la plus vile paraît suave et honorable en regard de tels tripotages.
Moi même, après un premier mouvement de révolte, je me sens comme hypnotisé par ce grand cobra politique qui ondule à pleines images, du matin au soir sur tous les médias. Les occasions de vraie mélancolie sont si rares aujourd’hui. C’est à peine si je peux me souvenir des circonstances exactes qui ont entouré l’élection inouïe de cet homme venu nous secourir très utilement, un certain jour de mai 2007.
Il habitait alors sa fonction avec la rage du matelot qui s’active au service des pompes sur un navire exposé au péril de la mer. « Je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas, je ne me déroberai pas, je vous demande votre confiance pour qu’ensemble tout devienne possible » (j’ai recopié la phrase parce qu’elle me pénètre de consolation mieux que cent baumes du Tigre et la lecture d’une année de Charlie Hebdo réunis).
Cet homme-là semble avoir bel et bien disparu dans les profondeurs de l’océan politique, happé par cette exigence de « realpolitik » qu’il se faisait si fort de contourner. Il a cédé sa place à une marionnette sur vitaminée qui agite ses ficelles à la une des gazettes, tête de gondole des plateaux télévisés, des JT, des 20H, des déjeuners chez les Bush... Véloce comme cent guépards, cabrioleur d’une estrade l’autre, agile comme mouflon, mais plus prompt à s’emporter...
Désormais, l’actualité est devenue fiction, kaléidoscope d’émotions, peur, joie, tristesse, colère, compassion... Un grand barnum impeccablement mis en scène autour du même personnage central, Nicolas Sarkozy. Derrière lui Henri Guaino, mystagogue et grand prêtre des symboles, brandit les signes et met l’émotion « à la portée des caniches ». Au bout de la laisse présidentielle, la presse, soumise ou démise... Canards laquais (et même pas pékinois)...
Puis Claude Guéant, Mazarin et grand inquisiteur, pour arbitrer et faire respecter l’ordre dans la confrérie. Et les autres, l’évêque Fillon en tête, et ses ouailles... Les fidèles prédicateurs de la première heure... Trépignants corybantes de l’UMP... Paritaires prêtresses fardées et saboulées comme poupées Barbie... Guignes ! Et les autres encore, derrière.... Les ralliés tardifs et de tous bords... Talapoins du Siam socialiste... Marabouts du modem... Lévites et muftis... Moines maraudeurs, derviches tourneurs de toutes vestes, gyrovagues sortis du néant politique... Et mille... Et cent mille prestolets, curaillons... Toujours plus nombreux ! Pour alimenter les grand-messes, les commissions, les « hautes autorités », les Grenelles... A en déraciner des Himalayas entiers... Quelle ratichonnière ! Quelle liturgie ! Et nous ? Et la rupture ? Bordel !
32 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON