Il va falloir construire des réacteurs nucléaires

Le nucléaire décliné en cauchemar de Darwin ? Cette question laisserait penser à une réflexion sur la disparition ou la prolifération de quelques espèces naturelles sur cette planète. En fait, il ne sera question que l’humain et du gigantesque défi d’adaptation qui attend les sociétés industrielles. François Bayrou, peu avare de bons mots, a comparé les événements de Fukushima à un 11 septembre nucléaire. Ce n’est pas idiot mais l’on aurait pu parler de l’attentat du WTC comme d’un Tchernobyl du terrorisme. En fait, depuis l’accident de la centrale soviétique, la société a développée une conscience aiguë des risques qu’elle consent à accepter ou refuser. L’analyse de la situation a valu au sociologue Ulrich Beck, auteur de La société du risque, d’être reconnu comme un penseur important du monde contemporain. Brièvement, sa thèse énonce qu’aux inégalités de classe devenues constitutives des sociétés industrielles, s’ajoutent des inégalités face aux risques. L’actualité récente en donne une illustration. L’un des débats essentiels devant être proposé aux citoyens porte sur la probabilité et l’intensité des risques qu’ils consentent à accepter afin de conserver la plupart des acquis qu’offrent les techniques industrielles. C’est dans ce contexte précis que le principe de précaution fut introduit dans le débat public, puis inscrit dans la Constitution. Il est des risques qu’on subit collectivement, comme celui du nucléaire, d’autres qu’on consent à titre personnel, comme celui du skieur évoluant hors des pistes pour son plus grand plaisir.
La comparaison entre le 11 septembre 2001 et le tsunami au Japon ne tient pas vraiment mais on ne reprochera pas à Bayrou son approximation philosophique. Le seul point commun, c’est l’accrochage des spectateurs fascinés par l’écran, pour voir les fumées s’échapper du WTC il y a dix ans, ou les nuages projetés depuis les réacteurs de Fukushima. L’impact de cet accident n’est pas encore connu mais en supposant qu’il soit moins grave que Tchernobyl, son impact médiatique est sans commune mesure. Il faut dire que depuis 25 ans, le monde a changé et nous sommes entrés dans les décennies de la peur. Qui est comme on le sait mauvaise conseillère. On s’en aperçoit à l’occasion de cette frénésie où les Verts demandant d’urgence un grand débat et même un référendum. Comme si la question devant être posée était aussi simple que : êtes-vous pour ou contre le nucléaire ? Une question motivée par la peur et l’irrationnel. Ce qui ne veut pas dire qu’une grande réflexion sur le nucléaire soit inutile. Loin s’en faut. Il faut seulement éloigner ce débat et une éventuelle consultation du contexte émotionnel dans lequel cet accident a plongé les médias, les politiques et les populations. On l’a vu à l’occasion des européennes. Un film « écolo » projeté la veille du scrutin et Europe écologie talonnant le PS. Ce n’est ainsi que je conçois la démocratie. Ce n’est pas l’émotion qui doit déterminer le vote mais la raison. Suite à une discussion rationnelle où la présentation des options doit inclure la complexité des choix. Le principe d’un débat sur le nucléaire serait de mettre en balance les risques de cette énergie en face des conséquences et des mesures résultant d’un abandon du nucléaire. En gros, la question c’est : quels risques êtes-vous prêts à accepter pour continuer à disposer d’une électricité abondante à un coût raisonnable ?
La France est le pays le plus nucléarisé au monde et le second après les Etats-Unis en nombre de réacteurs. Les trois quarts de l’électricité française proviennent de la fission nucléaire. On voit mal actuellement comment se passer de cette énergie. La seule solution, c’est un investissement massif dans les énergies renouvelables avec une contrainte inévitable. Il faudra restreindre la consommation d’électricité drastiquement. Ceux qui prétendent le contraire peuvent aussi raser gratis ! A l’échelle mondiale, le nucléaire n’arrive qu’en troisième position, le pétrole, le gaz et le charbon totalisant plus de 60 % des sources d’énergies utilisées dans les centrales électriques. On comprend qu’il est impensable de remplacer le nucléaire par des centrales fonctionnant aux énergies fossiles. C’est même l’inverse. Compte tenu de la demande, le coût de l’électricité fossile sera bientôt prohibitif. Restent l’éolien et le l’hydroélectrique comme sources durables. Le photovoltaïque n’est pas sérieux à grande échelle. Deux écueils, la durée de vie d’un panneau, assez limitée, comme les métaux rares permettant de les fabriquer. Il n’y a donc aucune échappatoire. Le discours écologiste est surréaliste, surtout que certain préconisent la voiture électrique et l’abandon du nucléaire. Ils peuvent aller vivre dans des châteaux en Espagne dirait Desproges.
Nul démocrate dans l’âme peut affirmer sans se renier qu’un débat sur le nucléaire n’a pas lieu d’être. En démocratie on peut et on doit débattre de tout, même avec n’importe qui mais pas n’importe quand. Une fois la confusion nucléaire émotionnelle éloignée, un débat devrait permettre de mettre en balance le nucléaire avec ses risques et son abandon avec ses conséquences. Parmi lesquelles on doit envisager la possibilité de coupures de courant alternées en cas de forte demande, comme en été lors d’une canicule ou en hiver lors d’un épisode de grand froid. Autant alors placer le citoyen dans ce cas de figure et le soumettre à une simulation de courant interrompu pendant une période de deux heures. On verra bien ce qu’en penseront les Français. Une chose est sûre, quelle que soit l’option choisie, la raréfaction de l’énergie imposera des choix difficiles et notamment une politique interventionniste pour que chaque citoyen ait accès à un minimum d’énergie, élément vital pour vivre avec les technologies modernes, comme le sont les matières alimentaires et l’eau. Et pas besoin d’une PEC, politique énergétique commune. Un scénario envisageable et du reste prévu par les autorités, c’est de construire d’autres centrales, ne serait-ce que pour remplacer les anciennes. Et surtout fermer celle de Fessenheim construite près d’une zone sismique. Reste à décider du nombre et des sites choisis. Il faudra trouver de nouveaux emplacements mais je ne jetterai pas la pierre à des riverains s’opposant avec des méthodes radicales à l’implantation d’une centrale près de chez eux. Et puis qui voudrait un nouveau barrage près de chez lui, ou des éoliennes, si prisées par les adeptes du développement durable, et qui ont une immense cote du moment qu’on les installe chez le voisin.
La conclusion finale, c’est que le progrès matériel, surtout en matière énergétique, est mis à mal. Le progrès suppose qu’un mieux arrivera dans l’avenir. Ce qui sous-entend un ensemble de bonnes solutions. S’agissant de la production des énergies, il n’y a aucune bonne solution pour l’avenir. Toutes les énergies alternatives présentent des inconvénients à moins que… un moyen inédit d’extraire l’énergie puisse être inventé. Cette éventualité est pour l’instant à exclure. Elle pourrait être envisagée avec une probabilité extrêmement réduite dans le contexte d’avènement du prochain paradigme en physique.
Pour l’instant, reconnaissons deux choses. L’avenir d’un point de vue matériel n’est plus ouvert et a trouvé ses limites dans les risques et la raréfaction des ressources. L’autre point, c’est que l’avenir est aussi limité pour les générations à venir pour des raisons non plus matérielles mais politiques. Les revenus sont mal répartis. L’homme possède une marge d’intervention sur la répartition des ressources pour assurer l’équilibre des sociétés.
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